Au lieu-dit Noir-Etang

Durant les années 20, dans une petite ville très collet-monté de la Nouvelle-Angleterre, Henry, un jeune lycéen, découvre la liaison adultérine qu’entretiennent deux de ses professeurs. Bien des années plus tard, le narrateur, une fois adulte et âgé, se remémore l’arrivée éclatante de Miss Channing dans son lycée, une professeure d’arts plastiques à la beauté magnétique qui fascinera autant qu’elle ébranlera la moralité rigide de l’établissement pour garçons, Chattam, par sa soif d’indépendance. La jeune femme célibataire s’éprendra de M. Reed, un professeur de lettres marié et taciturne, revenu estropié et traumatisé par la guerre… Cette relation clandestine observée par le prisme d’Henry, un adolescent naïf, aura des répercussions dramatiques sur la petite communauté puritaine. Le Noir-Etang deviendra le théâtre d’un meurtre glaçant qui bouleversera à jamais le narrateur, complice malgré lui de cette tragédie…

Voilà un roman noir estampillé policier qu’il me tardait de découvrir et il faut le reconnaître le temps morose normand de ces derniers jours se prêtait particulièrement à cette lecture romanesque emprunte de mystères. L’atmosphère pesante très austère qui s’en dégage rappelle d’ailleurs beaucoup les œuvres de Daphne du Maurier, en particulier Ma cousine Rachel.  Et effectivement cet angle là ne nous déçoit pas. L’ambiance sombre à souhait est ainsi admirablement bien rendue et l’auteur décrit avec maestria le climat ambiant particulièrement empesé de la petite communauté de Noir-Etang. Les mauvaises langues y vont bon train, notamment chez la gente féminine… Par ailleurs, Thomas Cook nous dépeint habilement en filigrane une époque poussiéreuse ancrée dans une morale puritaine inflexible où l’adultère semble encore pire que le meurtre. J’ai été abasourdie d’apprendre que dans les années 1920 aux Etats-Unis, une femme était passible de prison ferme pour avoir violé son serment de fidélité ! Cet aspect du roman entre en résonance avec l’œuvre cinématographique magistrale de David Lean, La fille de Ryan, qui prenait pour toile de fond le contexte de l’Irlande au cours de la Première Guerre mondiale, en 1916. L’héroïne était tout comme Miss Channing une femme passionnée, étouffée par une morale trop corsetée, victime de ses amours interdits aux conséquences désastreuses. Ce personnage féminin malmené m’avait bouleversé.

 Je m’attendais donc à y trouver une finesse psychologique analogue ; malheureusement si l’écrivain a privilégié une ambiance très hitchcockienne, il semble qu’il ait négligé au passage ses personnages qui restent d’un bout à l’autre du livre embourbés dans des stéréotypes. D’une beauté désarmante, Miss Channing incarne l’héroïne romantique désespérée à la personnalité énigmatique. Cependant, au grand désarroi du lecteur, le romancier tente vainement de lui donner une certaine profondeur mais sans véritable succès.  Elle fait en effet tristement pâle figure face à la personnalité ambiguë de Catherine Ernshaw (Les Hauts de Hurlevent) ou même de Rachel (dans le roman éponyme Ma cousin Rachel). Son personnage demeurant trop inaccessible jusqu’à la dernière page, il est de ce fait impossible de s’y attacher véritablement. L’auteur la dépeint en effet avec le regard détaché et superficiel d’un homme admirant un bel objet d’art ; les sentiments de Miss Channing sont toujours dissimulés derrière un masque de froideur et d’indifférence alors qu’il aurait été intéressant de déceler une certaine vulnérabilité dans son tempérament en s’attardant davantage sur ses pensées. Mais l’auteur a choisi de se focaliser sur la narration de Henry, un personnage omniscient. Quant à Monsieur Reed, il représente le personnage masculin un brin cliché, tourmenté par son passé de soldat. Ses origines sont totalement passées sous silence. Dommage car une fois de plus elles auraient sans doute permis d’apporter davantage de relief à sa personnalité.

La lecture de ce livre m’aura du moins renvoyée à l’évocation du roman d’ambiance de Pierre Benoît, Mademoiselle de la Ferté, une œuvre où il ne se passe pas grand-chose, mais où tout est suggéré. Les personnages étant toujours statiques, cette lecture un peu passée de mode s’était révélée tout aussi frustrante.

En bref : Thomas Cook a voulu se frotter aux œuvres classiques victoriennes du XIXème siècle. L’exercice de style est d’ailleurs presque réussi, la plume de l’auteur est élégante et l’usage de prolepses dans la narration permettent de donner un certain rythme à l’intrigue même si elle demeure relativement lente. Toutefois, c’est peut-être là que le bât blesse, ce drame psychologique reste trop fade à mon goût. J’espérais y trouver une histoire d’amour désespérante au romantisme échevelé, similaire aux œuvres des sœurs Brontë. Mais non, il n’en est rien. L’écrivain a tenté de mystifier un vulgaire fait divers et a négligé l’essentiel du roman noir, à savoir une héroïne charismatique et inoubliable. Autre point noir, le dénouement est trop expéditif. Il y avait tellement de bonnes idées d’écriture mais elles se sont révélées finalement mal troussées car trop superficielles. Et pourtant les thématiques étaient potentiellement intéressantes, telles que le crime passionnel et la culpabilité pesante d’un narrateur aux idéaux bien trop romantiques, et dont le rôle n’est pas non plus tout à fait innocent dans cette affaire sordide…  Sans faire de véritables remous, Au lieu-dit Noir- Etang se lit malgré tout relativement bien. Amateurs de belles plumes, ce roman est fait pour vous !

 

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Le mystère Henri Pick

Dans une étrange bibliothèque du Finistère où les auteurs déchus viennent déposer leurs manuscrits refusés, une jeune éditrice ambitieuse découvre par le plus grand des hasards un chef-d’œuvre littéraire délaissé. Enthousiasmée par cette trouvaille inédite, elle décide de le publier. Le roman remporte très vite un franc succès…  Mais son mystérieux auteur, Henri Pick, pizzaiolo de son état, n’aurait selon son épouse jamais écrit de livres ; pire, il n’était pas particulièrement féru de littérature. Un critique illustre, un brin sceptique, doute de la légitimité de l’auteur… Comment Henri Pick aurait-il eu le temps d’écrire un tel chef-d’œuvre entre deux fournées ? Avec l’aide inopinée de la fille de l’énigmatique auteur, le journaliste critique Jean-Michel Rouche enquêtera pour découvrir le fin mot de l’histoire, au risque de mettre en péril sa propre carrière tout comme sa réputation…

Décidément, le cinéma français nous réserve de belles surprises cette année. Après la découverte agréable de Celle que vous croyez, je suis allée voir l’adaptation cinématographique du best-seller de David Foekinnos, Le mystère Henri Pick, sortie en salles ce mois-ci. Je m’étais empressée de lire auparavant le roman éponyme, privilégiant souvent l’œuvre littéraire avant de visionner le film dont elle est inspirée. Une fois n’est pas coutume, j’ai à mon grand étonnement préféré le long métrage du cinéaste Rémi Bezançon, une comédie bien française, toute en légèreté et aux accents policiers. En effet, j’ai trouvé le scénario mieux ficelé que l’intrigue du roman qui était à mon sens moins aboutie et un tantinet médiocre dans sa densité. Sans-doute l’auteur de La Délicatesse avait-il déjà en tête son adaptation pour le cinéma, raison pour laquelle les deux œuvres diffèrent grandement même si la substantifique moelle a été conservée. D’ailleurs, le duo Camille Cottin/ Fabrice Luchini dépote ! Les deux acteurs avaient déjà développé à l’écran une belle complicité dans Dix pour cent et il est surprenant de les revoir ici dans des rôles plus posés. Leur jeu tout en retenue fait d’ailleurs du bien. Ils prouvent leur talent et leur capacité de jouer une palette d’émotions variées sans sombrer toutefois dans le grotesque. Les dialogues fusent également avec finesse. J’ai particulièrement aimé les petites piques lancées avec sagacité sur le microcosme parisien, convaincu de détenir le monopole de la culture… Certaines remarques dédaigneuses des personnages m’ont fait sourire et en particulier lorsque le critique Rouche, en pleine conversation téléphonique, s’apprête à raccrocher en disant : « Attends, je te rappelle, on arrive en province et je ne sais pas s’il y aura du réseau… ». Elle illustre le caractère « hors sol » de ce milieu littéraire parisien un tantinet bobo qui est ici un brin égratigné bien que ce soit fait avec beaucoup de bienveillance. Fabrice Luchini que j’admire grandement malgré ses travers parfois condescendants et ses propos souvent verbeux, brille particulièrement dans ce film. Il incarne avec panache un personnage cynique, blasé et immodeste, mais au caractère pourtant étonnamment attachant. Ce rôle de critique est donc taillé sur mesure pour lui qui occupe la majeure partie de l’écran.

Certes, ce film est avant tout réservé à un public de lecteurs plutôt amateurs des émissions culturelles et littéraires telles que La grande Librairie, (certains travers du critique présentateur Rouche rappellent d’ailleurs beaucoup l’animateur littéraire François Busnel) ; néanmoins le film s’adresse aussi à un public plus large, et les aficionados d’enquêtes policières ou de comédies farfelues y trouveront également leur compte.

Pour ma part, vous l’aurez compris, je n’ai pas boudé mon plaisir et me suis délectée de cette petite comédie française enlevée particulièrement réussie.  A voir ! Et à savourer sans modération !

La bande-annonce:

 

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Celle que vous croyez

Cette semaine, j’ai fait une petite sortie cinéma pour découvrir en salle le nouveau long métrage de Safy Nebbou, adapté du roman best-seller de Camille Laurens. La présence rayonnante à l’écran de Juliette Binoche, une actrice que j’admire grandement depuis sa performance bouleversante dans Le patient anglais, a incontestablement influencé mon souhait de visionner ce film d’auteur. J’ai par la suite acheté le roman pour le lire en parallèle et entrevoir l’œuvre profondément féministe de cette romancière philosophe qui avait fait couler tant d’encre lors de sa parution en 2016. Je vous l’avoue sans détour, j’ai été d’emblée conquise par ce roman à tiroirs, désespérant, mais pourtant résolument moderne d’une femme d’une cinquantaine d’années qui refuse de renoncer au désir qui la consume, dans une société impitoyable où l’image de la perfection et de l’éternelle jeunesse féminine priment sans cesse sur l’intellect. Refusant de faire face à l’abandon et au désespoir, l’héroïne, qui se dit « vieillissante », sombre ainsi dans une fiction illusoire qu’elle forge de toute pièce, à l’instar de son avatar sur Facebook. Professeur d’université de Lettres Modernes, mère de deux enfants et divorcée, elle crée un alter ego fictif sur internet afin d’espionner tout d’abord son ancien amant Jo qui l’a lâchement délaissée, mais finit par jeter son dévolu sur son colocataire. Dès lors, tissant une myriade de mensonges, elle deviendra Clara Antunès, une jolie brunette de vingt-quatre ans à la timidité attachante, stagiaire dans l’événementiel de la mode et rémunérée au lance-pierres. Ce piège en apparence odieux se refermera sur Chris, un jeune photographe un tantinet naïf qui succombera au charme diabolique de cette mystérieuse correspondante…

Quel roman ! Je dois l’avouer, la thématique de l’impact des réseaux sociaux sur les relations sociales, en apparence futile, s’est révélée finalement étonnamment dense. Le livre m’a d’ailleurs fait l’effet d’une claque ! A l’instar de Madame de Tourvel ou de la Marquise de Merteuil, Claire reste à mon sens un personnage féminin littéraire à la vulnérabilité extrêmement touchante malgré sa nature pathétique. Comment ne peut-on pas, lecteurs, être bouleversés par le sort de cette professeure en mal d’amour qui se fabrique une relation virtuelle avec Chris pour échapper à la morosité de son quotidien et stopper le temps ? S’accrochant à son désir comme elle s’agripperait à la vie. Tour à tour manipulatrice puis victime, Claire se trouve atteinte du syndrome d’hystérie (un sentiment prégnant d’insatisfaction chronique) et sombre peu à peu dans la folie. Tel est pris qui croyait prendre… Ne pouvant plus faire marche arrière, elle s’embourbe dès lors dans ses mensonges, dépassée par ce sentiment d’abord galvanisant qui finira par la submerger.

Adepte de l’écriture de « soi », Camille Laurens dresse ici le portrait sans fard d’une femme névrosée, et explore également avec brio la frontière ténue entre la fiction et la réalité. Ainsi, la vérité et le mensonge se confondent sans cesse à la grande surprise du lecteur qui devra s’armer de patience jusqu’au dénouement pour comprendre le fin mot de l’histoire car l’intrigue n’est pas avare de retournements de situations.

La psychologie d’une cruauté féroce des personnages masculins est également dépeinte avec une telle acuité que le lecteur finit par s’interroger sur la nature potentiellement autobiographique de ce roman. Impossible que l’écrivaine n’ait pas vécu de près ou de loin une situation analogue…

Attention, ce livre, d’une profondeur rare, s’adresse avant tout à un lectorat aguerri et il faut bien l’avouer plutôt féminin. Sous le couvert d’une histoire d’amour avortée, Camille Laurens remet en effet en question la place de la femme dans la société qui de nos jours semble encore considérée comme un pur produit de consommation jetable. Selon elle, les femmes ne sont plus perçues comme séduisantes après la cinquantaine, elles doivent « s’adapter » bon gré mal gré à cette nouvelle phase de leur vie alors que les hommes, eux-mêmes libidineux et décatis, poursuivent inlassablement leur quête sexuelle prédatrice ; ainsi, personne ne semble se choquer outre mesure de rencontrer un vieillard de quatre-vingts ans aux bras d’une jeune demoiselle qui pourrait être sa petite-fille. Le contraire n’est toujours pas toléré. La preuve : les femmes attirées par des hommes plus jeunes sont qualifiées de « cougars », un terme finalement plutôt sexiste qui n’offre pas d’équivalent pour désigner une situation similaire, celle d’un homme accompagné d’une femme plus âgée.

L’exemple de Brigitte Macron aux côtés de son époux est criant de vérité. L’image de cette première dame détonne et Brigitte Macron se fait d’ailleurs régulièrement lyncher sur la toile. Elle ne séduit pas les foules qui s’entêtent à la qualifier de « momie fripée », « cagole peroxydée » et j’en passe… Au fond, on lui reproche ses tenues prétendues indécentes, ses jupes trop courtes, ses décolletés trop plongeants qui dévoilent trop son corps marqué par les signes du temps. Certaines critiques remettent même en question la crédibilité du couple Macron. Sont-ils réellement épris l’un de l’autre ? Est-il même possible qu’un homme d’une quarantaine d’années puisse encore aimer une femme de vingt-cinq ans son aînée ?

