Shining/La maison des damnés

Shining - Stephen KingJack Torrance, ancien alcoolique et professeur de Lettres raté, accepte un poste de gardien à L’Overlook Hotel, un établissement de luxe à la réputation sulfureuse qui domine les montagnes escarpées d’une petite bourgade isolée du Colorado. Les portes de ce palace mystérieux restent closes l’hiver. Le froid mordant et la neige épaisse dissuadant les touristes de passages de s’aventurer sur les routes accidentées, l’endroit est déserté pendant plusieurs mois de l’année. Jack accompagné de son épouse Wendy et de son jeune fils Danny, pense y trouver une retraite idéale tout comme un refuge pour s’adonner à ses projets d’écriture et renouer avec sa famille. Mais cette bulle de quiétude sera très vite bouleversée à la suite de manifestations surnaturelles pour le moins inquiétantes…

Longtemps, j’ai dénigré Stephen King, réticente à lire cette littérature américaine populaire que j’associais dans mon esprit au même rang vulgaire que le roman de hall de gare ou au polar fantastique de bas étage, ces œuvres brouillonnes qui déploient à tout-va des scènes grotesques saupoudrées d’hémoglobine écœurante. Le gore à outrance si apprécié dans la littérature contemporaine n’étant pas vraiment ma tasse de thé, ma préférence a toujours été aux histoires de revenants prenant pour toile de fond l’époque victorienne ou edwardienne où tout l’intérêt de l’œuvre souvent gothique réside principalement dans le cadre lugubre dans lequel l’histoire est plantée et au talent inné d’écriture de l’auteur qui parvient à nous glacer les sangs grâce à son pouvoir de suggestion. Malheureusement j’ai sous-estimé son génie littéraire. A mon grand étonnement, je me suis une fois encore fourvoyée, Stephen King mérite incontestablement son titre de maître de l’épouvante. Cette lecture hautement anxiogène me fait curieusement penser aux montagnes russes car lire Shining, c’est comme monter à bord d’un manège infernal en sachant pertinemment bien qu’il nous donnera au mieux la chair de poule, au pire des brûlures d’estomac…

L’auteur joue ainsi avec nos peurs irrationnelles, la crainte de regarder sous son lit pour voir ce qui s’y cache ou même de tirer le rideau de douche de la salle de bain pour y découvrir peut-être le cadavre d’une suicidée à la peau boursouflée… Un passage effroyable du roman m’a d’ailleurs terrorisée au point de ne plus pouvoir rentrer à la tombée de la nuit dans ma propre baignoire. Lecteur, si vous êtes peu téméraire, passez votre chemin cette lecture angoissante risque fort bien de vous faire passer quelques nuits blanches. Vous voilà prévenus ! J’en venais pour ma part à appréhender la suite des événements. En dépit de scènes d’horreur parfois glaçantes, le roman reste malgré tout plausible car il s’appuie sur des phénomènes qui semblent de prime abord explicables, ne vous y fiez pas trop cependant car Stephen King parvient toujours avec brio à pousser les lecteurs même les plus sceptiques dans leurs retranchements.

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Par ailleurs, le mal qui habite l’hôtel est avant tout l’alcoolisme, cette addiction dévastatrice dont Jack Torrance, ce père et mari médiocre, ne peut se défaire. Le sentiment claustrophobe renforcé par la tempête de neige qui le maintient enfermé entre quatre murs fait ressurgir les symptômes de son manque cruel pour la boisson le poussant inexorablement à la folie schizophrène et à une violence sans nom. Il semble dès lors possédé. A l’écran, Jack Nicholson réussit avec maestria à altérer les traits de son visage pour se tordre dans un horrible rictus. A mon sens, personne ne pouvait aussi bien interpréter Jack Torrance. Impossible de dissocier ce personnage de l’acteur au talent monstrueux. En outre, l’adaptation cinématographique excellente de Stanley Kubrick qui reste pour moi une réécriture brillante de l’œuvre culte de Stephen King, réussit à éclipser son roman à l’intrigue pourtant étonnement riche de rebondissements. Sans effet de manches ni effets spéciaux rocambolesques, le réalisateur nous livre un thriller éprouvant essentiellement basé sur la psychologie ambiguë de ses protagonistes et la performance subtile de ses acteurs poussés à bout. Ainsi, l’actrice qui interprète Wendy aurait véritablement été prise d’une crise d’hystérie face à la violence des assauts de Jack Nicholson. Par ailleurs, j’ai trouvé ce personnage féminin à l’écran tout comme dans le livre trop lisse à mon goût et  même presque misogyne. Wendy est une épouse soumise qui se range la majeure partie du temps à l’opinion de son mari, en somme le romancier nous dépeint une vision peu reluisante de la femme au foyer actuelle.  J’espérais la voir plus combative. Peut-être est-ce là un choix d’écriture de Stephen King qui souhaitait lui donner un visage plus réaliste ?

