Au nom du Japon de Hiro Onoda

M02253078328-largeLe challenge “Un mois au Japon” a rempilé pour une nouvelle saison et ce depuis début avril. Il se poursuivra encore tout au long du mois à mon grand soulagement puisque je souhaitais y participer !  Je profite donc d’un court moment de répit pour partager avec vous une lecture niponne troublante sur un soldat japonais qui, à la fin de la Seconde guerre mondiale, a refusé de déposer les armes malgré la reddition de son pays. Hiro Onoda a fait couler beaucoup d’encre et s’il a été adulé et érigé en véritable héros à son retour au Japon, il n’en demeure pas moins un personnage historique très controversé.

L’histoire incroyable de ce soldat débute en 1945 lorsque la Seconde Guerre mondiale s’achève ; Onoda est alors stationné aux Philippines avec son unité pour organiser des guérillas dont le but principal est avant tout de décourager les troupes américaines qui ont progressivement envahi les îles. Ce soldat aux rêves de grandeur aspire à devenir un héros légendaire.

Au fil du temps, ses compagnons disparaissent un à un tandis que lui s’agrippe corps et âme à son devoir, celui de résister coûte que coûte à l’asservissement américain. Il finit par demeurer seul et complètement isolé du reste du monde, incapable d’accepter l’impensable, la défaite cuisante du Japon. Durant presque une trentaine d’années de solitude assumée, Onoda aura attendu patiemment un signe, un ordre de son commandement… Ce roman est le témoignage authentique de son parcours tumultueux. 

J’attendais peut-être trop de ce journal de bord magnifié par les critiques car je pensais découvrir un récit épique émaillé d’une réflexion profonde sur la condition humaine, mais à mon grand regret, cette lecture s’est révélée par moment et ce malgré sa brièveté, plutôt indigeste et d’un ennui mortel. En effet,  les désirs belliqueux obsessionnels de ce personnage m’ont à ma grande déception laissée de marbre. Si cette robinsonnade sidérante offre des pistes intéressantes pour se familiariser avec la culture des samouraï, le dernier vestige d’une tradition féodale incapable de survivre aux bouleversements sociétaux que connut le Japon après la défaite de 1945 et les deux bombardements atomiques successifs des villes respectives de Nagasaki et d’Hiroshima, Onoda demeure cependant malgré tout peu attachant. Il m’a été en effet impossible d’éprouver une quelconque empathie pour cet homme entêté et un brin grotesque dans sa volonté inflexible d’exercer son  devoir de soldat. 

Ce journal de bord dessert en outre à mon sens l’image héroïque et humaine que les médias tentent inlassablement de portraiturer. Aucune émotion ne transpire de ces pages. Rien. Onoda complètement endoctriné affirme qu’il aurait pu poursuivre cette folie jusqu’à son dernier souffle, quelle absurdité ! Pourquoi s’est-il infligé un tel calvaire?  Cette retraite choisie était-elle indispensable ? J’en doute fort. En tournant la dernière page, on constate qu’ aucun regret ne semble découler de cette expérience. Est-ce par pur pudeur? Le soldat aura tout de même réussi à convaincre trois de ses camarades de le suivre jusqu’à la mort malgré leurs doutes persistants, et à tuer une trentaine de civils alors que la guerre était bel et bien terminée. 

29 ans dans la jungle, ça fait tout de même une partie de cache cache fichtrement longue !

Si les considérations matérielles trouvent naturellement leur place dans ce carnet de bord relatant le parcours difficile d’Onoda dans cette jungle hostile, force est de constater qu’en trente ans, il ne s’est pas passé grand-chose dans sa vie de soldat. D’emblée, on s’interroge sur les capacités intellectuelles réelles d’un tel personnage qui commettra d’innombrables monstruosités au nom de la patrie et donc du devoir… Le soldat persiste à faire la sourde oreille. Le gouvernement japonais ira jusqu’à faire venir le propre frère d’Onoda qui s’adressera à lui dans un micro pour le faire rentrer. Ce dernier y verra encore une tromperie sournoise des Américains pour le faire sortir de sa cachette… Mais quel crédule ! Des indices de bouleversements économiques, culturels et historiques du Japon après le passage effroyable et meurtrier de la bombe atomique sont pourtant distillés au fil des années à son équipée par les autorités japonaises. Comment a-t-il pu se bercer autant d’illusions ? Était-il déjà brisé mentalement par les événements dont il avait été témoin ?  Des distributions de tracts au fil des années seront également effectuées par hélicoptère pour le tenir au courant des événements, sans grand succès. Onoda est même convaincu que la presse a falsifié à son insu les journaux… Rien que pour lui ! Un bel exemple de complotisme avant l’heure ! 

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Bien que le doute s’immisce parfois dans son esprit brumeux,  la certitude de remplir une mission qui le dépasse l’emportera toujours sur la raison. On plonge finalement avec une certaine gêne dans la psyché déconcertante de ce personnage érigé en héros ou en idiot selon la culture.