Le commentaire cavalier de Yann Moix lors d’une interview donnée il y a quelques mois par le magazine féminin Marie-Claire semble malheureusement confirmer cette règle… Le journaliste s’était retrouvé dans une tempête médiatique après avoir maladroitement expliquer ses goûts en matière de femme : « Je vous dis la vérité. A cinquante ans je suis incapable d’aimer une femme de cinquante ans (…) « Je trouve ça trop vieux », « Un corps de femme de vingt-cinq ans c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de cinquante ans n’est pas extraordinaire du tout ». Une pensée qui avait été considérée assez réductrice pour la gente féminine par de nombreux internautes qui s’étaient empressés de lui répondre. Il est assez ironique de lire ces propos, d’autant plus que Yann Moix a rencontré lui-même Camille Laurens dans l’émission culturelle « On n’est pas couché » en 2016 pour évoquer son roman Celle que vous croyez qui venait tout juste de paraître… Le journaliste écrivain-critique trouvait ce livre « daté », selon lui, n’illustrant en rien la place de la femme actuelle. Je vous laisse le soin de revoir cette interview ici. Il semble que Yann Moix ait la mémoire courte…

Pour conclure, ce roman d’une cruauté féroce, véritable pamphlet féministe, vaut selon moi la peine d’être lu. Si la thématique reste particulièrement pessimiste jusqu’à la dernière page, le cinéaste Safy Nebbou lui donne une dimension plus « légère » dans son dénouement. En effet, dans ce thriller psychologique demeure l’espoir d’une possible rencontre.  Peut-être le cinéaste a-t-il tenté de redorer les lettres de noblesse de la gente masculine ? Le personnage de Chris devenu Alex et incarné à l’écran par le jeune talent François Civil, qui avait été repéré dans la série française Dix pour cent, est par ailleurs bien plus attachant et humain que le personnage du roman… A la différence du protagoniste de Camille Laurens, il n’est en rien un pervers narcissique.

Bien que cette œuvre féministe soit donc extrêmement sombre, je dois bien admettre que cette histoire intrigante, à l’heure du virtuel, m’a étonnamment plu. Car ce roman poignant questionne avec finesse le regard que porte la société sur la femme. Le constat sans œillère cinglant que fait Camille Laurens ne m’a pas laissée indifférente. Autant vous avertir, cette lecture flirtant avec les codes du pamphlet philosophique et du roman social ne ménage pas le lecteur.

Par ailleurs, l’adaptation cinématographique adroitement réécrite comme le roman reste pour moi une très belle réussite. Juliette Binoche incarne avec maestria Claire. Sa fragilité à l’écran est tout simplement bouleversante.

En bref: une mise en abîme somptueuse d’un esprit féminin torturé, une version inspirée et moderne des Liaisons dangereuses qui ne vous laissera pas indemnes…

La bande-annonce:

 

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L’Étincelle

Il y a quelques jours une collègue de travail m’avait prêté ce roman d’initiation. Elle avait en effet dévoré ce « petit » livre, un roman d’apprentissage d’une jeune femme qui découvrait pour la première fois les affres de la passion à dix-huit ans. Nous avions échangé brièvement sur cette œuvre. L’histoire semblait rappeler étrangement Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, une œuvre sur les illusions de jeunesse dont je garde encore aujourd’hui un souvenir mémorable tant je l’avais apprécié à bien des égards (voir mon billet ici). La couverture de L’étincelle, un peu épurée tout comme le titre avaient de ce fait tout de suite retenu mon attention. Il ne m’en fallait guère plus pour m’y plonger à mon tour avec délectation. J’avoue n’en avoir fait de prime abord qu’une bouchée. En effet, à mon tour, j’ai également englouti ce petit roman en l’espace de quelques jours sans que je ne sache véritablement pourquoi il m’avait autant plu. Sans-doute l’écriture y était-elle pour quelque chose car Karine Reysset a bel et bien un talent indéniable de conteuse. Le style est par ailleurs fluide ce qui rend cette lecture agréable et légère.

L’auteure nous relate ainsi la découverte des sens de Coralie, une jeune étudiante issue d’un milieu plutôt modeste de « prolos », invitée durant la période estivale par une amie bobo, Soline, dans sa demeure familiale en Dordogne. Là, elle découvre un monde jusqu’alors inconnu, celui d’artistes et d’écrivains pour le moins snobs et fortunés. Dès son arrivée, Coralie se laisse grisée par l’atmosphère lascive qui se dégage de ce nouveau rythme de vie où les jours s’égrènent avec lenteur. Elle passe la majeure partie de son temps à lézarder à la piscine ou à nager dans le lac voisin près d’un camping de vacanciers. Les parents de Soline, plutôt démissionnaires et un brin égoïstes, ne s’intéressent guère à leur progéniture, trop préoccupés par leurs liaisons multiples, raison pour laquelle les deux jeunes filles se retrouvent très vite livrées à elles-mêmes sans chaperon. Coralie jette tout d’abord son dévolu sur Marco, un jeune vacancier au teint bronzé mais l’assassinat soudain d’une petite fille dans le camping voisin met rapidement un terme à cette idylle. Choquée par cette disparition subite d’une enfant innocente fauchée dans la fleur de l’âge, Coralie se réfugie dans les bras de son amie Soline, cette figure vaporeuse et inaccessible, à la beauté hypnotique. Avide des plaisirs sensuels, la jeune fille a soif de découverte, aussi son appétit sexuel ne connaît-il pas de limite, l’entraînant par ailleurs dans une liaison secrète avec l’ami d’enfance de Soline, Thomas, un jeune golden boy à l’avenir tout tracé. L’héroïne butine ainsi à tout va sans que le lecteur ne saisisse vraiment le caractère complexe de Coralie…

Je dois bien l’admettre, cet aspect de la personnalité de l’héroïne m’a laissée plutôt dubitative. Ses relations saphiques marqueront au fer rouge le passage de l’adolescence à la vie d’adulte de Coralie sans qu’elles ne deviennent pour autant un tournant véritable dans son parcours personnel futur. La narratrice finira à la grande surprise du lecteur par suivre la vie bien rangée d’une femme hétérosexuelle. L’auteure alterne ainsi les souvenirs de Coralie, jeune fille dans les années 90 et adulte, épouse sage et comblée d’une quarantaine d’années, mère d’un petit garçon. Quel intérêt me direz-vous ? Il semble qu’il n’y en ait aucun… Ces deux aspects de la personnalité de Coralie sont diamétralement opposés. C’est peut-être là que le bât blesse car l’intrigue demeure au final étonnamment creuse, n’offrant que très peu de rebondissements ni de liens logiques.

Même si la plume poétique de l’écrivaine m’avait d’emblée séduite, j’ai été finalement déçue par ce roman inabouti, un peu brouillon et à la finesse psychologique faiblarde. Je n’ai pas réussi à m’attacher à cette jeune fille spectatrice de sa vie. Manquant selon moi cruellement de charisme, et un tantinet opportuniste, elle multiplie les expériences sensuelles pour se désennuyer, tentant désespérément de se donner une dimension intellectuelle plus profonde qu’elle ne l’est véritablement… Les chapitres concernant la disparition puis le meurtre de la petite fille anonyme n’apportent au passage rien à l’intrigue qui s’essouffle rapidement, et se révèle être une péripétie maladroite pour appâter le lecteur. Un roman d’apprentissage donc en demi-teinte qui se dévore goulûment mais s’oublie malheureusement très vite une fois la dernière page tournée. Un pur produit de l’acculturation bobo, sans saveur ni relief.

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Dracula les origines

Après de nombreuses déceptions littéraires ces dernières semaines, mon engouement pour la lecture s’était sérieusement émoussé. Mais par le plus grand des hasards, en parcourant sans grande conviction les étalages d’une supérette du coin, je suis tombée sur ce roman grand format qui a tout de suite attiré mon œil scrutateur. La couverture était attrayante, l’illustration superbe, et le résumé du roman, un préquel de l’œuvre illustre et intemporelle de Bram Stocker, Dracula, franchement alléchant, comment résister à l’appel de la tentation ? Impossible dès lors de détacher mes yeux de ce livre pourtant onéreux. La littérature vampirique m’ayant toujours fascinée depuis mon plus jeune âge, j’ai donc acheté sans plus tarder ce roman intriguant. A ma grande surprise, ce fut une bonne pioche, car j’ai fait la découverte d’une petite pépite littéraire qui m’a séduite dès le premier chapitre. Une fois cette étape franchie, il m’était impossible de faire machine arrière. J’étais moi aussi ferrée par l’aura magnétique de Dracula… Qui ne l’est pas ? me direz-vous. Le mythe du vampire répulse autant qu’il fascine. Sommes-nous d’ailleurs attirés par son pouvoir d’immortalité qui nous renvoie à notre peur viscérale de mourir, la crainte inexorable de disparaître dans l’oubli, balayé par les vents comme une poussière insignifiante ? Ou bien sommes-nous tout simplement fascinés par ce personnage hautement romantique, de l’être déchu qui, tel Prométhée, aurait-été damné pour avoir osé défier l’autorité de son créateur suprême ? Quoiqu’il en soit… Il semble que le mythe du vampire demeure encore aujourd’hui une source d’inspiration intarissable pour les romanciers même contemporains.

Deux auteurs se sont de ce fait lancé un défi de taille, celui d’imaginer les prémices de l’histoire du comte Dracula en s’attaquant à ses origines. De quelle lubie a bien pu être toqué Bram Stocker pour se plonger à corps perdu dans l’écriture d’une œuvre aussi singulière ? D’où lui est donc venue cette imagination fertile tout comme cette fascination morbide pour le mythe du vampire ? Tant de questions demeurées sans réponses, jusqu’à l’intervention inopinée de Dacre Stocker, l’arrière-petit neveu du romancier qui a tenté avec brio de s’atteler à la tâche extrêmement délicate de reconstruire ce puzzle mystérieux. A partir des notes originales et inédites de Bram Stocker, l’écrivain, épaulé par J.D Barker, un auteur maîtrisant avec maestria le genre fantastique, s’est embarqué dans une véritable chasse au trésor, palpitante !

Certes, lecteur, si vous êtes comme moi férus de littérature vampirique, que vous avez déjà englouti l’intégralité de l’œuvre d’Anne Rice, vous pourriez douter de la réussite d’une telle entreprise, ce filon ayant été tant exploité qu’il semblerait presque épuisé. Néanmoins, après cette lecture, même les plus sceptiques devraient en prendre pour leur grade. Ne vous méprenez pas lecteurs, ce roman est bon, même remarquable à de nombreux égards. Si bien que j’en suis restée moi-même abasourdie. Gageons qu’il deviendra une œuvre culte…  Pour ma part je n’en ai fait qu’une bouchée !

En effet, Dacre Stocker mêle habilement la fiction à la réalité en proposant ici une biographie fictive inventive. L’histoire débute en pleine ère victorienne à Clontarf, une petite bourgade irlandaise.  Bram n’est alors qu’un jeune enfant souffreteux vivant reclus pour être atteint d’un mal mystérieux qui le consume jour après jour. Il a ainsi passé la plupart de son enfance, alité, attendant patiemment une mort inéluctable. Pourtant, sa nourrice, Ellen Crone, à la beauté insaisissable, veille… Grâce à ses soins obscurs, Bram se remettra progressivement de sa maladie, à la surprise générale de son entourage. Seule sa sœur Mathilda demeure méfiante car les soins prodigués par sa nourrice ne lui inspirent guère de confiance. Qu’est-il donc arrivé à son frère qu’elle trouve désormais méconnaissable ? D’où lui vient sa soudaine force olympienne ? Et pourquoi ses blessures se résorbent-elles si promptement ? Peu de temps après ce miracle inespéré, une succession de meurtres effroyables survient dans les villages voisins, et s’en suit la disparition soudaine de leur nourrice, Ellen Crone, plongeant la jeune fratrie dans le désarroi le plus total. Pourquoi s’est-elle volatilisée sans crier gare, après tant d’années de loyaux services ? Les deux jeunes gens tenteront de percer les mystères qui entourent leur nourrice à leurs risques et périls, se retrouvant malgré eux impliqués dans une quête qui ébranlera leurs convictions les plus tenaces. Cette révélation aura des conséquences irréversibles sur leur vie d’adulte…

Autant vous dire que j’ai été conquise ! Si ce roman épistolaire écrit sous la forme d’extraits de journal, dont la construction narrative parfaitement rodée n’est pas sans rappeler l’œuvre magistrale de Mary Shelley, Frankenstein, il puise également son inspiration dans la littérature horrifique du XIXème siècle. Les auteurs font d’ailleurs à plusieurs reprises des « clins d’œil » à de nombreux écrivains de renom tels que Sheridan Le Fanu qui lui-même fait une courte apparition dans le roman lorsque les personnages principaux tentent d’infiltrer une confrérie secrète… L’intrigue est aussi savamment orchestrée et les personnages admirablement bien croqués semblent tout droit sortis d’un roman policier victorien de Wilkie Collins. J’ai particulièrement aimé le lien ténu qu’entretenait la fratrie avec leur nourrice Ellen Crone malgré son absence.

D’une écriture efficace sans fioriture, Dacre Stocker rend ici un très bel hommage littéraire à l’un des plus grands maîtres de l’épouvante en s’inspirant de sa mort auréolée de mystère (Bram Stocker serait décédé dans des conditions étranges, il serait en effet mort d’épuisement…). Sans compter que sa parenté avec l’écrivain renforce d’autant plus la légitimité de son entreprise. Plus abouti que L’historienne et Drakula que j’avais lu pourtant avec fébrilité, ce livre n’est pas seulement passionnant, il s’est également révélé à maintes reprises inquiétant. En effet, certains passages sont dignes de Stephen King et je garde d’ailleurs un souvenir impérissable de l’épisode de la morgue…

En bref : cette histoire de fratrie partie sur les traces de Dracula est un véritable page turner au rythme endiablé qui vous procurera, lecteurs, bien des sueurs froides. Vous voilà avertis !

En bonus : l’auteur nous fait partager ses découvertes extraordinaires en nous proposant la lecture des notes personnelles de Bram Stocker.

A noter également : les droits d’auteurs ont déjà été rachetés par la production Paramount Pictures. Le réalisateur Andy Muschietti, déjà rompu à cet exercice après avoir porté à l’écran une version glaçante de ça de Stephen King ‒ qui je dois bien l’admettre m’avait donné la chair de poule ‒ serait pressenti pour son adaptation cinématographique… Le film s’annonce donc particulièrement terrifiant… Affaire à suivre !

Une interview passionnante de l’auteur pour découvrir un peu plus son univers:

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1Q84

Enfin du temps pour souffler ! Les vacances sont là ! Quelle meilleure excuse puis-je trouver pour revenir en douceur sur la blogosphère ? Les beaux jours sont encore loin et le temps morose hivernal ne me donne qu’une envie, me réfugier dans mes livres, emmitouflée dans une couverture douillette. J’ai de ce fait, préféré hiberner au coin du feu en compagnie de mes bêtes. Après un passage à vide de plus de six mois où je n’ai pu consacrer le temps nécessaire à une lecture personnelle du fait de mes obligations professionnelles, me revoilà donc gonflée à bloc ! Bien décidée à profiter pleinement de ce congé !

Pour ce timide retour, mon choix s’est porté sur une lecture japonaise plutôt insolite, qui, à mon sens, s’apparente davantage à un ovni littéraire, le livre semblant n’appartenir à aucune catégorie spécifique. Est-ce un roman réaliste, de science-fiction, d’amour ou même une dystopie ? Il semble que cette œuvre effleure tous ces genres littéraires sans néanmoins véritablement en respecter les codes. Le succès éditorial retentissant autour de cette trilogie m’intriguait ayant lu de nombreuses critiques élogieuses à son sujet, tant sur la toile que dans les revues littéraires. Il y a quelques années déjà, j’avais tenté d’explorer l’univers éparpillé de Murakami en lisant Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil … Un roman dont je garde aujourd’hui un souvenir flou et un ressenti en demi-teinte. Il m’est d’ailleurs impossible de me remémorer clairement les tenants et aboutissants de l’intrigue pas plus que le nom ou les traits de caractère des personnages. C’est pour dire… Loin d’être un coup de cœur, j’étais restée de marbre face à la « virtuosité d’écriture » du romancier nippon tant décriée par la critique française enthousiaste. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’alchimie a-t-elle cette fois-ci opéré ?