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Stephen King évoque aussi dans ce thriller, deux thèmes récurrents de son œuvre, la violence domestique tout comme l’angoisse de la page blanche. Jack Torrance est un homme tyrannique qui n’hésite pas à battre sa femme tout comme son fils lorsqu’il est sous l’emprise de l’alcool, cette bête qui vit tapie en lui n’est autre que sa violence contenue, le symbole d’une médiocrité littéraire refoulée.

jl0612-1978L’auteur a  ainsi un talent indéniable pour nous mettre mal à l’aise. L’histoire étant perçue à travers le prisme du regard d’un petit garçon aux dons de médium, maltraité par un père imprévisible, elle n’en devient que plus effrayante. Stephen King qui souhaitait désespérément égaler la plume acide de Richard Matheson, un écrivain américain de science-fiction et de littérature fantastique angoissante, surpasse finalement son modèle en restituant une atmosphère plus terrifiante. J’ai voulu cette fois-ci faire d’une pierre deux coups en lisant également cet écrivain incontournable du genre, auteur du best-seller Je suis une légende, pour entrevoir un peu plus son univers. A mon grand regret, j’ai trouvé que La maison des damnés, l’œuvre dans laquelle Stephen King a puisé sa principale source d’inspiration, faisait plutôt pâle figure face à Shining qui est plus abouti. Il est de surcroît difficile de ne pas établir un lien entre ces deux romans, les similitudes étant trop flagrantes. De ce fait, la demeure maléfique chargée d’un passé douteux de l’Overlook Hotel n’est pas sans rappeler la maison Belasco qui abrite aussi des esprits malfaisants. Ces deux établissements auréolés de scandale auraient tous deux été la propriété de gangsters. Ces détails expliquant le passé tourmenté de ces lieux hantés par le Mal, sont repris avec plus d’habileté dans Shining.

Le résumé de La maison des damnés, une histoire de fantômes un peu extravagante est par ailleurs assez basique en comparaison de l’œuvre élaborée de Stephen King : le docteur Barett, un para-psychologue émérite et sa petite équipe de scientifiques, s’installent dans un vieux manoir réputé hanté pour effectuer des recherches sur les phénomènes paranormaux afin de sonder les mystères de l’âme humaine, la mission que leur a confié un milliardaire excentrique malade finançant l’expérience.

Cette intrigue vaguement inquiétante, ayant été pourtant considérée comme avant-gardiste lors de sa première publication en 1971, est aujourd’hui passée de mode. Même si la lecture fût plutôt haletante, le dénouement reste selon moi bien trop prévisible et les mécanismes utilisés par l’auteur pour faire frémir le lecteur sont complètement éculés : le sang à profusion n’impressionne plus de nos jours ni les scènes racoleuses trop souvent injustifiées. Je doute d’ailleurs garder un souvenir marquant de cette lecture superficielle.

En bref : Si les revenants sont ici dans ces deux œuvres littéraires, aussi inquiétants que ceux peuplant les nouvelles gothiques anglo-saxonnes du XIXème siècle, ils deviennent plus vraisemblables quand ils revêtent le visage de l’Amérique profonde et décadente de notre siècle. Ma préférence va néanmoins à Shining, une œuvre culte de la littérature d’épouvante parue en 1977 ( soit six ans après la publication de La maison des damnés!) qui elle, n’est pas prête de tomber dans l’oubli. Je dois bien l’admettre, ce huis-clos terrifiant m’a au final beaucoup plu.

