L’été avant la guerre

Voilà un livre qui n’aura pas fait long feu dans ma bibliothèque ! Dès sa première parution, cette petite fresque romanesque avait très vite connu un joli succès en librairie tout comme sur la blogosphère grâce, notamment, au triomphe de la série Dowtown Abbey qui a ouvert la voie à l’exploitation de sagas so British ! C’est pourquoi, je guettais sa sortie en poche avec une impatience non feinte. C’est chose faite !  Centenaire oblige, la Grande guerre suscite en ce moment un intérêt historique tout particulier pour nos auteurs contemporains qui exploitent régulièrement ce filon avec plus ou moins de panache. Helen Simonson ne déroge pas à la règle et nous transporte ici dans une époque révolue, celle de la Grande guerre (1914-1918).

L’histoire débute durant l’été 1914. A la mort de son père, Béatrice Nash, une jeune professeure de latin inexpérimentée sous curatelle, accepte un poste dans le village de Rye, une petite bourgade paisible de la campagne du Sussex. Les propriétaires terriens l’attendent là-bas de pied ferme, peu habitués à voir une jeune femme, d’autant plus, singulièrement jolie et autonome, s’installer seule dans un vieux cottage un peu vermoulu. Béatrice qui a en effet fait vœux de célibat pour se consacrer à sa passion, l’écriture, doit faire ses preuves si elle souhaite s’intégrer dans cette société encore rétrograde et très masculine. Alors que l’été bas son plein, les rumeurs d’une guerre inéluctable ternissent progressivement cette quiétude que son entourage, tout comme elle, tente vainement de préserver. L’arrivée de réfugiés belges va chambouler leur destin car les habitants comprennent très vite qu’ils ne pourront continuer à ignorer l’inévitable, la guerre est là et s’ils n’y prennent pas part à leur tour, les troupes allemandes seront bientôt à leur porte…

Béatrice voit ainsi avec un pincement au cœur Hugh, le fils de sa « protectrice », partir pour le front. Ce départ brutal provoque chez la jeune femme de nombreuses interrogations quant à ses choix de vie…  La jeune professeure peut-elle vraiment succomber à son amour grandissant pour Hugh sans inéluctablement sacrifier cette indépendance qu’elle a tant convoitée ?

Helen Simonson nous offre ici une délicieuse balade dans le bourg fleuri de Rye, cette petite bourgade champêtre anglaise où il fait bon vivre.  Agrémentée de descriptions lumineuses, l’écrivaine esquisse avec subtilité les travers d’une société figée et principalement focalisée sur les apparences. Cette œuvre est ainsi donc avant tout un roman d’atmosphère sur les faux-semblants, qui nous donnerait presque à penser qu’il ne se passe rien ou très peu, mais c’est sans compter sur la plume talentueuse de cette écrivaine qui, mine de rien, brosse avec maestria, à la manière de sa compatriote Jane Austen, le portrait railleur d’une petite communauté anglaise de propriétaires terriens dont les certitudes seront ébranlées par la guerre. Cette faucheuse impitoyable balayera sans vergogne les plus aisés comme les plus démunis, effaçant progressivement le fossé qui les séparait, accentuée par l’arrivée impromptue et moyennement tolérée d’immigrants belges venus trouver un asile en Angleterre. Cette situation problématique semble entrer en résonance avec notre contexte actuel. Peut-on dès lors y déceler une métaphore subtile de l’auteure pour dénoncer le calvaire des immigrants ? Possible…