Eh bien, lecteur, cessons ce suspens insoutenable… Au risque de faire gronder les admirateurs de cet auteur, il n’en est rien ! Le lecteur doit ici tâtonner en s’armant d’une patience inébranlable s’il souhaite rester éveillé tout au long de cette lecture contemplative qui, pour les Murakamistes fervents relèvent sans-doute du chef-d’œuvre, mais qui pour d’autres lecteurs dont je fais incontestablement partie, risquent de provoquer sinon un désamour pour l’œuvre Murakamienne, du moins une frustration qui n’en finit pas de grandir au fil des pages.  Et ce ne sont pas les chapitres qui manquent ! L’auteur n’a pas lésiné sur le nombre de pages… 548 pour être exacte.  C’est long pour un premier tome, et en particulier lorsqu’on s’ennuie ferme d’un bout à l’autre.

Comment résumer une œuvre aussi fumeuse ? Allons donc droit au but. Il est question ici de femme vengeresse débauchée à la sexualité débridée, de fanatisme religieux revêtant la forme de cultes connus sous les noms des Précurseurs et de l’Aube, de viols de petites filles offertes en sacrifice à un gourou fanatique pervers. Sans oublier la présence d’une pointe de surnaturel en filigrane, Les little people, des lutins sans âmes qui gouvernement l’ordre de l’univers. Bref, tout un programme… Malgré tous ces ingrédients qui tombent comme un cheveu sur la soupe, ce désordre incommensurable donne le tournis. Il est rare que j’apprécie si peu une œuvre mais je dois dire que cette lecture laborieuse s’est révélée durant les dernières pages particulièrement indigeste. Le livre m’en est littéralement tombé des mains ; comment une œuvre aussi brouillonne et inaboutie a-t-elle pu susciter un tel engouement ?

Même les personnages principaux n’ont su retenir mon attention. La figure féminine à l’allure garçonne d’Aomamé tellement dans l’air du temps qu’elle en devient un véritable stéréotype vivant semble une copie grotesque de Kill Bill. On la croirait tout droit sortie d’un mauvais manga. Aomamé a des tendances bizarres, ses préférences sexuelles pour des hommes d’âge mûr au front dégarni (détail qui tue mais qui apparemment a son importance) relevant presque du fétichisme m’a laissée perplexe. Aomamé mène une vie d’ascète depuis qu’elle a quitté la secte qui l’a élevée, elle considère d’ailleurs le luxe comme un étalage vulgaire ; pourtant la belle ne porte que des vêtements extrêmement coûteux… Cet aspect de sa personnalité est grossièrement traité.

De plus, quand elle ne travaille pas comme coach fitness et masseuse privée pour une vieille femme rentière, elle se métamorphose en une tueuse à gage, revancharde qui d’un seul coup d’aiguille précis dans la nuque expédie en enfer tout homme ayant commis des maltraitances sur les femmes. L’idée un peu farfelue aurait pu être intéressante pour relancer l’attention du lecteur mais elle est tellement mal troussée qu’elle en devient, au final, peu crédible. Quant à Tengo, ce héros qui n’en est pas vraiment un, il est mortellement ennuyeux et est dénué de tout charisme. Écrivaillon à ses heures perdues, ce jeune professeur de mathématiques séduisant qui troque ses talents d’écriture pour devenir le nègre d’une jeune adolescente dyslexique, est lui aussi confronté aux traumatismes sexuels de son passé. L’homme préfère les femmes mariées plus âgées qui lui rappellent indirectement sa mère… Et un fantasme œdipien non résolu !

Il semble que le sexe occupe d’ailleurs dans ce récit une place prépondérante, l’auteur n’est en effet pas avare de scènes racoleuses d’une crudité déconcertante. Ainsi Aomamé s’adonne à ses heures perdues à des orgies et Tengo, quand il ne fantasme pas sur des jeunes femmes pré-pubères tente de reproduire auprès de femmes plus âgés un souvenir dérangeant qu’il garde de son enfance lorsqu’il n’était qu’un nourrisson, une scène où sa mère se faisait tranquillement « suçoter » sous ses yeux les tétons par un illustre inconnu … Franchement, on nage en plein délire… Et les critiques nous parlent d’une œuvre magistrale onirique et poétique… Ce procédé abusif pour appâter le lecteur finit par en donner la nausée. On est loin des scènes torrides d’Outlander, encore moins de Cinquante nuances de Grey pour les plus puristes. Non, Murakami s’intéresse davantage aux secrets bien glauques (un brin cracra) de ses héros de papier. Un aspect de l’oeuvre qui est selon mon opinion l’un des principaux points noirs du roman. A cela s’ajoute des redondances en n’en plus finir. A croire que Murakami considère son lecteur lambda comme atteint d’un Alzheimer précoce. Le prend-il d’ailleurs pour un imbécile doté du QI d’un bulot adulte ? L’auteur rappelle ainsi sans cesse les mêmes informations donnant au lecteur l’impression désagréable de s’enliser inexorablement dans une intrigue statique.

Quant à l’univers étrange et supposé original créé de toutes pièces par l’écrivain, il reste malheureusement ancré dans une réalité fadasse où le vide semble régner de main de maître. Murakami raffolant de descriptions cliniques de nourriture, le lecteur a de ce fait le droit au descriptif complet des repas de ses personnages. Les références littéraires parasitent également beaucoup l’histoire. Ainsi, le romancier n’hésite pas à effectuer de nombreux apartés où ses personnages étalent au lecteur leur savoir. C’est le cas du personnage d’Eri, une adolescente dyslexique et énigmatique de 17 ans, qui, la plupart du temps est incapable d’aligner trois mots à la suite. Mais, quelle surprise ! La demoiselle a pourtant la capacité phénoménale de réciter des passages entiers de romans lorsque ces derniers la passionnent. Ses tirades interminables rendent à mon sens la lecture d’autant plus fastidieuse voire même soporifique.

En somme, il est ironique que Murakami n’ait pas suivi les conseils d’écriture qu’il prodigue pourtant tout au long du récit, à travers la voix de son personnage principal, Tengo, à savoir ne pas hésiter à couper, voire retravailler des passages entiers de son œuvre pour la rendre plus fluide et accessible. Ce premier opus ne laisse rien présager de bon pour la suite… Les dernières pages donnent déjà des signes d’essoufflement malgré l’effort de l’auteur de relancer l’attention du lecteur en y introduisant l’apparition de petits lutins venus bouleverser le quotidien de nos héros. Pour ma part, le style de l’écrivain, pétri de lourdeurs, la construction narrative alternant les chassés croisés amoureux de nos héros dont on sait pertinemment bien qu’ils finiront par se réunir dans un prochain volume m’ont agacée. Leurs névroses n’ont pas davantage retenu mon attention déjà défaillante dès les premières pages. Pour conclure, cette écriture banale présentant parfois une envolée, un éclair, une étincelle qui finit par s’éteindre comme un feu de paille, m’a laissée profondément hermétique. L’ensemble demeure trop dissonant à mon goût pour être qualifié comme un véritable chef-d’œuvre. Que dire des références au roman d’anticipation remarquable de George Orwell tout comme le titre aguicheur de ce roman ? Ils ne semblent être qu’un prétexte d’écriture, une astuce mercantile éditoriale.

En bref: cette seconde expérience murakamienne est un échec total, la lecture s’est révélée indigeste. Dommage car l’idée initiale d’un monde parallèle dystopique semblait prometteur, il est cependant regrettable que cet aspect de l’intrigue ne soit dans ce volume qu’à peine exploité. Je doute avoir la patience nécessaire ou la curiosité suffisamment titillée pour me replonger dare-dare dans cet univers aseptisé en lisant le second tome. Navrant.

 

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Le mur invisible

Au-delà d’un simple coup de cœur… Un pur bijou.

 « La vie humaine est une plaisanterie dont la mort est la chute » (Aleksandar Hemon).

Voilà une étrangeté littéraire qui me hantera sans-doute jusqu’à la fin de mes jours… Je l’avais dégotée durant une errance sans but dans une librairie de province. Quelle bonne pioche ! La couverture superbe de cette œuvre singulière m’avait d’emblée plu car elle me rappelait les peintures impressionnistes qui sont souvent associées dans mon imagination aux œuvres romantiques flamandes du XIXème siècle. Cette couverture évoque curieusement à mes yeux la nature luxuriante des alpes autrichiennes dépeinte dans Frankenstein de Mary Shelley, tout comme les paysages vallonnés décrits dans Les souffrances de Werther de Goethe. A l’instar des romantiques, la narratrice anonyme de ce roman se pâme elle aussi à la vue d’une forêt verdoyante, d’un lac ondulant, ou même d’éclairs déchirant un ciel orageux. Elle recherche par ailleurs la pureté d’une nature intouchée par l’Homme qui corrompt ou détruit tout ce qui est à sa portée sans se soucier des conséquences dramatiques pour son environnement. Est-ce là un message subtil d’une écrivaine féministe engagée qui en profite pour régler ses comptes avec l’espèce humaine ? Indubitablement, même si cette œuvre émouvante recèle quantités d’autres trésors de réflexions philosophiques propres à la condition humaine…

L’intrigue en apparence anodine de cette œuvre injustement méconnue semble relativement simple : une femme, veuve et dans la quarantaine, se rend chez  un cousin et son épouse dans un chalet isolé à la montagne pour un bref congé. Le couple, à peine installé, quitte les lieux provisoirement, dans l’idée de faire quelques emplettes au village, laissant la narratrice, assoupie au chalet. Le lendemain, la femme, désemparée, se réveille, dans un monde pétrifié, qui semble suspendu dans le temps, comme sous l’emprise d’un étrange envoûtement. Alors qu’elle explore les lieux pour comprendre ce qui a bien pu arriver, notre personnage se heurte à un gigantesque mur invisible. Elle découvre alors avec effroi que cette immense barrière transparente, enserre la forêt tout entière ainsi que tout ce qui se trouve à l’intérieur, coupant la pauvre femme du reste du monde…

Dès lors, la nature semble avoir repris ses droits sur l’Homme. L’héroïne, esseulée, tente inlassablement de survivre dans cet univers parallèle à la manière d’un Robinson Crusoé. Aussi entreprendra-t-elle la rédaction de ses mémoires dans un journal, d’abord dans l’espoir de laisser une empreinte après sa disparition, puis finalement, pour supporter son sort … Mais une lueur jaillira des ténèbres : la découverte inespérée d’animaux domestique qui lui tiendront compagnie dans cette terrible épreuve, entre autres un chien de chasse prénommé Lynx, une vache à traire qu’elle baptisera Bella, et enfin une chatte farouche …

Le ton est, de ce fait, donné dès les premières pages ; point de happy end à proprement parler pour ce roman d’anticipation au scénario post-apocalyptique flirtant avec les codes de la Dystopie. Le lecteur suit avec appréhension le combat permanent de cette femme confrontée à un vrai cauchemar éveillé. Les raisons de cette situation inquiétante demeureront toujours nimbées de mystère. Est-ce une punition divine ou une expérience humaine désastreuse, une catastrophe chimique qui aurait mal tourné ? Finalement, cela importe peu, le climat de fin du monde n’est qu’un prétexte d’écriture pour évoquer un sujet universel : la peur viscérale, celle de mourir, seul, dans l’abandon le plus total et oublié de tous. Ainsi, la mise en abîme de cette femme recluse dans une retraite forcée amorcera une réflexion profonde de la narratrice sur sa condition en tant qu’être humain. Couchant sur papier sans indications temporelles des remarques à chaud sur son  quotidien, la narratrice se servira ainsi de son journal comme exutoire, y relatant la monotonie de ses tâches quotidiennes et sa relation avec les êtres vivants qu’elle rencontrera au fil des pages.

Cette partie du livre reste selon moi la plus intéressante du roman car l’écrivaine a su couler le long de sa plume une part de son humanité. Elle devait incontestablement être dotée d’une sensibilité à fleur de peau pour dépeindre avec autant d’acuité et de cœur le comportement des animaux. J’ai été particulièrement touchée et même émue jusqu’aux larmes de découvrir le portrait empathique de son héroïne de papier. Cette femme est admirable, elle n’a de prime abord rien d’extraordinaire, et pourtant, dans son chagrin, alors qu’elle est totalement démunie, seuls ses bêtes lui importent car elles sont sa responsabilité. Ces animaux deviennent sa raison d’être, sa principale mission. Elle les englobe d’affection, les protège comme s’ils étaient sa propre chair, son propre sang. Bien que la narratrice se sente déjà vaincue, se doutant que le dénouement de sa propre histoire ne peut qu’être tragique, elle garde malgré tout toujours l’espoir chevillé au corps. Les mauvaises langues diront que son intérêt pour les bêtes n’est qu’un vulgaire opportunisme (« if it pays it stays »), phrase méprisable que nous rabat inlassablement la culture télévisuelle poubelle…), certes, puisqu’il est indéniable qu’ils sont indispensables à sa survie. Néanmoins, leur relation va au-delà de cet aspect purement matérialiste, elle dépasse la logique ; la femme les aime d’un amour inconditionnel et est prête à tout pour eux, même au sacrifice ultime de sa vie. L’auteur semble vouloir nous rappeler l’importance de la préservation de toute espèce animale, qui est essentielle à la survie de l’humanité. Selon elle, ces êtres ont également des vertus thérapeutiques et soignent les plaies du cœur. C’est cette compassion infinie qui élève la narratrice et pourtant demeure jusqu’à la dernière page sa principale faiblesse, celle qui touche autant le lecteur. Parce qu’elle est femme et qu’elle a porté elle-même la vie, elle incarne la mère-nature. Cette vision moderne, un brin écologiste et en somme, très féministe, entre parfaitement en résonnance avec le contexte actuel : la prise de conscience lente de notre société à propos du réchauffement climatique et des dégâts matériels qu’ont engendrés notre « évolution » (déforestation, pollution mais aussi disparition voire extinction d’espèces vivantes qui contribuaient à l’équilibre de la faune et de la flore).

L’auteur fustige au passage également l’individualisme pernicieux qui gangrène fâcheusement notre société de plus en plus consumériste. Ecrit durant la Guerre Froide, ce roman nimbé de clair-obscur se mue de ce fait peu à peu au fil des pages en un puissant manifeste pour la sauvegarde de notre environnement, trop souvent défiguré au cours des guerres mondiales successives. Cet ouvrage illustre d’ailleurs l’atmosphère ambiante de cette époque, un contexte de début du vingtième siècle fait d’incertitude où le monde craignait l’isolement de l’Europe et appréhendait son futur…

Il faut bien l’admettre, j’ai lu de nombreux livres durant ces dernières années, mais aucune lecture ne m’aura autant marquée que celle-ci, à l’exception peut-être du Mépris d’Alberto Moravia. Ce récit aux accents bibliques, émaillé de descriptions sublimes de la nature, est à mes yeux une pure merveille. J’y ai retrouvé la sensibilité allemande propre aux œuvres de Stefan Zweig, cette finesse psychologique exceptionnelle dépeinte par l’auteur. Il y a, en effet, quelque chose de bouleversant et de terrifiant dans ce récit désespéré qui touche le lecteur au plus profond de son âme. Pour ma part, cette œuvre m’accompagnera sûrement tout au long de ma vie. Une chose est certaine, ce roman étrange, sombre et lumineux à la fois ne peut laisser de marbre.

En bref : Une ode à la vie, à la nature et à l’amour inconditionnel des bêtes. Un récit extrêmement poignant à garder précieusement.