Onoda a survécu dans la jungle impitoyable en se nourrissant du bétail des civils, quelques buffles d’eau, de lait de coco pour les grandes occasions et de bananes, un régime qui le conduira lui et ses derniers compagnons d’infortune à des carences effroyables et à une maigreur décharnée. Alors que ses vêtements tombent progressivement en lambeaux, que la faim le tenaille sans cesse et que la civilisation se trouve pourtant à un jet de pierre, Onoda poursuit aveuglément sa mission, effectuant des petites actions finalement assez pitoyables sur la population civile. Ainsi, il brûlera régulièrement et saccagera les récoltes de riz des pauvres paysans pour les punir de pactiser avec l’ennemi américain.

En bref, voici donc le récit hallucinant bien que peu captivant d’un héros de pacotille fagocité par la presse qui s’est emparée de son histoire pour créer son propre mythe et encourager finalement une certaine propagande au Japon. Un article dans la rubrique « faits divers » aurait amplement suffi puisque ce journal n’apporte rien de nouveau… Ce rapport factuel est en outre mal écrit et présente peu d’intérêt pour comprendre la mentalité d’Onoda au patriotisme exacerbé et dont la personnalité demeure nébuleuse jusqu’à la dernière page. Trente ans de vie condensés dans un journal de bord de 250 pages fadasses, c’est assez désolant et quand on sait que les crimes d’Hiro Onoda sont demeurés impunis (certains ont tout de même été fusillés pour moins que ça), qu’après son retour à la civilisation, il a ouvert sa propre école de survie pour formater à son tour des enfants à son mode de pensée, on reste d’autant plus interloqué ! 

Onoda aurait continué longtemps à errer dans la jungle si Norio Suzuki, sorte d’étudiant hippie venu planter sa tante sur son territoire ne l’avait pas trouvé hagard dans les champs… La paranoïa de ce soldat est effarante. Onoda demandera malgré tout encore au jeune homme des preuves irréfutables de la défaite nippone. Comment un homme mentalement constitué a pu s’enferrer dans tant de bêtise ou d’aveuglement ?  Il aurait été jugé irresponsable, même le cas de démence n’a jamais véritablement été exprimé. Les autorités japonaises comme américaines ont pu néanmoins juger de ses troubles obsessionnels. Somme toute, une fois élevée sur un piédestal par la presse internationale, vingt-cinq ans après, il n’était plus question de l’en faire descendre… Les japonais peuvent ainsi continuer d’honorer cette époque révolue où des soldats donnaient leur vie sans contrepartie pour la gloire de l’armée impériale du soleil levant.

un-mois-au-jp-2022-4Un dernier mot sur le long-métrage, 10 000 nuits dans la jungle, inspiré de sa vie et réalisé par Arthur Harari en 2021. Ce film d’une lenteur malheureusement effroyable tente vainement d’humaniser le personnage. Bien qu’un tantinet trop contemplatif à mon goût, il a au moins le mérite de nous faire voyager en beauté grâce à des images somptueuses des Philippines.

La bande-annonce:

Cet article a été publié dans Challenge Un mois au Japon, Cinéma, La littérature fait son cinéma, Littérature asiatique, Roman d'aventure. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

13 commentaires pour Au nom du Japon de Hiro Onoda

  1. Hilde dit :

    L’histoire est intéressante, c’est dommage que ni le livre, ni le film ne parviennent vraiment à convaincre. J’avoue avoir renoncé à voir le film par manque de temps, j’ai peut-être bien fait. En tout cas, ça paraît vraiment fou comme histoire, malgré tout ça m’intrigue vraiment. Merci pour ce partage. 🙂

  2. alexmotmots dit :

    29 ans dans la jungle ? Quel exploit !

  3. Chicky Poo dit :

    Eh bien… Je ne connaissais pas cette curieuse histoire. Bon, cela étant je n’aurai pas forcément envie d’en lire plus et là avec ce que tu en dis, je vais encore plus passer mon tour ! ^^

  4. cora85 dit :

    Je crois que je vais passer mon chemin ; dommage, le sujet m’intéresse.
    Merci pour cette critique !

  5. rachel dit :

    Et bin…on peut dire que tu n’as pas aime…..mais bon cela reste un homme faconne par une certaine doctrine Japonaise….cela n’est pas etonnant mais comme toi, cela me depasse….donc je vais passer outre ce livre….;)

    • missycornish dit :

      Oui c’est incompréhensible, le livre ne nous apprend rien de neuf. J’aurais aimé connaître ses pensées intimes, savoir ce qui a réellement été le moteur de ce choix saugrenu. Déçue.

      • rachel dit :

        Tu devrais lire alors « pacifique » de Hochet…..elle parle bien de cette folie guerriere des japonais et des Kamikazes…..cette folie venant des Samourais, mourir a tout prix pour un chef…;)

On papote?

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