Quoiqu’il en soit, cette fenêtre sur le monde extérieur sera accueillie par les habitants de Rye avec une certaine réserve, teintée d’appréhension. Ces réfugiés victimes de traumatismes s’entêtent à s’enfermer dans un mutisme pudique au grand dam des commères du village. Cette attitude silencieuse et secrète jette de ce fait l’effroi sur les villageois.  Les ragots fusent et les langues de vipère s’en donnent à cœur joie, suscitant nombre d’interrogations dans la population : qu’ont-ils vraiment subi en Belgique durant cette invasion effroyable ? La petite société britannique soucieuse de bien faire déploiera une vaste opération de sauvetage pour les plus nécessiteux non sans mépriser sous cape la mine déconfite et crottée de ces pauvres Belges. On y perçoit par ailleurs une certaine gêne, celle d’habitants proprets et hypocrites qui ne veulent pas réellement se salir les mains. Il est affligeant d’observer ces villageois mesquins et aux idées finalement très étroites sélectionner avec minutie leur « immigrant », mais refusant avec dégoût toute personne n’appartenant pas à leur propre classe sociale. Les paysans sont de ce fait largement boudés… Cette facette ironique de l’hypocrisie de la petite noblesse de campagne est ainsi particulièrement bien rendue.

Village de Rye dans le Sussex

Certes, on peut parfois déplorer quelques longueurs, des descriptions interminables qui semblent ajoutées pour « gonfler » le roman, et qui finalement se sont révélées peu utiles au déroulement de l’intrigue. Il m’a bien fallu deux cents pages pour réussir à m’imprégner de l’époque, comprendre les relations et les liens qui se tissent progressivement entre cette myriade de personnages. Autant l’avouer, on a parfois tendance à s’emmêler un peu les pinceaux avec les noms des protagonistes. Pour ma part, j’ai néanmoins tenu bon et ne l’ai finalement pas regretté, étant fascinée par cette époque. De ce fait, je me suis laissée entraîner dans cette brèche temporelle sans trop de difficulté. Cette fresque légère m’aura tout de même permis d’explorer encore un peu plus, après la découverte d’Un roman anglais de Stephanie Hochet, cette période de transition passionnante que furent Les années folles.

J’ai aussi aimé cette galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en particulier l’héroïne de ce roman, Béatrice Nash. Sans vraiment être une « spinster », l’image caricaturale d’une vieille fille laide et désargentée, la jeune professeure possède un charme indéniable qui n’est pas sans troubler la gente masculine. Son esprit fin compense également sa modeste condition sociale. Cette jeune femme pétillante, considérée de prime abord comme une déclassée, se révélera finalement irrésistible… Autour de cette jolie brunette gravitent quantité d’autres protagonistes tout aussi attachants, tels que Daniel et Hugh, deux cousins si différents par leur tempérament mais unis comme des frères de sang par un lien indéfectible. L’un, doux rêveur et aux allures de Dandy, aspire à devenir un éminent poète, l’autre, plus terre à terre, est un brillant étudiant à la carrière prometteuse de chirurgien. Tous deux subiront les tourments de la guerre, comme ces deux autres personnages inoubliables qui m’ont bouleversée, au point de m’arracher des larmes : le jeune gitan prénommé « Snout » (groin) et son fidèle cabot, Wolfie, un lévrier irlandais rescapé d’un champ de bataille. Leur destin funeste demeure pour moi l’épisode le plus marquant de ce roman. Il faut bien l’avouer, Helen Simonson restitue admirablement bien la tension tout comme l’horreur qui régnaient dans les tranchées.

En outre, l’auteur brosse le portrait peu flatteur mais tellement authentique de ces jeunes femmes de bonne famille qui, pour se désennuyer, attiraient dans leurs filets de jeunes soldats fraîchement enrôlés. L’une de ces figures féminines incarne à merveille ces jeunes filles britanniques formatées et pleine de bons sentiments qui contribueront par coquetterie et stupidité à pousser un grand nombre de soldats à servir comme chair à canon sur le front. Pour les convaincre de s’engager, ces évaporées vaniteuses les menacent en effet de leur offrir la fameuse plume blanche. Ce symbole traditionnel de lâcheté était une pratique très répandue sous l’Empire britannique qui inspira en 1902 A.E.W Mason pour donner vie à un roman d’aventure exceptionnel : Les quatre plumes blanches (voir billet ici).