La bande-annonce de l’adaptation cinématographique Le mur invisible (Die Wand sous son titre original):

Un extrait du roman :

« Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard. »

 

 

 

 

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L’été avant la guerre

Voilà un livre qui n’aura pas fait long feu dans ma bibliothèque ! Dès sa première parution, cette petite fresque romanesque avait très vite connu un joli succès en librairie tout comme sur la blogosphère grâce, notamment, au triomphe de la série Dowtown Abbey qui a ouvert la voie à l’exploitation de sagas so British ! C’est pourquoi, je guettais sa sortie en poche avec une impatience non feinte. C’est chose faite !  Centenaire oblige, la Grande guerre suscite en ce moment un intérêt historique tout particulier pour nos auteurs contemporains qui exploitent régulièrement ce filon avec plus ou moins de panache. Helen Simonson ne déroge pas à la règle et nous transporte ici dans une époque révolue, celle de la Grande guerre (1914-1918).

L’histoire débute durant l’été 1914. A la mort de son père, Béatrice Nash, une jeune professeure de latin inexpérimentée sous curatelle, accepte un poste dans le village de Rye, une petite bourgade paisible de la campagne du Sussex. Les propriétaires terriens l’attendent là-bas de pied ferme, peu habitués à voir une jeune femme, d’autant plus, singulièrement jolie et autonome, s’installer seule dans un vieux cottage un peu vermoulu. Béatrice qui a en effet fait vœux de célibat pour se consacrer à sa passion, l’écriture, doit faire ses preuves si elle souhaite s’intégrer dans cette société encore rétrograde et très masculine. Alors que l’été bas son plein, les rumeurs d’une guerre inéluctable ternissent progressivement cette quiétude que son entourage, tout comme elle, tente vainement de préserver. L’arrivée de réfugiés belges va chambouler leur destin car les habitants comprennent très vite qu’ils ne pourront continuer à ignorer l’inévitable, la guerre est là et s’ils n’y prennent pas part à leur tour, les troupes allemandes seront bientôt à leur porte…

Béatrice voit ainsi avec un pincement au cœur Hugh, le fils de sa « protectrice », partir pour le front. Ce départ brutal provoque chez la jeune femme de nombreuses interrogations quant à ses choix de vie…  La jeune professeure peut-elle vraiment succomber à son amour grandissant pour Hugh sans inéluctablement sacrifier cette indépendance qu’elle a tant convoitée ?

Helen Simonson nous offre ici une délicieuse balade dans le bourg fleuri de Rye, cette petite bourgade champêtre anglaise où il fait bon vivre.  Agrémentée de descriptions lumineuses, l’écrivaine esquisse avec subtilité les travers d’une société figée et principalement focalisée sur les apparences. Cette œuvre est ainsi donc avant tout un roman d’atmosphère sur les faux-semblants, qui nous donnerait presque à penser qu’il ne se passe rien ou très peu, mais c’est sans compter sur la plume talentueuse de cette écrivaine qui, mine de rien, brosse avec maestria, à la manière de sa compatriote Jane Austen, le portrait railleur d’une petite communauté anglaise de propriétaires terriens dont les certitudes seront ébranlées par la guerre. Cette faucheuse impitoyable balayera sans vergogne les plus aisés comme les plus démunis, effaçant progressivement le fossé qui les séparait, accentuée par l’arrivée impromptue et moyennement tolérée d’immigrants belges venus trouver un asile en Angleterre. Cette situation problématique semble entrer en résonance avec notre contexte actuel. Peut-on dès lors y déceler une métaphore subtile de l’auteure pour dénoncer le calvaire des immigrants ? Possible…

Quoiqu’il en soit, cette fenêtre sur le monde extérieur sera accueillie par les habitants de Rye avec une certaine réserve, teintée d’appréhension. Ces réfugiés victimes de traumatismes s’entêtent à s’enfermer dans un mutisme pudique au grand dam des commères du village. Cette attitude silencieuse et secrète jette de ce fait l’effroi sur les villageois.  Les ragots fusent et les langues de vipère s’en donnent à cœur joie, suscitant nombre d’interrogations dans la population : qu’ont-ils vraiment subi en Belgique durant cette invasion effroyable ? La petite société britannique soucieuse de bien faire déploiera une vaste opération de sauvetage pour les plus nécessiteux non sans mépriser sous cape la mine déconfite et crottée de ces pauvres Belges. On y perçoit par ailleurs une certaine gêne, celle d’habitants proprets et hypocrites qui ne veulent pas réellement se salir les mains. Il est affligeant d’observer ces villageois mesquins et aux idées finalement très étroites sélectionner avec minutie leur « immigrant », mais refusant avec dégoût toute personne n’appartenant pas à leur propre classe sociale. Les paysans sont de ce fait largement boudés… Cette facette ironique de l’hypocrisie de la petite noblesse de campagne est ainsi particulièrement bien rendue.

Village de Rye dans le Sussex

Certes, on peut parfois déplorer quelques longueurs, des descriptions interminables qui semblent ajoutées pour « gonfler » le roman, et qui finalement se sont révélées peu utiles au déroulement de l’intrigue. Il m’a bien fallu deux cents pages pour réussir à m’imprégner de l’époque, comprendre les relations et les liens qui se tissent progressivement entre cette myriade de personnages. Autant l’avouer, on a parfois tendance à s’emmêler un peu les pinceaux avec les noms des protagonistes. Pour ma part, j’ai néanmoins tenu bon et ne l’ai finalement pas regretté, étant fascinée par cette époque. De ce fait, je me suis laissée entraîner dans cette brèche temporelle sans trop de difficulté. Cette fresque légère m’aura tout de même permis d’explorer encore un peu plus, après la découverte d’Un roman anglais de Stephanie Hochet, cette période de transition passionnante que furent Les années folles.

J’ai aussi aimé cette galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en particulier l’héroïne de ce roman, Béatrice Nash. Sans vraiment être une « spinster », l’image caricaturale d’une vieille fille laide et désargentée, la jeune professeure possède un charme indéniable qui n’est pas sans troubler la gente masculine. Son esprit fin compense également sa modeste condition sociale. Cette jeune femme pétillante, considérée de prime abord comme une déclassée, se révélera finalement irrésistible… Autour de cette jolie brunette gravitent quantité d’autres protagonistes tout aussi attachants, tels que Daniel et Hugh, deux cousins si différents par leur tempérament mais unis comme des frères de sang par un lien indéfectible. L’un, doux rêveur et aux allures de Dandy, aspire à devenir un éminent poète, l’autre, plus terre à terre, est un brillant étudiant à la carrière prometteuse de chirurgien. Tous deux subiront les tourments de la guerre, comme ces deux autres personnages inoubliables qui m’ont bouleversée, au point de m’arracher des larmes : le jeune gitan prénommé « Snout » (groin) et son fidèle cabot, Wolfie, un lévrier irlandais rescapé d’un champ de bataille. Leur destin funeste demeure pour moi l’épisode le plus marquant de ce roman. Il faut bien l’avouer, Helen Simonson restitue admirablement bien la tension tout comme l’horreur qui régnaient dans les tranchées.

En outre, l’auteur brosse le portrait peu flatteur mais tellement authentique de ces jeunes femmes de bonne famille qui, pour se désennuyer, attiraient dans leurs filets de jeunes soldats fraîchement enrôlés. L’une de ces figures féminines incarne à merveille ces jeunes filles britanniques formatées et pleine de bons sentiments qui contribueront par coquetterie et stupidité à pousser un grand nombre de soldats à servir comme chair à canon sur le front. Pour les convaincre de s’engager, ces évaporées vaniteuses les menacent en effet de leur offrir la fameuse plume blanche. Ce symbole traditionnel de lâcheté était une pratique très répandue sous l’Empire britannique qui inspira en 1902 A.E.W Mason pour donner vie à un roman d’aventure exceptionnel : Les quatre plumes blanches (voir billet ici).

Enfin, la romancière traite également avec tact les thèmes de l’homosexualité refoulée, l’existence difficile des filles-mères victimes de la guerre, et la lente progression de la condition de la femme à travers la lutte laborieuse des suffragettes pour l’obtention du droit de vote. Cette critique mordante, de l’hypocrisie d’une société bien-pensante butée qui refuse le changement, est donc plutôt réussie ! Helen Simonson dépeint en effet avec une certaine acuité sociologique le tableau de la gentry anglaise et de la lutte des classes de ce début de siècle. Pour ma part, j’ai été conquise !

En bref : Sans être un chef-d’œuvre de la littérature, j’ai dévoré la version de poche de ce pavé, avec un plaisir délectable. Un « petit » roman coup de cœur à glisser dans sa valise cet été !

Lu dans le cadre du challenge Le mois anglais

 

 

 

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Festival Saint-Maur en poche

Cette année, le festival de Saint-Maur en poche a une fois de plus ouvert ses portes pour nous faire découvrir de nouvelles œuvres et rencontrer des auteurs prometteurs encore « accessibles » au grand public. Etant tout deux férus de livres, mon père et moi avons décidé de partir ensemble à la découverte de cette vaste foire aux livres dont nous avions entendu tellement de bien sur la blogosphère et dans la presse. Nous avons quitté la Normandie hier soir et avons passé la nuit en région parisienne. Le lendemain matin nous attendions au pied levé l’ouverture du salon. Après dix minutes d’attente qui nous ont paru relativement brèves, nous avons promptement effectué un petit tour des lieux à la manière d’éclaireurs aguerris, préparant déjà mentalement notre future liste d’emplettes… Les lecteurs compulsifs que nous sommes ont dû faire face à une tentation des plus redoutables. Le choix fut rude et nous avons dû nous forcer, du fait d’un budget limité, à rester raisonnable. Un véritable crève-cœur pour moi ! Au final, je suis repartie avec quatre romans que je compte lire dès la semaine prochaine quand j’aurai terminé ma PAL du Mois anglais qui arrive presque à terme.

Cette petite escapade littéraire fut très bénéfique, car elle m’aura permis de faire également la rencontre du vlogger-libraire Gérard Collard qui gère la librairie La griffe noire, à Créteil, en région parisienne. J’ai été agréablement surprise de découvrir le chroniqueur très proche de ses lecteurs et franchement généreux, plutôt éloigné des libraires snobinards parisiens bobos qui ont, à mon sens, la fâcheuse tendance de vouloir détenir le monopole du bon goût et nous imposer leur choix de lectures souvent fadasses. Gérard Collard ne semble pas appartenir à ce microcosme suffisant. La provinciale que je suis a apprécié pouvoir ainsi voir au festival des auteurs venus des quatre coins du monde comme de nos régions. Nous avons pu échanger quelques mots avec le chroniqueur et suivi l’une des interviews organisées en directe du plateau de la chaîne Youtube La griffe noire, qui présentait aux lecteurs deux auteurs, Nadine Monfils et Hugo Buan, la première belge et le second français.

Si l’entretien fut intéressant, j’ai regretté de ne pas avoir eu suffisamment de temps pour écouter la lecture d’Anny Duperey, une actrice et romancière que j’admire tant, ni de pouvoir obtenir une dédicace de Laurent Seskik qui avait écrit une magnifique biographie romancée de Stefan Zweig.

J’ai pu toutefois faire la connaissance de Bernard Prou, l’auteur du best-seller Alexis Vassilkov, le fils de Guy de Maupassant, qu’il me tarde de lire cet été. L’écrivain était d’ailleurs particulièrement sympathique, ce qui a renforcé mon envie de me plonger sans plus tarder dans son roman.

Certains blogueurs ont beaucoup critiqué le principe de ce festival qu’ils trouvent trop consumériste à leur goût. Certes, cette rencontre est plus un prétexte pour faire l’acquisition de romans qu’un vrai salon littéraire à la manière des Etonnants voyageurs qui propose de nombreuses conférences avec des sujets de fond et des interprètes officiels pour traduire la voix des auteurs étrangers. Néanmoins, je n’ai pas boudé mon plaisir car ce marché aux livres est très bien organisé. J’ai aimé fureter parmi les stands et lire les petites vignettes rédigées par les libraires, une manière originale et personnelle de partager avec nous leur ressenti. J’ai aussi pris plaisir à papoter au gré des stands avec les écrivains qui pour la plupart se sont prêté au jeu. Les allées étaient de plus très bien structurées et proposaient des sélections thématiques, ce qui a facilité notre recherche. Le rayon récits de voyages/aventures était d’ailleurs particulièrement fourni ! Et la collection Libretto que j’affectionne beaucoup était très alléchante!

Ainsi, ce festival est avant tout une initiative d’avant-garde qui permet aujourd’hui de célébrer le plaisir partager de lire et d’écrire tout en créant un lien presque magique entre l’écrivain et son lecteur. A ce titre, ces rencontres littéraires doivent être pérennisées et s’ancrer dans une tradition à Saint-Maur ou ailleurs…

Enfin, une petite anecdote m’a fait sourire : une lectrice belge qui s’est rendue sept fois consécutives au festival a reçu de son mari un cadeau des plus enviable, la possibilité de repartir après la visite de ce salon littéraire avec une cinquantaine de livres pour son anniversaire ! Quelle chance ! L’idée fait rêver…

Voici pour ma part mes petites acquisitions:

Je referme cette petite parenthèse et vous retrouve très prochainement pour partager avec vous mes dernières lectures : L’été avant la guerre et Lady Susan qui viendront clôturer les derniers jours du challenge du Mois anglais.

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Mentir n’est pas trahir

Gladwyn a vraiment tout pour être heureux : une carrière qui semble plutôt prospère, une petite propriété coquette dans une banlieue paisible et huppée de la périphérie londonienne où il vit aux côtés de sa belle et tendre épouse Blythe et de son adolescent sans problème. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aucun nuage à l’horizon. Gladwyn se laisse bercer par cette existence routinière sans embûche qui semble lui satisfaire.

Alors qu’il se rend comme à son habitude à la campagne des Downs chez sa mère pour lui tenir compagnie un après-midi, il croise sur sa route Lara, une jeune artiste adorable qui vient de tomber de bicyclette et s’est esquintée la cheville. Il décide de lui porter secours. Cette rencontre fortuite scellera sa destinée. Cette initiative qui à première vue paraîtra chevaleresque tournera finalement vite en opportunisme crasse. Charmé par cette jolie jeune femme pleine de fraîcheur, Gladwyn, pourtant marié, succombera à la tentation et s’enlisera dans d’inextricables mensonges, se réinventant une situation, jusqu’à franchir le point de non-retour. Il échafaudera de multiples plans extravagants et des plus malhonnêtes pour entretenir deux liaisons. Gladwyn découvrira à ses propres dépends que tromper ne peut se faire impunément, et engendre toujours inéluctablement son lot de drames… Il tergiversera longtemps, mais ce sera sans compter sur l’ironie impitoyable du destin qui se chargera de décider pour lui…

Voilà un roman qui m’a de prime abord fait l’effet d’une claque ! Angela Huth nous entraîne dans une intrigue digne d’un épisode de Barnaby où des drames d’alcôves dans une campagne sauvage un peu arriérée, gardent encore une certaine brutalité. Dans ce roman au style d’écriture plutôt fluide et à mi-chemin entre le vaudeville et le roman noir, l’auteure dissèque avec aisance les sentiments humains de l’homme dans tout ce qu’il a de plus vil. Elle nous dépeint ainsi le caractère fourbe moyennement flatteur de la gente masculine et s’intéresse plus particulièrement à sa duplicité. La romancière pousse le lecteur à s’interroger sur la possible souffrance d’un homme en proie aux remords. Est-on vraiment un goujat en agissant de la sorte ? (Oh que oui !) L’amour est-il exclusif ? Sommes-nous destinés à tromper nos conjoints ? Ses questions ne me semblent pas justifier une telle traîtrise car Gladwyn n’a finalement aucune raison valable de tromper sa femme. En effet, lui-même se considère heureux en ménage et n’a nul reproche à adresser à Blythe. Son seul vrai regret, étant d’avoir choisi de vivre dans la banlieue londonienne plutôt que de s’être installé avec sa famille à la campagne dans un cottage pittoresque. Est-ce néanmoins suffisant pour justifier sa liaison adultérine? Aux lecteurs d’en décider…

Le personnage principal semble de ce fait dépourvu de toute fibre héroïque, c’est avant tout un pleutre égoïste qui ne se soucie guère que de lui-même. L’expression « l’occasion fait le larron » n’aura jamais pris autant de sens ici.

