Le tour d’écrou

Attention gros coup de cœur !

« Si l’implication d’un enfant donne un tour d’écrou supplémentaire, que diriez-vous de celle de deux enfants…

-Nous dirions bien entendu, répondit quelqu’un qu’elle donne deux tours d’écrou ! Et aussi que nous aimerions en entendre parler ! »

tour-d-ecrou livreA l’affût d’une nouvelle étrangeté littéraire pour cette époque particulière de l’année, j’ai parcouru les étagères débordant d’ouvrages de ma bibliothèque. Mon attention s’est finalement portée sur ce titre énigmatique qui  me faisait de l’œil depuis quelques semaines. J’ai bien fait de l’exhumer de ma pile de livres ! Cette œuvre majeure du genre fantastique britannique du XIXème siècle est un petit joyau littéraire qu’il aurait été dommage de manquer cet automne.

L’histoire débute à la veille de Noël. Dans une vieille maison anglaise, un petit comité rassemblé au coin du feu se délecte de récits macabres pour pimenter ses soirées. Le narrateur anonyme nous rapporte ainsi la lecture dérangeante du journal intime d’une gouvernante, que lui avait faite, durant l’une de ces réunions son ami Douglas.

A vingt ans, cette fille de pasteur avait décroché à sa grande surprise son premier poste de gouvernante. Après s’être présentée à Londres sans grande conviction, elle avait rencontré son futur maître, un homme dans la force de l’âge diablement séduisant dont elle s’était rapidement éprise. Elle avait accepté avec appréhension l’offre surprenante qu’il lui avait faite, celle de prendre entièrement sous sa garde sa nièce Flora et son neveu Miles, deux orphelins adorables, à la seule condition de ne le déranger sous aucun prétexte, une perspective sinistre qu’elle ne pouvait néanmoins refuser étant sans le sou. Dans ce but, elle s’était rendue au manoir de Bly, une vaste propriété de l’Essex perdue en pleine campagne. Là, la jeune gouvernante était tombée finalement sous le charme ensorcelant de l’ancienne demeure familiale tout comme de ses protégés, deux adorables têtes blondes aux visages angéliques. Malheureusement, cette bulle accueillante avait fini par éclater subitement après que la demoiselle ait été confrontée à une force malfaisante des plus redoutables, revêtant les traits innocents de ses chers bambins. En effet, la jeune gouvernante horrifiée avait découvert la maison « habitée ». Les langues s’étaient peu à peu déliées pour lui dévoiler un terrible secret : Bly  avait été longtemps sous la coupe de Peter Quint, un valet réputé tyrannique et pervers qui aurait été aussi l’amant destructeur de Miss Jessel, la précédente gouvernante. Après avoir mené une vie de débauche sous les yeux admiratifs des deux chérubins, ce couple vicieux avait finalement péri dans d’étranges circonstances laissant derrière lui son empreinte maléfique indélébile.

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Ce récit enchâssé au cœur de l’époque victorienne n’est pas sans rappeler le chef-d’œuvre gothique de Charlotte Brontë, Jane Eyre publié en 1847. En effet, la parenté s’impose d’emblée.

Comme Jane Eyre, l’héroïne du Tour d’écrou est un personnage de l’enfermement. Elle est issue d’un milieu modeste et a reçu une éducation rigide très puritaine. La jeune fille inexpérimentée aime aussi secrètement son maître qui est bien plus âgé qu’elle. Cependant, son attachement précipité pour ce bellâtre grotesque qui ne se soucie guère que de lui-même et qui ne possède pas le quart du charme redoutable de Monsieur Rochester, témoigne d’un caractère plutôt naïf. En contraste, Jane Eyre semble plus raisonnable et posée. Elle ne s’attache d’ailleurs pas outre mesure à son élève, cette petite Française dont elle trouve la frivolité consternante.

Henry James dépeint une gouvernante plus romanesque comme celle que portraiture du reste Jane Austen sous les traits de Catherine Morland dans son roman parodique Northanger Abbey datant de 1817.  L’écrivain fait d’ailleurs  de nombreuses allusions aux Mystères d’Udolphe, l’œuvre emblématique du roman gothique. Il a ainsi repris les principaux codes du genre : jeune et ravissante, son héroïne se retrouve malgré elle prisonnière d’une demeure vétuste parée d’une aura maléfique dont elle ne semble pouvoir échapper.

Outre ces inspirations littéraires, Henry James y a distillé avec maestria des éléments du fantastique : bruits sourds, pleurs et murmures étouffés derrière une porte scellée, boîte à musique qui se déclenche toute seule, fenêtres qui s’ouvrent soudainement poussées par un vent terrible, ou lumière vacillante d’un chandelier, projetée sur les murs dessinant des ombres fantasmagoriques angoissantes. De ce fait, cette œuvre baroque oscille subtilement entre le rationnel et l’irrationnel, rendant ce récit rapporté somme toute plausible.