Enfin, la romancière traite également avec tact les thèmes de l’homosexualité refoulée, l’existence difficile des filles-mères victimes de la guerre, et la lente progression de la condition de la femme à travers la lutte laborieuse des suffragettes pour l’obtention du droit de vote. Cette critique mordante, de l’hypocrisie d’une société bien-pensante butée qui refuse le changement, est donc plutôt réussie ! Helen Simonson dépeint en effet avec une certaine acuité sociologique le tableau de la gentry anglaise et de la lutte des classes de ce début de siècle. Pour ma part, j’ai été conquise !

En bref : Sans être un chef-d’œuvre de la littérature, j’ai dévoré la version de poche de ce pavé, avec un plaisir délectable. Un « petit » roman coup de cœur à glisser dans sa valise cet été !

Lu dans le cadre du challenge Le mois anglais

 

 

 

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17 commentaires pour L’été avant la guerre

  1. lilly dit :

    Tu me donnes surtout envie de lire « Quatre plumes blanches ». Celui-ci pourrait me plaire si je n’en avais pas d’autres du même genre en attente.

    • missycornish dit :

      Je t’avoue que Les quatre plumes blanches reste tout de même supérieur à ce roman. J’ai beaucoup aimé l’histoire de Mason. A lire pour sa finesse psychologique. J’espère que tu auras l’occasion un jour de le lire, c’est un roman passionnant.

  2. lebruitdespages dit :

    Voilà un livre que l’on retrouve souvent sur la blogo en ce moment ! Cela finit par donner envie 😉

  3. Edmée dit :

    Oui je le vois comme tu dis,un roman d’atmosphère où on finit quand même par découvrir des codes sociaux inconnus ou mal connus ou oubliés, qui éclairent bien des choses aussi !

  4. cora85 dit :

    Merci pour cette découverte !
    J’espère que tout va bien, et je te souhaite un bel été !
    Ondine

  5. M de brigadooncottage dit :

    A ce rythme, ma Pal va monter au plafond.

    • missycornish dit :

      C’est un bon roman d’été! Je pense que si tu aimes les romans d’atmosphère ambiance Dowtown Abbey (bien entendu ce n’est pas aussi bien mais ça s’en rapproche…), tu devrais passer un agréable moment de lecture. Je suis sûre que cela te plaira. 😉

  6. Catherine dit :

    ah ben dis donc du coup tu me met le doute. J’ai lu une critique la semaine derniere qui disait justement que les longueurs avaient ete un peu trop pour le classer comme un indispensable. Ce qui est dommage parce que l’histoire est interessante, le cadre aussi, et j’adore Rye soit dit en passant et j’y vais regulierement bref. Le probleme, c’est le temps!

    • missycornish dit :

      Honnêtement Catherine, au départ je trouvais que l’auteur mettait du temps à planter son décor et puis finalement, je me suis laissée tranquillement porter. Il n’y a pas beaucoup d’actions, sauf dans la seconde partie où le rythme s’accélère mais il y a des scènes dont une tellement forte qu’au final, j’ai été charmée. C’était un bon petit coup de coeur, un petit roman d’été qui mine de rien est plutôt bien structuré.

  7. yueyin dit :

    Très sympathique, j’adore cette période moi aussi 😀

    • missycornish dit :

      Cette période est tellement fascinante! Surtout l’évolution de la condition de la femme à cette époque. Je ne savais pas que les femmes à bicyclette était vues sous un mauvais jour.

  8. bianca dit :

    C’est vrai que c’est une sacrée brique qui traîne dans ma pal depuis sa parution en grand format ! Ton avis donne envie de m’y intéresser à nouveau malgré les longueurs. ..

    • missycornish dit :

      J’avoue que quand je l’ai acheté, je n’ai pas réalisé qu’il était aussi gros. Il s’en passe des choses et les personnages défilent! J’ai dû noter les noms pour me souvenir de tous.

  9. rachel dit :

    et bin toute une critique didonc…ouiii didonc…dommage pour les longueurs…mais cela semble etre un bon livre d’epoque…;)

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