Gladwyn jonglant entre deux femmes, déploie des subterfuges franchement méprisables tels que le fait d’acquérir deux portables pour pouvoir communiquer en toute discrétion avec sa maîtresse ainsi qu’avec son épouse. Pour se donner bonne conscience, ce quadra en pleine crise de jeunisme joue également les maris attentionnés et aimants. Il se présente comme un époux dévoué prêt à tout pour satisfaire sa femme, lui proposant des escapades romantiques pour compenser ses petits écarts conjugaux sans qu’elle, trop confiante, ne se doute de rien… Cette fourberie en devient insupportable au fil des pages. En somme, cet homme d’apparence tendre et réfléchie se comporte comme le dernier des mufles. C’est pourquoi je n’ai éprouvé aucune empathie pour lui et l’ai trouvé franchement exécrable.

Dès lors, difficile de dire si j’ai vraiment apprécié cette histoire sordide dont la fin glaçante m’a particulièrement mise mal à l’aise. A bien des égards, ce roman psychologique présente des faiblesses d’écriture. J’ai ainsi noté de nombreux points noirs comme l’attitude des personnages féminins qui m’a semblé trop passive pour notre époque. Toutes deux sont les dindons de cette farce douteuse.

Comment Blythe, cette petite bourgeoise aux allures de Bree Van De Kamp, ne peut-elle pas émettre plus tôt des soupçons ? Sa foi inébranlable en son mari la rend agaçante.  Ne vérifie-t-elle pas les comptes ? Comment peut-il réussir à financer un petit studio à Londres sans se faire pincer ? La naïveté de Lara est tout aussi déconcertante. Cette pseudo-artiste traîne un pyjama d’adolescente attardée et a conservé sa chambre d’enfant… Cette facette infantile de sa personnalité la rend un peu bécasse aux yeux du lecteur. Il n’est par conséquent pas aisé de s’attacher à ses deux portraits de femmes trop caricaturaux.

La fin bien qu’inattendue m’a laissé assez sceptique. Peut-on vraiment rebâtir une relation matrimoniale sur un mensonge ? J’avoue avoir été plus intéressée par l’aspect du roman noir mais dommage qu’il soit exploité maladroitement et ne serve que de prétexte pour démasquer l’infidélité de Gladwyn. Pourtant, le personnage de l’ouvrier agricole qui rôde toujours autour du cottage de Lara comme un charognard souhaitant à tout prix s’attirer les faveurs de la jolie blonde, m’a donné la  chair de poule, sachant la jeune femme esseulée au beau milieu de la campagne, avec pour seul voisin cet homme inquiétant et intrusif.

Certes, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman très bien écrit mais je n’ai aimé ni le thème de l’adultère ni le personnage principal qui, au final, m’a écœurée. De plus, la mièvrerie empiète trop sur l’histoire dans les dernières pages et le dénouement trop lisse m’a mise en colère ! A mon sens, cette histoire reste en effet cousue de fil blanc. Mon opinion reste donc en demi-teinte.

En bref : Sans être un chef-d’œuvre, ce « petit » roman aux accents de vaudeville se lit assez bien. Il est cependant regrettable que cette œuvre, ancrée dans la culture anglo-saxonne se focalisant sur une petite société soucieuse de préserver les apparences, se soit malheureusement révélée trop convenue…

Lecture commune sur Angela Huth dans le cadre du Mois anglais

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Hiver

Pour cette deuxième contribution au challenge Le Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce roman au contexte littéraire très victorien. J’ai été immédiatement attirée par cette magnifique couverture aux couleurs froides semblables à celles du givre en hiver, qui m’évoquent les paysages rustiques et pittoresques du milieu rural anglais dépeints avec virtuosité par les sœurs Brontë.

J’en avais fait l’acquisition il y a deux ans,  lorsque j’avais découvert avec émerveillement Thomas Hardy grâce à son œuvre de jeunesse Loin de la foule déchaînée dont je garde un souvenir impérissable (mon billet ici). Cet illustre écrivain-poète britannique est ici mis à l’honneur puisque ce livre n’est autre qu’une biographie romancée. Christopher Nicholson s’intéresse à un épisode insolite mais pourtant bel et bien véridique de la vie de Thomas Hardy : son ultime faiblesse de cœur pour la belle et ténébreuse Gertrude Bugler, une jeune actrice amateur dont il se serait secrètement épris à l’aube de sa mort.

Nous sommes au milieu des années 1920. A 84 ans, la réputation de ce romancier britannique auréolé de gloire n’est depuis longtemps plus à faire. Hardy, qui a épousé en secondes noces Florence Dugdale après la disparition douloureuse de sa précédente femme, Emma Gifford, est bien déterminé à finir ses vieux jours dans le Dorset, à la campagne dans sa propriété de Max Gate où les jours rythmés par ses projets d’écriture s’égrènent paisiblement. A l’hiver de sa vie, l’écrivain pense d’ailleurs en avoir fini avec les affres de la passion quand une pièce de théâtre, adaptée de son chef-d’œuvre Tess d’Uberville, est montée dans son village. L’auteur fait alors la connaissance de Gertie, une jeune actrice talentueuse tenant le rôle-titre. La ressemblance troublante de cette jolie brune pleine de fraîcheur avec son héroïne Tess, le fascinera autant qu’elle le bouleversera. Elle ravivera dans le cœur du vieillard une flamme qu’il pensait depuis longtemps à jamais éteinte. Le lecteur suivra cette passion secrète à travers le regard plein d’amertume de Florence, cette épouse vieillissante et délaissée, qui tentera désespérément de reconquérir son époux, en vain.

L’actrice Gertrude Bugler qui incarna Tess d’Uberville durant les années 1920.

Sans prendre parti, l’auteur portraiture avec finesse la personnalité souvent complexe et contradictoire de Thomas Hardy. Difficile finalement de percer à jour le caractère véritable de cet écrivain toujours nimbé de mystère. Certains y percevront celle d’un homme taciturne et pessimiste, dénigrant toutes formes de mondanités. Un homme parfois également peu attachant, à l’attitude aussi glaciale que l’hiver qui mettra un point final à sa vie. D’autres y découvriront un écrivain trop souvent tourné vers le passé. Thomas Hardy aimait en effet planter ses intrigues romantiques dans un décor sauvage, celui d’une campagne anglaise rustique et encore marquée de traditions païennes. C’est pourquoi ses œuvres étaient toujours volontairement enracinées dans le terroir anglais, ce « paradis primitif » comme il le décrivait si bien lui-même. Il était, de ce fait, convaincu que l’homme ne pouvait accéder au bonheur que par le maintien d’une certaine ignorance, et craignait le progrès. Il se méfiait du téléphone, un complot diabolique orchestré selon lui par les autorités pour espionner ses conversations, et méprisait tout aussi bien les automobiles, des engins bruyants qu’il jugeait contre- nature, voire même extrêmement dangereux. Il opposera un refus catégorique à l’installation de l’électricité dans son cottage, au grand dam de son épouse Florence qui souhaitait profiter de plus de confort.

Le cottage de Thomas Hardy en 1885, bâti à partir des plans de l’écrivain qui était architecte de formation.

Si Thomas Hardy, un brin égoïste, fascine autant qu’il dérange, sa personnalité reste malgré tout jusqu’à la dernière page insaisissable. Je dois admettre que le portrait pathétique que campe l’auteur de sa seconde épouse m’a bien plus touché. Finalement, c’est celle qui souffrira le plus de cette ultime passion. Cette femme de l’enfermement, trop jeune pour se marier à un vieillard (de 39 ans sa cadette) et pourtant déjà trop abîmée par le temps, suscite la pitié. Comment pourrait-elle rivaliser face à la jeunesse impitoyable de Gertrude Bugler ? Florence, qui espérait naïvement pouvoir aussi remplacer Emma, la première épouse disparue que chérira Thomas Hardy jusqu’à sa mort, sera hantée toute sa vie par le fantôme de cette défunte, et cette ombre spectrale ne cessera de planer sur leur couple comme un mauvais présage. Le caractère de cette femme tourmentée, un tantinet dépressive et d’une cruauté parfois féroce envers sa nouvelle rivale, la jolie Gertie, m’a étrangement rappelé celui de Zelda Fitzgerald qui se sentait elle aussi étouffée par le talent écrasant de son mari. Tout comme cette dernière, Florence s’est essayée sans grand succès à l’écriture et tout comme elle, elle demeurera malheureusement toujours une piètre écrivaine dont le nom restera inéluctablement associé aux triomphes littéraires de son époux. D’une tristesse désespérante…

Florence Dudgale et Thomas Hardy aux côtés de leur chien Wessex.

En bref : Christopher Nicholson nous livre avec grâce un récit doux-amer sur la vieillesse et la dissolution malheureuse d’un couple mythique de la littérature anglaise. D’une prose délicate, l’auteur esquisse dans ce huis-clos mélancolique le portrait saisissant d’un vieil homme en quête perpétuelle de l’idéal féminin recouvrant les traits imaginaires de son héroïne de papier, la belle Tess d’Uberville. Cette figure ensorcelante, Thomas Hardy n’aura de cesse de la chercher dans toutes ses conquêtes féminines sans toutefois jamais vraiment l’atteindre… Cette recherche insatiable demeurera l’un des principaux drames intimes de sa vie.

Certes, la lecture de ce roman d’atmosphère très évocateur peut s’avérer fastidieuse pour un lecteur en quête de rebondissements car les pages se succèdent bien souvent avec lenteur, à l’image des vieux jours du romancier. Toutefois, ce rythme parfois contemplatif n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Ce joli roman qui s’adresse avant tout à un lecteur averti désirant entrevoir un peu plus les coulisses de la vie d’écrivain de ce grand auteur, fut pour moi une très belle découverte. Je compte d’ailleurs poursuivre mon initiation littéraire en lisant prochainement Les Forestiers

Deuxième billet consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses grands écrivains dans le cadre du challenge Le Mois anglais.

 

 

 

 

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Un roman anglais

Attention, coup de cœur !

Pour ouvrir le bal de cette sixième saison du Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce court roman de Stéphanie Hochet, une romancière contemporaine française. Acquis en librairie la semaine dernière, je n’ai pas lambiné à le lire. Il faut bien l’admettre, cette superbe couverture incarnant à merveille le style victorien m’a tout de suite séduite. Elle m’évoque de nombreuses représentations romantiques, entre autres celle d’une jeune femme aux traits délicats et à la complexion pâle, se prélassant dans un jardin parsemé de massifs de fleurs sauvages, des roses écarlates et de lierre à profusion, et prenant appui sur le pan d’un mur de pierres grises d’un charmant cottage ou encore l’image d’une tasse de thé bleue, en porcelaine, un peu ébréchée, remplie d’un liquide ambré encore fumant et au parfum enivrant. En somme, une vision de la culture anglo-saxonne un tantinet « cliché » mais du moins réconfortante, que de nombreux aficionados de la littérature britannique continuent d’entretenir (moi la première !).

Trêves de digressions, rentrons dans le vif du sujet !

La trame de ce roman prend pour toile de fond la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1917, quelque part dans une contrée anonyme, en pleine compagne anglaise et à l’abri des bombardements qui frappent encore Londres. Anna Whig, une jeune bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, suggère à son époux Edward d’engager par courrier une garde d’enfant afin qu’elle puisse reprendre sereinement ses activités de traductrice littéraire. Lorsqu’elle part à la gare accueillir sa nouvelle employée, Anna découvre avec stupeur que la gouvernante n’est autre qu’un jeune homme séduisant à la santé souffreteuse, George…

Londres bombardements de 1915 à 1917.

Avec un tel résumé, le lecteur s’attend de prime abord à lire un banal roman sur l’adultère, mais c’est sans compter sur le talent inné de Stéphanie Hochet qui brise ici avec maestria les conventions littéraires en s’écartant du schéma du trio amoureux quasi-éculé et souvent grossièrement focalisé sur la tension sexuelle. Certes, l’ambiguïté entre les deux protagonistes, Anna et George, est belle et bien palpable, toutefois, elle est avant tout basée sur une amitié amoureuse non avouée. Anna trouvera en George, ce jeune homme à l’attitude dilettante et originaire d’un milieu modeste, un confident sur qui s’épancher, de même qu’une ouverture sur un univers moins étriqué par des codes absurdes qui semblent de plus en plus l’asphyxier.

Ainsi, l’auteur dissocie la sensualité du sentiment amoureux. Rappelons que l’histoire se déroule dans un cadre post-victorien très collet monté où les émotions sont toujours réfrénées derrière des attitudes pondérées. Point de place pour les épanchements sentimentaux dans ce climat de guerre déjà très lourd et pourtant, c’est un véritable cataclysme qui semble progressivement s’opérer en Anna.

En effet,  sans tomber dans les écueils du journal trivial et à la manière de Virginia Woolf, l’auteure tente de sonder l’âme de son héroïne en s’appropriant à son tour le « stream of consciousness », ce procédé narratif qui s’attarde davantage sur le combat intérieur d’un personnage plutôt que sur ses actions dans le monde réel.

Le roman s’articule également autour du thème de la maternité. Une manière aussi de mieux cerner le trouble qui intervient chez une femme après la naissance de son enfant. Comment aimer son enfant ?  A vouloir trop l’aimer, Anna doute, s’effraie de sa propre dépendance à cet être, cette excroissance qu’elle semble traîner comme un fardeau. Anna semble dès lors subir une forme de dépression post-natale.  Dans cette période de troubles, elle s’interroge, est-elle une mère ou une épouse ? Qu’en est-il de son statut de femme à part entière ? Comment peut-elle reprendre sa place au sein du foyer familial quand son mari Edward semble peu à peu la délaisser depuis la naissance de leur fils Jack, lui préférant la compagnie rassurante de la mécanique de précision de ses horloges. Son époux est d’ailleurs un pur produit de cette société édouardienne. Edward reste, en effet, complètement hermétique à l’esprit féminin ; lui non plus ne sait pas véritablement aimer et dénigre souvent son épouse tout comme sa progéniture. Il jalouse de ce fait George, ce jeune homme complice de son fils qui semble savoir naturellement compenser l’absence d’instinct parental du couple. Ce rôle de garde d’enfant assumé par George dérange et même provoque du dégoût chez Edward. Il juge cette relation intime trop vulgaire, voire même animale. Le gouffre social entre les deux protagonistes masculins, l’un d’extraction très modeste, originaire du nord industriel du pays, l’autre représentatif de cette bourgeoisie terrienne, ne peut que renforcer la distance qui les sépare.