Ce roman angoissant me rappelle étrangement la chanson macabre « Hotel California », du groupe musical The eagles, qui aurait pu très bien amorcer les premières lignes d’une nouvelle fantastique prometteuse… Peut-être qu’un auteur au charisme de Stephen King s’attèlera-t-il un jour à la tâche ambitieuse d’écrire son histoire pour nous révéler ses secrets…

Pour finir, voici la bande-annonce remastérisée du film de Stanley Kubrick de 1980 :

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20 commentaires pour Shining/La maison des damnés

  1. Je l’ai lu ce week-end : une merveille !! mais quelle trouille 🙂 j’ai adoré !

  2. Encore un à rajouter à ma PAL. Pas sûre que je vais aimer mais je vais tenter !

  3. cora85 dit :

    J’aime bien Stephen King, en particulier « La nuit du loup-garou ».
    Et qu’écrire sur « Hotel California », une magnifique chanson, qui pourrait effectivement donner lieu à une oeuvre littéraire !
    Bonne semaine !
    Ondine

  4. J’ai vraiment très envie de découvrir « The shining » cette année ; j’irai l’emprunter à la bibli pendant les vacances !!

  5. M de Brigadoon Cottage dit :

    Les Tommyknockers un vrai moment d’anthologie . Le problème avec Stephen KIng c’est qu’on ne sait jamais d’où viennent les peurs et il a le don de soigner particulièrement les fins lui ….. Je vous conseille Dôme , on ne s’y ennuie pas une minute et le livre est bien meilleur que la série qui a gommé tout l’aspect psychologique et philosophique de l’histoire . Du coup j’ai fait une rasia à la foire à tout et je vais en lire d’autres que je ne connaissais pas encore ;

  6. LaGueuse dit :

    Géniale ta bannière, félicite ton artiste de mari ! Le film ne m’a pas fait vraiment peur, je l’avais trouvé anxiogène.En revanche j’ai commencé plusieurs fois à lire les Tommyknockers sans pouvoir aller jusqu’au bout…

    • missycornish dit :

      Je lui dirai, il sera content de savoir que tu as apprécié son travail. Je lirai peut-être cette série de romans, tout le monde en dit du bien! Mais il parait que c’est assez terrifiant (je le lirai de jour).

  7. cleanthe dit :

    Je découvre moi aussi Stephen King à l’occasion de ce challenge Halloween. Et comme toi, je me demande pourquoi je ne l’ai pas lu plus tôt. Par contre, je n’ai pas peur. J’ai choisi Salem parce qu’on dit que c’est l’un des plus terrifiants. Mais rien n’y fait. Ce qui m’intéresse le plus d’ailleurs ne sont pas les manifestations surnaturelles , qui mettent seulement du piment à l’histoire et que je lis surtout comme des clins d’œil littéraires de l’auteur, mais la peinture d’une petite société, dans laquelle le lien social reste une chose fragile, traversée de violences rentrées, et qui finit de se déliter sous le coup des puissances surnaturelles.

    • missycornish dit :

      Il faut absolument que je lise Salem, j’aime les satires sociales. Je vais aller lire ton billet. J’ai aussi noté de nombreuses allusions littéraires au cours de ma lecture de Shining et notamment une fois encore des nouvelles de fantômes victoriennes. Hâte de lire un prochain livre, ce sera sans-doute La peau sur les os écrit sous son autre pseudonyme.

  8. Syl. dit :

    Jamais lu ! mais j’ai vu le film ! J’ai lu aussi il y a longtemps « La maison des damnés », j’étais gamine… et je me demande si c’est bien le roman de Matheson.
    Bonne semaine Missy

  9. M de Brigadoon Cottage dit :

    Oulà ! Je voulais dire Bien les petites animations ( lol)

  10. M de Brigadoon Cottage dit :

    Bine les petites animations !!!!! J’ai eu peur quand tu as traité les romans de Stephen King de roman de hall de gare . Mon sang n’a fait qu’un tour , Stephen King est pour moi le meilleur dans ce domaine . Même si certains de ses derniers livres m’ont paru un peu tordus……Je pense que tu auras envie d’en lire d’autres . Bienvenue dans le monde du « King » de l’angoisse .

    • missycornish dit :

      Je compte lire à présent La peau sur les os, j’aime bien les histoires de malédiction gitane à la manière du film From Hell de Sam Raimi que j’avais trouvé génial et à l’humour grinçant…

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