Rien d’étonnant à cela puisque, faut-il le rappeler, cette nouvelle prend pour toile de fond l’époque victorienne qui débute en 1837 et s’achève en 1901. Sous l’influence new-yorkaise, on assiste durant cette période à un regain d’intérêt de la culture anglo-saxonne pour les sciences occultes. Le spiritisme moderne, l’écriture automatique tout comme les tables tournantes sont particulièrement en vogue. L’œuvre d’Henry James, parue pour la toute première fois en 1898, a dû naturellement être influencée par ce contexte troublant.

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Je vous le confesse sans ambages, j’ai été subjuguée par le talent d’écriture d’Henry James. Cette nouvelle offre de multiples interprétations. Certes, la plume digressive de l’auteur peut parfois irriter le lecteur qui doit s’armer de patience pour découvrir le fin de mot de l’histoire. On avance en effet à tâtons dans ce récit à l’écriture alambiquée et pourtant, étrangement, on ne peut qu’être fasciné par cette œuvre paranoïaque. Ces mystères ne font qu’exacerber un peu plus la tension.

Que dire de ces enfants inquiétants, les piliers de cette intrigue sordide? Leur attitude déviante frisant parfois l’inceste interroge le lecteur : ont-ils été influencés par le comportement vulgaire de Miss Jessel et de Peter Quint qui auraient dans le passé affiché devant eux leur liaison illicite, ou sont-ils bel et bien possédés par les fantômes de ces défunts ? Comment ne pas en douter quand leurs regards se font brusquement durs, trahissant la véritable noirceur de leurs âmes damnées. Miles semble lui le plus atteint ; la relation qu’il tisse peu à peu avec sa gouvernante devient au fil des pages de plus en plus malsaine comme si l’âme de Peter Quint suintait à travers son corps.

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Quoiqu’il en soit, Miles et Flora sont-ils anges ou démons ? La gouvernante verserait-t-elle doucement dans la folie ou assisterait-elle à une vraie possession ? Au final, ne serait-ce qu’une histoire banale ? Celle d’une gouvernante lubrique aux fantasmes refoulés qui aurait dévoilé son attirance sexuelle morbide pour Peter Quint à travers le souvenir de Miles? A vous de décider !

Un dernier mot concernant deux adaptations très intéressantes de l’œuvre d’Henry James que j’ai visionnées en une soirée :

  • the turn of the screw 6la première, The Innocents, est la plus célèbre. Ce film britannique en noir et blanc de 1961 est un pur chef-d’œuvre. Deborah Kerr incarne parfaitement Miss Giddens (la gouvernante dont l’identité demeure toujours nimbée de mystère dans la nouvelle d’Henry James). Le physique lisse de cette femme collet monté aux sentiments pourtant ambivalents est une très bonne idée d’interprétation. En revanche, la dernière scène du film m’a choquée, même pour notre époque, elle reste hautement subversive. Je ne vous en dévoile pas davantage, à vous de visionner le film si vous souhaitez découvrir pourquoi ;
  • the-turn-of-the-screw affiche filmla deuxième version, produite par la BBC en 2009, est peu connue en France, ce qui est regrettable car elle est aussi très originale. Je l’ai particulièrement aimée. L’intrigue débute dans un asile d’aliénés où la gouvernante Ann a été internée à la suite du drame. L’histoire se délie par le biais de flash-backs donnant finalement plus de rythme à l’œuvre d’Henry James.                                                                                             En définitive, cette lecture initialement fastidieuse s’est révélée passionnante ! Henry James joue avec nos nerfs dans cette histoire de fantôme teintée d’une angoisse diffuse. Le tour d’écrou, d’une puissance indiscutable, n’est pas seulement brillant, il est aussi très culotté !

 Et en prime, la bande annonce de The innocents, ma version préférée!

Si vous aimez ce genre de roman, je vous conseille également de découvrir The Woman in black de Susan Hill, un bel hommage au Tour d’écrou. Pour voir l’article c’est ici. Bonnes lectures frissonnantes!

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Cet article a été publié dans Chronique diabolique 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

20 commentaires pour Le tour d’écrou

  1. Cleanthe dit :

    Ton billet est vraiment très complet. Et en plus tu m’as donne envie de voir les deux adaptations, qu’il va falloir absolument que je me procure. Pour un fanatique de James comme je suis je m’étonne de ne jamais avoir vu ces deux films.

  2. cora85 dit :

    J’ai très envie de le lire !!
    Ondine

  3. Syl. dit :

    Diaboliquement pervers ! Je note… Ça me rappelle aussi un film et je ne me rappelle plus lequel. Il y a longtemps. L’histoire me parle.
    Beau billet, bien rédigé.