Si le statut d’homme Alpha et de patriarche qu’incarne Edward est clairement représenté, celui d’Anna reste assez flou tout comme celui des femmes de son époque. C’est pourquoi cette œuvre riche par ses multiples interprétations m’a grandement plu car elle provoque aussi chez le lecteur de nombreux questionnements. Les personnages de ce huis-clos dramatique sont souvent en proie aux affres induits par cette guerre inquiétante qui ne semble épargner personne, pas même ceux venus se réfugier loin du front, dans cette campagne anglaise rassurante. Cette bulle en apparence paisible et protectrice ne peut qu’être fragilisée par l’écho des bouleversements de ce conflit mondial. Dans cet avenir incertain, quel sort leur sera réservé ? Pourront-ils s’adapter à cette nouvelle société britannique qui semble appelée à de profondes mutations ?

A la manière d’un classique et sans « s’écouter écrire », Stéphanie Hochet dresse le portrait vibrant d’une femme en prise avec son temps. Cette œuvre d’ambiance intimiste et très pudique faite de non-dits, dépeint avec beaucoup de subtilité les préoccupations féminines de l’époque, dont la remise en question de la condition de la femme par les suffragettes. En outre, cette écriture poétique est agrémentée d’une finesse psychologique analogue aux œuvres phares de Stefan Zweig.

Mouvement de suffragettes

En bref : un bel hommage aux piliers de la littérature anglo-saxonne victoriens tels que DH Lawrence ou Virginia Woolf. Un pari d’écriture largement relevé pour cette auteure française dont la plume tout comme le sujet, m’ont totalement éblouie. A conserver !

Première participation au défi Le Mois Anglais, respectant le thème de la campagne anglaise.

 

 

 

 

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Retour en catimini sur la blogosphère/ Challenge Mois Anglais

Après une longue absence, chers blogueurs me voilà de retour pour partager avec vous de nouveaux coups de cœur comme de nouvelles déceptions littéraires. Il m’aura fallu du temps… Bien deux ans pour revenir vers vous. Pour ma défense, mon plaisir de lecture s’était quelque peu affaibli dernièrement. La lecture devrait, en effet, toujours être avant tout un plaisir plutôt qu’une corvée. Lire pour produire des billets n’a jamais eu de sens à mes yeux et écrire sur des lectures creuses me semblait superflu. Mon temps est précieux tout comme le vôtre. C’est pourquoi, la grande procrastinatrice que je suis a finalement pris la décision regrettable de mettre son blog « en pause » pour un temps pour pouvoir se consacrer avec plus de sérénité à la vie et à son lot quotidien de responsabilités (en autre un changement de carrière qui nécessitait des ajustements dans le choix de mes priorités). Les mois se sont succédés et les billets se sont espacés jusqu’à disparaître complètement sans que je brise pour autant définitivement mes liens avec la blogosphère ni que je délaisse mes lectures.

L’été se profilant doucement à l’horizon et mes tâches scolaires s’amoindrissant progressivement, le désir de lire tout comme d’écrire est devenu plus impérieux durant ces derniers mois.

Il ne me fallait plus qu’un nouveau défi littéraire pour me remettre le pied à l’étrier et m’atteler à la rédaction de nouveaux billets. Lou et Cryssilda m’en ont donné l’opportunité grâce à leur rendez-vous littéraire annuel, le challenge du Mois anglais qui se déroulera en juin prochain (Pour vous inscrire c’est ici.) La littérature anglo-saxonne étant avant tout mon domaine de prédilection, je ne pouvais refuser une telle occasion ! Je compte bien en profiter pleinement!

Bien entendu, ma PAL (pile de livres) est déjà prête. Longtemps indécise, j’ai finalement sélectionné cinq titres (trois ont été acquis récemment, deux autres proviennent de la demeure familiale) que je chroniquerai pour célébrer cette saison. Je compte par ailleurs participer à quatre lectures et rendez-vous communs organisés tout au long du mois. Voici donc mon programme :

°Le 5 juin s’articulera autour du thème de la campagne anglaise

°Le 14 juin sera consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses plus grands écrivains.

°Le 17 juin nous permettra de faire plus ample connaissance avec une auteure contemporaine anglaise, Angela Huth.

° Le 23 juin mettra enfin à l’honneur l’une de mes romancières anglaises favorites, Jane Austen.

Je vous souhaites de belles lectures et vous retrouve très prochainement pour débuter cette nouvelle exploration livresque!

Publié dans blablas littéraires | 25 commentaires

Crimson Peak

Crimson-Peak-Movie-Poster-2Edith Waring, romancière en herbe incomprise de la petite bourgeoisie new-yorkaise du XIXème siècle, comble ses journées d’oisiveté en s’attelant à la rédaction de nouvelles fantastiques, des histoires frissonnantes de fantômes, qui ne trouvent malheureusement pas grâce auprès des maisons d’édition, plus friandes de littérature sentimentale, un style qui semble à son grand regret faire davantage fureur chez la gente féminine. La jeune femme, entêtée, aspire pourtant à gagner son indépendance en devenant une écrivaine illustre à l’instar de son principal modèle, Mary Shelley, pour qui elle voue une admiration fervente. Mais ses grands projets d’écriture – tout comme ceux de célibat – sont finalement chamboulés lorsqu’elle rencontre Thomas Sharpe, un séduisant aristocrate britannique sans le sou, au charme redoutable, pour lequel son cœur chavirera. Cette soudaine idylle ne plait guère au père de la jeune femme. Les mains délicates de ce noble personnage aux vêtements élimés ne lui inspirent que du mépris. Il n’apprécie pas non plus sa sœur, Lady Lucille, une pianiste virtuose qui l’accompagne à chacun de ses déplacements. A la mort subite de son père, Edith prendra une décision irrévocable qui bouleversera à jamais sa destinée : celle d’épouser Thomas Sharpe malgré les avertissements de son entourage et de s’embarquer avec lui pour la vieille Europe. Là-bas, en Angleterre, l’attend la demeure familiale délabrée des Sharpe, Crimson Peak, un manoir vétuste, juché au milieu de terres arides qui semblent abriter de terribles secrets. Que dissimulent vraiment ses murs pourris par l’humidité et le passage impitoyable du temps ? Edith le découvrira bien vite à ses propres dépens…

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J’attendais avec une impatience fébrile la sortie en salles obscures de ce film de Guillermo del Toro. Ce long-métrage puise en effet sa principale source d’inspiration dans l’adaptation hollywoodienne de Dragonwick (Le château du dragon), un roman gothique américain d’Anya Seton que j’affectionne particulièrement. Bien qu’il présente quelques faiblesses d’écriture, le scénario est assez bien ficelé. Le réalisateur a su, tout en respectant les codes de ce genre, apporté une petite touche de modernité au film. Les décors sont aussi somptueux tout comme les couleurs des étoffes que porte chaque protagoniste. La robe de Lady Lucille, d’un rouge écarlate, est splendide. J’ai ainsi trouvé la photographie magnifique. Il est regrettable cependant que le réalisateur n’ait pas corrigé ses travers, cette tendance à verser inutilement dans le gore. Certaines scènes sont de ce fait d’une brutalité insoutenable. Par ailleurs, elles n’apportent rien à l’intrigue. Au contraire, ces passages violents souvent déplaisants plombent l’ambiance du film. A mon sens, le réalisateur a saboté son propre travail, ce qui est regrettable car ce film aurait pu devenir un chef-d’œuvre du genre à l’instar de Sleepy Hollow de Tim Burton, un film d’épouvante devenu aujourd’hui culte. Et pourtant, j’avais relevé quelques éclairs de génie du réalisateur mexicain comme cette incroyable trouvaille consistant à planter son décor sur une ancienne carrière d’argile. En hiver, la terre prend une teinte rouge qui donne l’impression désagréable que le sol est inondé de sang. Ce phénomène étrange renforce ainsi un peu plus le caractère fantasmagorique du manoir. Sa façade menaçante, une silhouette sombre et anguleuse faite d’un empilement de tours tarabiscotées, est admirablement bien restituée.

J’ai également noté de multiples références culturelles et littéraires. La demeure est infestée d’insectes, et des papillons gigantesques viennent ainsi réchauffer leurs ailes aux flammes vacillantes des chandeliers. Ce détail rappelle étrangement les nouvelles macabres d’Edgar Allan Poe. Le jeune baronnet, exploitant d’argile ambitieux, travaille aussi d’arrache-pied dans un atelier étrange où il fabrique parfois des jouets mécaniques tels que des pantins articulés aux visages inquiétants. Cet atelier semble tout droit sorti des contes d’Hoffman. Enfin, la machine qu’il a conçue dans le but de forer la terre d’argile est un clin d’œil évident au Steampunk, ce genre littéraire mêlant avec habileté la science-fiction à l’ère industrielle de la fin du XIXème siècle qui utilise des machines à vapeur futuristes dans un décor décalé, ici victorien. Cette idée brillante m’a grandement plu. L’intrigue se déroule d’ailleurs durant l’âge d’or industriel américain. Enfin, si les fantômes existent bel et bien dans ce film d’épouvante, ils ne sont néanmoins pas au cœur de l’intrigue et servent avant tout de prétexte pour accentuer l’atmosphère lugubre de Crimson Peak. Le réalisateur est clair sur ce point : « Ce n’est pas un film de fantômes, c’est un film avec des fantômes ». Pour ma part, je leur ai préféré les vivants, et en particulier ce frère et cette sœur en parfaite symbiose, qui vivent à l’écart du monde. Ce couple énigmatique évoque avec maestria la société aristocratique européenne en délitement, une classe sur le déclin incapable de résister à l’ascension fulgurante du progrès américain. Malgré la lente décrépitude de leur propriété, cette famille désargentée et décadente tente coûte que coûte de conserver son rang.

Bien entendu, Thomas Sharpe reste mon personnage masculin favori. A l’image de Rochester de Jane Eyre, ce baronnet romantique cache un lourd fardeau. Cet homme torturé est inexorablement  rattrapé par les fantômes de son passé. Comment résister au charme ravageur de Tom Hiddleston ? L’acteur campe un personnage ténébreux des plus séduisants. J’ai aussi beaucoup aimé l’histoire d’amour impossible d’une tristesse désespérante, présente en filigrane. Ainsi, Crimson Peak s’intéresse davantage aux passions interdites et la rédemption qu’aux histoires de revenants.  Bien plus qu’une maison hantée, cette demeure insalubre reflète l’âme putride de ses habitants. Quant à Edith Waring, elle présente les caractéristiques essentielles d’une figure romanesque, bien plus combative que ces héroïnes de papier trop virginales et vulnérables à mon goût. Depuis sa tendre enfance, Edith Waring possède le don de converser avec les esprits disparus. En somme, cette femme peu farouche incarne parfaitement son époque tout comme le milieu dont elle est issue, la société américaine arriviste des années 1900. Mais la palme du personnage le plus fascinant revient tout de même à Lady Lucille, cette femme démente glaçante, prête à tout pour conserver l’homme qu’elle aime. J’ai trouvé sa personnalité très dérangeante.

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En bref : j’ai succombé à mon tour à l’attirance magnétique de cet étrange manoir. D’un esthétisme remarquable, ce film où perce malheureusement parfois une violence injustifiée, est malgré tout une belle réussite. Guillermo del Toro associe en effet avec brio la romance gothique anglo-saxonne au style baroque hispanique, un cocktail détonnant et surprenant qui fonctionne pourtant ici à merveille. Crimson Peak, un conte de fées macabre se clôturant inévitablement en cauchemar, vous fera assurément frissonner. Vous voilà prévenus !

La bande-annonce du film:

Ma troisième participation au challenge Halloween.

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Publié dans Chronique diabolique 2015, Cinéma | 24 commentaires

Shining/La maison des damnés

Shining - Stephen KingJack Torrance, ancien alcoolique et professeur de Lettres raté, accepte un poste de gardien à L’Overlook Hotel, un établissement de luxe à la réputation sulfureuse qui domine les montagnes escarpées d’une petite bourgade isolée du Colorado. Les portes de ce palace mystérieux restent closes l’hiver. Le froid mordant et la neige épaisse dissuadant les touristes de passages de s’aventurer sur les routes accidentées, l’endroit est déserté pendant plusieurs mois de l’année. Jack accompagné de son épouse Wendy et de son jeune fils Danny, pense y trouver une retraite idéale tout comme un refuge pour s’adonner à ses projets d’écriture et renouer avec sa famille. Mais cette bulle de quiétude sera très vite bouleversée à la suite de manifestations surnaturelles pour le moins inquiétantes…

Longtemps, j’ai dénigré Stephen King, réticente à lire cette littérature américaine populaire que j’associais dans mon esprit au même rang vulgaire que le roman de hall de gare ou au polar fantastique de bas étage, ces œuvres brouillonnes qui déploient à tout-va des scènes grotesques saupoudrées d’hémoglobine écœurante. Le gore à outrance si apprécié dans la littérature contemporaine n’étant pas vraiment ma tasse de thé, ma préférence a toujours été aux histoires de revenants prenant pour toile de fond l’époque victorienne ou edwardienne où tout l’intérêt de l’œuvre souvent gothique réside principalement dans le cadre lugubre dans lequel l’histoire est plantée et au talent inné d’écriture de l’auteur qui parvient à nous glacer les sangs grâce à son pouvoir de suggestion. Malheureusement j’ai sous-estimé son génie littéraire. A mon grand étonnement, je me suis une fois encore fourvoyée, Stephen King mérite incontestablement son titre de maître de l’épouvante. Cette lecture hautement anxiogène me fait curieusement penser aux montagnes russes car lire Shining, c’est comme monter à bord d’un manège infernal en sachant pertinemment bien qu’il nous donnera au mieux la chair de poule, au pire des brûlures d’estomac…

L’auteur joue ainsi avec nos peurs irrationnelles, la crainte de regarder sous son lit pour voir ce qui s’y cache ou même de tirer le rideau de douche de la salle de bain pour y découvrir peut-être le cadavre d’une suicidée à la peau boursouflée… Un passage effroyable du roman m’a d’ailleurs terrorisée au point de ne plus pouvoir rentrer à la tombée de la nuit dans ma propre baignoire. Lecteur, si vous êtes peu téméraire, passez votre chemin cette lecture angoissante risque fort bien de vous faire passer quelques nuits blanches. Vous voilà prévenus ! J’en venais pour ma part à appréhender la suite des événements. En dépit de scènes d’horreur parfois glaçantes, le roman reste malgré tout plausible car il s’appuie sur des phénomènes qui semblent de prime abord explicables, ne vous y fiez pas trop cependant car Stephen King parvient toujours avec brio à pousser les lecteurs même les plus sceptiques dans leurs retranchements.

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Par ailleurs, le mal qui habite l’hôtel est avant tout l’alcoolisme, cette addiction dévastatrice dont Jack Torrance, ce père et mari médiocre, ne peut se défaire. Le sentiment claustrophobe renforcé par la tempête de neige qui le maintient enfermé entre quatre murs fait ressurgir les symptômes de son manque cruel pour la boisson le poussant inexorablement à la folie schizophrène et à une violence sans nom. Il semble dès lors possédé. A l’écran, Jack Nicholson réussit avec maestria à altérer les traits de son visage pour se tordre dans un horrible rictus. A mon sens, personne ne pouvait aussi bien interpréter Jack Torrance. Impossible de dissocier ce personnage de l’acteur au talent monstrueux. En outre, l’adaptation cinématographique excellente de Stanley Kubrick qui reste pour moi une réécriture brillante de l’œuvre culte de Stephen King, réussit à éclipser son roman à l’intrigue pourtant étonnement riche de rebondissements. Sans effet de manches ni effets spéciaux rocambolesques, le réalisateur nous livre un thriller éprouvant essentiellement basé sur la psychologie ambiguë de ses protagonistes et la performance subtile de ses acteurs poussés à bout. Ainsi, l’actrice qui interprète Wendy aurait véritablement été prise d’une crise d’hystérie face à la violence des assauts de Jack Nicholson. Par ailleurs, j’ai trouvé ce personnage féminin à l’écran tout comme dans le livre trop lisse à mon goût et  même presque misogyne. Wendy est une épouse soumise qui se range la majeure partie du temps à l’opinion de son mari, en somme le romancier nous dépeint une vision peu reluisante de la femme au foyer actuelle.  J’espérais la voir plus combative. Peut-être est-ce là un choix d’écriture de Stephen King qui souhaitait lui donner un visage plus réaliste ?

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Stephen King évoque aussi dans ce thriller, deux thèmes récurrents de son œuvre, la violence domestique tout comme l’angoisse de la page blanche. Jack Torrance est un homme tyrannique qui n’hésite pas à battre sa femme tout comme son fils lorsqu’il est sous l’emprise de l’alcool, cette bête qui vit tapie en lui n’est autre que sa violence contenue, le symbole d’une médiocrité littéraire refoulée.

jl0612-1978L’auteur a  ainsi un talent indéniable pour nous mettre mal à l’aise. L’histoire étant perçue à travers le prisme du regard d’un petit garçon aux dons de médium, maltraité par un père imprévisible, elle n’en devient que plus effrayante. Stephen King qui souhaitait désespérément égaler la plume acide de Richard Matheson, un écrivain américain de science-fiction et de littérature fantastique angoissante, surpasse finalement son modèle en restituant une atmosphère plus terrifiante. J’ai voulu cette fois-ci faire d’une pierre deux coups en lisant également cet écrivain incontournable du genre, auteur du best-seller Je suis une légende, pour entrevoir un peu plus son univers. A mon grand regret, j’ai trouvé que La maison des damnés, l’œuvre dans laquelle Stephen King a puisé sa principale source d’inspiration, faisait plutôt pâle figure face à Shining qui est plus abouti. Il est de surcroît difficile de ne pas établir un lien entre ces deux romans, les similitudes étant trop flagrantes. De ce fait, la demeure maléfique chargée d’un passé douteux de l’Overlook Hotel n’est pas sans rappeler la maison Belasco qui abrite aussi des esprits malfaisants. Ces deux établissements auréolés de scandale auraient tous deux été la propriété de gangsters. Ces détails expliquant le passé tourmenté de ces lieux hantés par le Mal, sont repris avec plus d’habileté dans Shining.

Le résumé de La maison des damnés, une histoire de fantômes un peu extravagante est par ailleurs assez basique en comparaison de l’œuvre élaborée de Stephen King : le docteur Barett, un para-psychologue émérite et sa petite équipe de scientifiques, s’installent dans un vieux manoir réputé hanté pour effectuer des recherches sur les phénomènes paranormaux afin de sonder les mystères de l’âme humaine, la mission que leur a confié un milliardaire excentrique malade finançant l’expérience.

Cette intrigue vaguement inquiétante, ayant été pourtant considérée comme avant-gardiste lors de sa première publication en 1971, est aujourd’hui passée de mode. Même si la lecture fût plutôt haletante, le dénouement reste selon moi bien trop prévisible et les mécanismes utilisés par l’auteur pour faire frémir le lecteur sont complètement éculés : le sang à profusion n’impressionne plus de nos jours ni les scènes racoleuses trop souvent injustifiées. Je doute d’ailleurs garder un souvenir marquant de cette lecture superficielle.

En bref : Si les revenants sont ici dans ces deux œuvres littéraires, aussi inquiétants que ceux peuplant les nouvelles gothiques anglo-saxonnes du XIXème siècle, ils deviennent plus vraisemblables quand ils revêtent le visage de l’Amérique profonde et décadente de notre siècle. Ma préférence va néanmoins à Shining, une œuvre culte de la littérature d’épouvante parue en 1977 ( soit six ans après la publication de La maison des damnés!) qui elle, n’est pas prête de tomber dans l’oubli. Je dois bien l’admettre, ce huis-clos terrifiant m’a au final beaucoup plu.

Ce roman angoissant me rappelle étrangement la chanson macabre « Hotel California », du groupe musical The eagles, qui aurait pu très bien amorcer les premières lignes d’une nouvelle fantastique prometteuse… Peut-être qu’un auteur au charisme de Stephen King s’attèlera-t-il un jour à la tâche ambitieuse d’écrire son histoire pour nous révéler ses secrets…

Pour finir, voici la bande-annonce remastérisée du film de Stanley Kubrick de 1980 :

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Personnaliser sa bibliothèque

bibliothèque 2     Une fois n’est pas coutume, je souhaitais faire une petite parenthèse légère au « Challenge Halloween » pour partager avec vous ma passion pour les bibliothèques. Je possède une grande collection de livres. Depuis notre installation dans notre nouvelle demeure, j’ai dû investir dans quelques meubles d’appoint pour contenir toute ma pile de livres qui s’alourdie un peu plus chaque mois. J’aime beaucoup les étagères blanches « Shabby chic », un style très british dont je raffole particulièrement. Je flâne d’ailleurs régulièrement dans les boutiques de Maisons du monde pour puiser mon inspiration lorsque je décore mon intérieur. Malheureusement, les meubles en bois de cette enseigne sont bien souvent trop onéreux pour mon modeste budget. Mais qu’à cela ne tienne ! J’essaie toujours de chercher des bons plans pour décorer sans trop me ruiner. Mon tendre m’a offert récemment un meuble magnifique bien rustique, blanc de surcroît, que nous avons dégoté… chez Ikea. Nous avons décidé ensemble de le customiser pour rendre son aspect plus vieillot et authentique. Si notre idée d’ajouter une petite touche colorée au meuble pour lui donner plus de cachet semblait en soi être au départ une bonne idée, l’entreprise s’est finalement révélée complexe. Le papier peint que nous avions choisi n’adhérait d’abord pas correctement au bois et il se gondolait et se décollait par certains endroits, une vraie catastrophe ! Il nous aura fallu nous armer de beaucoup de courage tout comme de patience pour pouvoir mettre cette bibliothèque enfin sur pieds, une tâche fastidieuse à laquelle nous avons consacré plusieurs soirées d’affilée. Alors que j’étais sur le point de baisser définitivement les bras, mon tendre m’a fait la surprise cette après-midi de finaliser seul le travail.  L’attente en valait la peine, je suis aux anges ! Le meuble me plait grandement et a déjà pris ses marques dans mon boudoir. Le résultat n’est-il pas bluffant ?

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Le treizième conte

Diane-Setterfield--Le-treizieme-conteMargaret Léa, bouquiniste et biographe à ses heures perdues, reçoit une lettre mystérieuse de Vida Winter, une romancière au succès planétaire qui aurait publié plus d’une centaine de best-sellers. Cette dame âgée et souffrante la sollicite pour écrire ses ultimes mémoires et lever le voile sur sa dernière œuvre inachevée, Le treizième conte. Elle souhaite enfin révéler la vérité sur son passé dont elle a souvent donné des versions trop édulcorées à la presse. Margaret, intriguée par la personnalité insolite de cette auteure prolifique accepte finalement cette requête ambitieuse. Mais en écoutant le récit fantasque de l’écrivaine, elle commence à douter de la véracité des faits : se peut-il qu’une fois de plus Vida Winter mente sur ses origines?

Déjà dix ans que ce livre trône sur mes étagères, ballotté d’un pays à l’autre au gré de mes déménagements successifs. Comment ai-je pu, si longtemps, passer à côté d’un tel bijou ? Diane Setterfield a un talent inné de conteuse, son récit est captivant. Impossible de poser ce livre sans vouloir tourner une nouvelle page. A la manière d’un classique britannique, le style de cette œuvre est d’une fluidité exceptionnelle. L’écrivaine anglaise nous livre ici un roman gothique magnifique à l’intrigue très originale. J’ai pris beaucoup de plaisir au fil des pages à remarquer les nombreuses références aux classiques britanniques du XIXème siècle car la romancière connait parfaitement ses lettres, ayant été par ailleurs professeur de littérature française avant de se consacrer à l’écriture. J’ai notamment relevé un petit clin d’œil aux nouvelles fantastiques d’Henry James en la personne d’Hester, cette institutrice inquisitrice à l’imagination débordante qui n’est pas sans rappeler la gouvernante hystérique du Tour d’écrou. Une allusion qui m’a bien fait sourire.

En outre, on retrouve les caractères principaux du genre gothique traditionnel des grandes œuvres romanesques d’Ann Radcliffe : une atmosphère passablement anxiogène et une demeure délabrée – la propriété d’Angelfield – où une famille d’aristocrates décadents, le symbole du déclin progressif de cette lignée souffreteuse, vit à l’écart du reste du monde dans la campagne reculée de l’Angleterre des années 30-40. Le lecteur découvre à travers le récit que Vida Winter fait de son enfance, l’histoire étrange de jumelles à la chevelure flamboyante qui communiquent à l’aide d’un dialecte secret qu’elles ont-elles-mêmes inventé. Ces deux petites filles prénommées Adeline et Emmeline, pourtant physiquement identiques, possèdent chacune une personnalité bien distincte : la première est foncièrement méchante, l’autre douce, aimante et bien souvent soumise à sa sœur. Nous sommes de ce fait très vite plongés dans l’ambiance claustrophobe des Hauts de Hurlevent, de Rebecca, tout comme de Jane Eyre. Cette dernière œuvre, de surcroît, tient une importance capitale dans ce roman. Je ne voudrais pas vous révéler laquelle, au risque de trahir le dénouement. Par ailleurs, les parents des deux petites filles, toujours livrées à elles-mêmes, ressemblent à s’y méprendre aux personnages d’Heathcliff et de Catherine Earshaw dans l’œuvre d’Emily Brontë. Charlie et sa sœur cadette Isabelle Angelfield entretiennent une relation ambivalente qui est essentiellement basée sur la douleur. Ce lien incestueux des plus malsain déteint sur leurs enfants, fruits de leurs amours défendus et marquera au fer rouge leur existence…

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J’ai trouvé tous les protagonistes de cette histoire particulièrement fouillés. En dépit de leur caractère inquiétant, ces personnages sont toujours touchants. Comment ne pas être bouleversé par le sentiment indéfectible qui lie Emmeline à Adeline ? Ensemble elles ne forment qu’un tout, lorsqu’elles sont séparées, une vague de chagrin les saisit, et elles se retrouvent complètement perdues. J’ai aussi beaucoup aimé Margaret, elle aussi passionnée de livres ;  appréciant davantage la compagnie des morts à celle des vivants, notre héroïne vit en effet recluse avec son père dans leur modeste librairie de livres anciens. Tout comme Vida Winter dont elle écoute les confessions, elle traîne aussi le fardeau d’un drame familial secret qui la ronge. L’auteur explore ainsi le traumatisme d’une enfance malheureuse qui a conduit la narratrice à devenir une grande écrivaine pour exorciser ses démons intérieurs.

Bien que le roman soit hautement inspiré (notons que l’une des héroïnes se nomme Adeline comme la victime Des mystères de la forêt d’Ann Radcliffe, ce choix  de prénom ne peut être anodin), Diane Setterfield parvient tout de même à s’éloigner de ses modèles littéraires en apportant sa propre touche. D’emblée, j’ai été happée par l’intensité du récit, si bien qu’il m’a été difficile de me plonger par la suite dans de nouvelles lectures. Cette œuvre singulière vous surprendra autant qu’elle vous enchantera. Je dois bien l’admettre, la fin m’a soufflée.

Seul léger bémol cependant, les deux derniers chapitres qui clôturent le roman sont à mon sens un tantinet bancals. Il semble que l’auteure ne savait plus vraiment comment conclure son œuvre. Ces dernières pages n’étaient finalement pas utiles au dénouement de l’intrigue, elles semblent avoir été ajoutées à la dernière minute et paraissent un peu trop brouillonnes à mon goût. Néanmoins, ce petit point noir n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Le treizième conte reste pour moi un grand coup de cœur qui entre en résonnance avec l’univers fantasmagorique des œuvres de Carlos Ruiz Zafón. J’ai visionné l’adaptation télévisée de la BBC de 2013 et ne comprends pas encore une fois pourquoi elle reste si méconnue des téléspectateurs français. Elle mériterait davantage d’attention et devrait être diffusée sur nos chaînes nationales. La performance de Vanessa Redgrave qui incarne à l’écran Vida Winter est tout bonnement excellente.

En bref : un conte pour adulte brillant, respirant le confinement et la solitude, mais aussi un hommage vibrant à la littérature anglaise classique. Ce tout premier roman audacieux s’est révélé un véritable tour de force littéraire. Sans conteste, du grand art, comme seuls les Anglais savent le faire… Nul doute que ce chef-d’œuvre envoûtant, aux frontières du fantastique, à la manière des histoires de fantômes d’Henry James dont je raffole, occupera une place de choix dans ma bibliothèque.

La bande-annonce de la version de la BBC :

Ma première étape du « Challenge Halloween« .

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Publié dans Classique britannique, Lire du fantastique, roman gothique, Saga familiale | 34 commentaires

Retour du mois Halloween!

Chaussez vos bottes de sept lieues, la randonnée infernale est enfin ouverte ! Suivez-le guide. Cette année, Lou et Hilde ont décidé de nous entraîner à la pleine lune sur les sentiers escarpés d’une lande battue par les vents. Nous ferons ici durant notre périple plusieurs haltes. Tachez cependant de ne pas vous perdre dans la forêt que nous traverserons, elle est réputée hantée tous comme la demeure de Dragonwick où nous feront étape… Prenez aussi garde aux esprits qui rôdent la nuit dans les couloirs sinueux de l’Overlook Hotel. Si certains sont particulièrement facétieux d’autres en revanche peuvent se révéler diaboliques… Enfin, si au détour d’un corridor vous croisez des jumelles, méfiez-vous l’une d’entre elle est peut-être maléfique…

Nous débutons aujourd’hui même une nouvelle saison halloweenienne. Ce challenge littéraire s’achèvera le 5 novembre, de quoi nous laisser suffisamment de temps pour y participer pleinement. Je l’attendais avec impatience de plusieurs mois déjà.  En prévision de ce défi, j’ai une fois de plus déterré de nombreux trésors de ma bibliothèque et ai aussi fait quelques acquisitions pour l’occasion. Après moult hésitations, je me suis finalement fixé une liste d’une dizaine de livres dans laquelle je piocherai au gré de mes envies. A ce programme de lectures, je compte ajouter une sortie cinéma spéciale Halloween le 14 octobre (devinez laquelle ? Je vous donne un indice : il est question de maison hantée au  XIXème siècle…).

Pal Halloween

Ce mois-ci, le roman gothique tout comme les histoires de revenants seront avant tout à l’honneur sur ce blog. J’ai ainsi préféré me focaliser davantage sur le fantastique ainsi que le roman noir en lisant des œuvres dérangeantes qui font frissonner sans néanmoins verser dans l’horreur sanguinolente et gore que je trouve souvent grotesque. Méfiez-vous cependant, ces œuvres n’en seront pas pour autant moins effrayantes !

J’ai jeté un œil au calendrier des activités prévues tout au long du mois. Je compte participer humblement à certaines d’entre elles. Le jour du « Classique maudit » qui se déroulera le 22 octobre m’intéresse particulièrement ainsi que la lecture commune de Stephen King si elle est toujours maintenue. J’attends encore sa date précise pour l’instant, en attendant je dévore Shining.

Je me réjouis déjà d’avance à l’idée de reprendre cette aventure. Bien entendu, je ne dérogerai pas à la règle et visionnerai également quelques films d’épouvante tels que La dame en noir 2 pour l’occasion en me goinfrant de cookies et en dégustant une délicieuse soupe au potiron ! Je posterai aussi quelques photos de mes décorations d’Halloween au fil des jours. Bonne randonnée!

En attendant pourquoi ne pas jeter un œil à ces anciennes chroniques diaboliques, peut-être y trouverez-vous des idées de lectures futures…

°Carmilla de Sheridan Le Fanu

° The woman in black de Susan Hill

° Pauline d’Alexandre Dumas

° Le château d’Eppstein d’Alexandre Dumas

°Le miroir d’Edith Warthon

°Frankenstein de Mary Shelley

° Une famille de vampire d’Alexeï Tolstoï

° Un bébé pour Rosemary d’Ira Levin

° Le tour d’écrou d’Henry James

° Les lumières de septembre de Carlos Ruiz Zafon

° Histoires de fantômes (édition bilingue)

° Mary Reilly de Valérie Martin

Si vous souhaitez participer à l’événement c’est ici !

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Publié dans Chronique diabolique 2015 | 25 commentaires

La bête dans la jungle

41gEX6mIIWL._SX300_BO1,204,203,200_Je viens tout juste d’achever ce court roman percutant d’Henry James, maître incontestable de la nouvelle au XIXème siècle. Souvenez-vous, il y a un an déjà je vous parlais avec passion du Tour d’écrou, une histoire de fantômes particulièrement angoissante. Aujourd’hui, je me suis à nouveau attelée, non sans mal, à la lecture de La bête dans la jungle, une œuvre singulière qui m’a interpellée par sa portée philosophique.

John Marcher retrouve par hasard au cours d’une visite à la demeure splendide de Weatherend, Mary Bartram, une jeune femme qu’il avait rencontrée lors d’un voyage en Italie dix ans plus tôt. Cette dernière lui rappelle un épisode marquant de leur passé commun : un secret terrible que lui aurait confié John dans un moment de complicité fugace. En effet, le jeune homme a depuis son enfance l’intime conviction que son existence sera bouleversée un jour par un événement majeur qu’il associe à une bête monstrueuse tapie dans l’ombre, prête à bondir à la moindre occasion. Ce pressentiment saugrenu rythme ainsi son quotidien. Subjuguée par la confiance sans faille de John en sa destinée, Mary deviendra son unique confidente et partagera tout au long de sa vie cette attente désespérée. A la disparition douloureuse de son amie de toujours, John s’interrogera sur la perte frustrante de Mary et se rendra compte qu’il est peut-être passé à côté de l’essentiel de sa vie…

Henry James a le chic pour nous mettre mal à l’aise au fil des pages. Moins surprenante que Le Tour d’écrou que j’avais préféré à bien des égards, La bête dans la jungle, explore également avec finesse la psychologie de ses personnages tels que cet homme narcissique rongé par ses rêves fantasmagoriques de grandeur. John Marcher se complaît dans l’attente dérisoire d’un événement marquant. Les occasions se multiplieront sans qu’il saisisse les opportunités d’amour que lui tend inlassablement la main du destin. Une amitié teintée d’ambiguïté naîtra entre Mary et lui. La jeune femme vieillira finalement à ses côtés sans qu’elle ne devienne jamais véritablement sa compagne ou même son amante. Car John Marcher n’a que faire de la passion amoureuse, à l’évidence il est incapable d’aimer. Notons qu’Henry James, atteint dans sa jeunesse d’une mystérieuse maladie, se croyait lui-même impuissant. Peut-ce est-ce là l’écho du mal qui le rongeait ? En dépit du charme flagrant de cette jeune femme, John ne l’épousera pourtant jamais. Mary se compromettra d’ailleurs par sa faute aux yeux de la société et demeurera toujours célibataire malgré sa grande beauté. Bercée par les mêmes illusions, elle alimentera sans le vouloir ses fantasmes égoïstes, espérant pouvoir être associée à ce destin brillant. Il est triste de la voir gâcher sa vie en vain.

Ainsi donc, John Marcher est un personnage moyennement sympathique et, finalement, plutôt commun. Au risque de m’attraper des nœuds au cerveau, j’ai tenté de saisir tout le sens de ce texte doux-amer. Malgré leur brièveté, les nouvelles d’Henry James sont d’une richesse incontestable. Elles soulèvent toujours de nombreuses interrogations (parfois un peu fumeuses) sur la vie et le temps qui passe. Son écriture alambiquée peut s’avérer déroutante pour un lecteur non-aguerri, l’auteur débutant cette nouvelle par la fin en prenant à contre-pied le modèle du conte de fées traditionnel. L’histoire d’amour tant espérée par le lecteur est de ce fait avortée dès les premières pages du livre.

Bien que j’aie lu avec avidité cette nouvelle excellente, elle reste néanmoins un tantinet frustrante par certains aspects car ses personnages sont constamment figés dans l’attente. Tant que Mary vivra, John existera à travers son regard admiratif. A sa mort, il n’aura désormais plus de raison d’être. Il effleurera à plusieurs reprises cette vérité abominable pour s’en écarter une fois de plus brutalement jusqu’à l’épiphanie qui lui fera enfin saisir l’importance de ce gâchis. Une morale cruelle que le héros ne comprendra que trop tardivement…

En bref : Henry James maîtrise avec perfection le réalisme littéraire. D’une puissance vénéneuse, cette lecture intense parsemée de non-dits, brosse le portrait pathétique d’un homme suffisant pris au piège de ses illusions perdues, et qui découvrira avec amertume la médiocrité de son existence révolue. Ce récit cruel sur la peur du désir et la quête constante d’un bonheur insaisissable laisse songeur… Il semble renforcer la fameuse devise du cercle des poètes disparus : Carpe diem en nous rappelant qu’il faut profiter de chaque instant. Si banals soient-ils, ces moments sont le sel de notre vie. A méditer.

Cette nouvelle féroce me rappelle étrangement les paroles de cette magnifique chanson Only the very best (seulement le meilleur) de Peter Kingsbery que j’écoute souvent en boucle et qui débute par ces mots: « No one can have more than their due, I wanted life, I wanted you, only the very best, a reasonable request’.

Première participation au défis  Le mois américain de Titine du blog Plaisirs à cultiver et au Challenge XIXème siècle de Fanny, du blog Dans le manoir aux livres.

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le mois américain

Publié dans Littérature américaine | 11 commentaires

Manderley for ever

9782226314765FSPour notre plus grand bonheur cette année, Tatiana de Rosnay s’est lancée sur les traces de Daphne du Maurier, une initiative que je ne peux que saluer étant une fervente admiratrice de cette romancière anglaise prolifique. J’avais en effet découvert avec émerveillement son talent exceptionnel durant mon adolescence. Je garde encore un souvenir impérissable de Rebecca et de Ma cousine Rachel tout comme de Jamaïca Inn. Passionnée par sa vie tout comme son œuvre foisonnante (pas moins de 15 romans, six recueils de nouvelles et j’en passe), je m’étais rendue, il y a quelques années à la manière d’un pèlerin, à Bodmin en Cornouailles pour visiter « L’auberge de la Jamaïque » où un musée remarquable lui est entièrement consacré. Bien entendu, lorsque j’ai appris la parution de cette biographie à la couverture sublime, je n’ai pas hésité à l’ajouter à ma liste d’envie, espérant pouvoir l’acquérir dès que mon porte-monnaie me le permettrait. Finalement, ce sont mes parents qui me l’ont généreusement offert à l’occasion de mon anniversaire.

Menabilly Daphne

Tatiana de Rosnay nous relate donc dans cette biographie romancée la vie tout comme le parcours d’écrivain torturé de Daphne du Maurier, une femme aux mille facettes qui nous fascine et nous émeut autant qu’elle nous agace parfois. L’auteure revient ainsi sur ses passions secrètes tout comme ses relations familiales complexes. On y découvre une femme au caractère bien trempé qui n’aspirait qu’à la liberté, celle de pouvoir vivre pleinement de sa plume. Cette biographie fourmille d’anecdotes sur l’écrivaine anglaise qui ne vivait que pour ses obsessions, sa passion dévorante pour l’écriture et les demeures vétustes chargées d’Histoire qui ont nourri son génie créateur, car Daphne du Maurier est aussi une dame pour le moins excentrique, qui préférait davantage les murs humides d’une bâtisse décrépie à la compagnie chaleureuse de ses proches. Elle aimait ainsi d’un amour passionné Menabilly, un manoir vieillot à l’attirance magnétique que lui louait une vieille famille d’aristocrates en Cornouailles durant de nombreuses années. C’est là qu’elle écrivit fiévreusement, loin des fastes des mondanités londoniennes, ses plus grands succès littéraires. Malgré le froid mordant du manoir et l’eau du robinet souvent verdâtre d’une tuyauterie défectueuse, Daphne du Maurier obstinée, refusera longtemps d’abdiquer. L’écrivaine restera indifférente aux supplications de ses trois enfants (Flavia, Tessa et Kits) qui, pour supporter la température glaciale, se verront forcer de dormir emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver. Malheureusement, Daphne sera finalement forcée de la quitter sous la pression des propriétaires impatients souhaitant reprendre possession des lieux. Cette expérience douloureuse sera vécue comme un véritable deuil, un déchirement dont elle aura du mal à se remettre autant que de la disparition de son époux bien-aimé, Tommy, le vaillant officier de l’empire britannique, attaché de la reine Elisabeth II, dont elle fut éperdument amoureuse.

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Tatiana de Rosnay n’émet aucun jugement de valeur et nous laisse faire la part des choses. Néanmoins, malgré cette neutralité, la personnalité un tantinet antipathique de Daphne du Maurier transparaît dans chacune de ces pages. Cette dernière, individualiste, négligeait souvent ses enfants tout comme son époux au détriment de sa passion pour l’écriture, une activité vorace qui l’occupait nuit et jour. Pour s’y consacrer entièrement, elle demandera un jour à son mari de faire chambre à part. Ce choix égoïste sonnera le glas de leur relation déjà ébranlée par le traumatisme de guerre de Tommy qui traversera les deux conflits mondiaux. L’officier ne s’en remettra jamais véritablement et noiera son malheur dans la boisson. J’ai eu d’ailleurs beaucoup de peine pour cet homme solitaire que Daphne du Maurier surnommait avec affection « Tristounet », un sobriquet pathétique qu’il gardera jusqu’à sa mort. Si Tommy, dépressif, ne fut pas toujours en accord avec le choix de mode de vie un peu bohème de Daphne, il lui demeurera toutefois fidèle jusqu’à son dernier souffle en l’encourageant toujours dans ses projets littéraires.

On apprend de surcroît à travers ces bribes savoureuses, que l’écrivaine anglaise était issue d’une famille d’artistes et avait des origines nobles françaises. Son père, Gérald du Maurier, était un acteur illustre de théâtre, ses sœurs Angela et Jeanne étaient écrivaine et peintre. On sait peu de chose, en revanche, de la mère qui fut pourtant aussi dans sa jeunesse actrice. Daphne du Maurier nourrit une admiration sans borne pour sa famille paternelle et en particulier pour son grand-père « Kiki », un grand romancier qui s’expatria longtemps à Paris et qui lui insufflera le goût de la littérature. J’ai été particulièrement intéressée par le personnage d’Angela, la sœur aînée de Daphne du Maurier plus présente dans cette biographie que Jeanne, la cadette qui reste trop nimbée de mystère. Par ailleurs, Angela s’attèlera elle aussi à la tache laborieuse de l’écriture, sans grand succès néanmoins. Éclipsée par le talent monstrueux de sa sœur Daphne si ambitieuse, elle évoquera dans ses mémoires, avec bienveillance, leur rivalité d’écrivaine supposée. Ces deux sœurs étaient en effet très proches et ne manquaient pas de tarir d’éloges sur leurs travaux littéraires respectifs.

Bien que Daphne du Maurier se soit désolée souvent dans sa jeunesse de son manque d’indépendance financière vis-à-vis de ses parents, elle ne vécut jamais dans la misère. En outre, sa famille ayant été très fortunée, celle-ci satisfaisait sans broncher tous ses caprices. Son père un tantinet abusif, avec qui elle entretenait une relation complexe d’amour-haine, lui offrira un voilier magnifique puis, Ferryside, une maison de vacances somptueuse située face à la mer, à Fowey en Cornouailles où elle aimait passer la majorité de ses vacances.

Ferryside

J’ai été agréablement surprise de découvrir un lien de parenté entre le clan du Maurier et J.M Barrie, l’éminent créateur de Peter Pan. Le dramaturge et écrivain fut effectivement le tuteur des cousins de Daphne qui inspirèrent les personnages des enfants perdus du Pays imaginaire ! D’ailleurs, Daphne, avait imaginé au cours de son enfance, un alter ego à partir du modèle de Peter Pan, Eric Avon, qui lui permettra de se glisser dans la peau des protagonistes masculins de ses œuvres.

Tatiana de Rosnay nous révèle d’autres secrets comme les relations saphiques qu’eut Daphne avec plusieurs femmes qui devinrent au fil des années des muses pour ses héroïnes de papier. La plus célèbre reste Fernande Yvon, une professeure française qu’elle aima passionnément dans sa jeunesse avant de rencontrer son époux.

Ainsi donc, Tatiana de Rosnay ressuscite avec panache cette écrivaine à la personnalité contradictoire. Une femme sulfureuse qui ne résistera pourtant pas aux traditions sociales de son époque en se mariant et en fondant une famille malgré sa soif d’indépendance. Aussi évoque-t-elle ses démons intérieurs, sa quête perpétuelle du bonheur pour contrer ce qu’elle appelait « Le ruban noir » des du Maurier, une tendance atavique à une certaine mélancolie dépressive qui avait déjà gagné auparavant son père, son grand-père et son mari. Je dois admettre que j’ai préféré la partie sur sa jeunesse, plus gaie, tandis que la fin du livre m’a un peu déprimée. Daphne du Maurier ne se considérait pas comme une romancière à suspens à l’eau de rose et tentera vainement de s’écarter de ce genre trop déprécié par les critiques. Elle ne comprenait de ce fait pas l’engouement des lecteurs pour Rebecca, son principal chef-d’oeuvre, un roman gothique qui, selon elle, ne reflétait pas réellement son talent véritable d’écrivaine. Malheureusement, le fantôme de Rebecca la poursuivra jusqu’à la fin…

DAPHNE DU MAURIER

En bref : cette incursion réjouissante dans l’univers de l’auteure fut un véritable régal. L’exercice de style est réussi, chapeau bas à Tatiana de Rosnay pour ce travail titanesque de recherches. Cette biographie éblouissante très érudite, n’a pas complètement terni l’image que j’avais de Daphne du Maurier.  Même si l’on y entrevoit une facette de l’écrivaine qui n’est à mon sens pas toujours valorisante, son caractère profondément humain la rend par certains aspects attachante. D’une plume fluide, Tatiana de Rosnay nous livre donc un hommage vibrant à cette romancière provocatrice, francophile et à l’humour pince sans rire. En outre, ce livre-écrin est agrémenté de superbes clichés de Daphne du Maurier en compagnie de ses proches ainsi que des propriétés qui marquèrent sa carrière littéraire. Une édition soignée, faite avec goût. Un bel ouvrage à ne surtout pas manquer!

Première participation au « Challenge Daphne du Maurier » organisé par Nath du blog Un chocolat dans mon roman.

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