  4. Shelbylee dit :

    Dans mes bras ! Je suis moi aussi absolument tombée sous le charme l’an dernier de ce livre et d’Henry James par la même occasion. J’ai aussi vu les 2 adaptations dont tu parles et j’ai adoré Les innocents. Je suis sûre que je relirai ce livre un jour.
    Si tu veux lire ce que j’avais écrit à l’époque http://shelbyleeisdaydreaming.blogspot.fr/2014/04/mes-obessions-le-tour-decrou-dhenry.html
    http://shelbyleeisdaydreaming.blogspot.fr/2014/04/les-innocents-de-jack-clayton-1961.html

  5. Lili dit :

    J’avais également beaucoup aimé cette lecture ! Henry James laisse planer suffisamment d’ambiguïté pour que toutes les interprétations soient permises. Ce flou artistique est captivant ! Je vais moi aussi tenter quelques lectures thématiques pour ce mois d’Halloween. J’espère que j’aurai de quoi alimenter le blog régulièrement d’ici le 31 🙂

    • missycornish dit :

      Coucou Lili!! Je pensais justement à toi, j’allais jeter un œil à ta chronique BD. C’était une très bonne lecture et j’espère faire de belles découvertes du côté des nouvelles d’Edith Warthon. En ce moment je suis plongée dans the Haunting of Hill House (Hantise). Très bien!

  6. alexmotamots dit :

    Ohlala, tu a même changé ta bannière ! Trop la classe…..

  7. folfaerie dit :

    Tu me donnes envie de le relire, en plus j’adore Henry James.
    Je ne connaissais pas Les innocents, je vais réparer ça. Si ça t’intéresse, tu peux visionner Le corrupteur, une sorte de préquelle du Tour d’écrou. Le valet, Peter, est incarné par Marlon Brando, c’est dire…

    • missycornish dit :

      J’en ai entendu parler et j’ai acheté le DVD mais je ne l’ai pas encore visionné. Est-ce que c’est bien? je ne sais pas si ce film a eu beaucoup de succès. Apparemment cela rappelle un peu un tango à Paris et moi j’avais trouvé ce film très moyen trop crade à mon goût. Je trouve que Marlon Brando incarne bien les monstres.

      • folfaerie dit :

        Et bien à ma grande honte, je ne m’en souviens plus très bien. Je me rappelle juste l’ambiance inquiétante et l’écrasante présence (et le fort potentiel de séduction évidemment) de Brando. En même temps, je ne l’ai pas revu depuis 20 ans, hum…
        Et moi non plus, je n’avais pas aimé le Tango. Pour moi ce type de film c’est juste du voyeurisme, et le propos en est assez vain. Mais bon, ça n’a pas pas empêché d’admirer Brando dans d’autres films 🙂

  8. Armelle dit :

    Tout l’art de James est de constamment cultiver l’ambiguïté et d’axer son propos sur l’importance du regard. De la même façon le lecteur oscille entre une perception des enfants comme sinon possédés du moins sacrément manipulateurs et l’image idéalisée et séduite qu’en livre l’institutrice. Ces jeux de regards nous entraînent dans une boucle sans fin où les choses se retournent très subtilement, sans qu’on s’en aperçoive, nous faisant passer d’une conviction à une autre. Nous sommes à notre tour totalement manipulés par l’auteur.

    • missycornish dit :

      Oui exactement! Vous l’expliquez très bien! Si bien qu’on ne sait si la gouvernante fabule ou est bel et bien témoin d’une possession. Le doute plane jusqu’à la dernière page.

    • Mdebrigadoon cottage dit :

      C’est exactement ce que j’ai ressenti en regardant ces films. Le côté manipulateur , enjôleur , souvent cruel des enfants et le besoin de fantasme de cette jeune institutrice dont la vie au demeurant est très terne et bien solitaire . Stephen KIng est passé maître en la matière , les enfants et leur « innocence » sont souvent au coeur de ses romans les plus terrifiants. Il n’y a qu’à lire « ça » ou « Shining ». Après on ne regarde plus un enfant de la même manière …. ( lol)

  9. Mdebrigadoon cottage dit :

    Je n’ai pas lu le livre , mais j’ai visionné les deux versions , j’ai trouvé la première plus juste au niveau du jeu des enfants . Surtout le garçon , il est terrifiant . Dans la deuxième version la mise en scène était intéressante et bien rythmée . Je suis entièrement d’accord avec toi concernant la scène de fin de la première version qui m’a profondément mise mal à l’aise . J’imagine qu’elle est tout de même le fidèle reflet du message véhiculé dans le livre….. C’est intéressant de revisiter toute cette littérature un peu kitchouille , mais pour être une adepte de la littérature un peu fantastique , je dois reconnaître qu’on n’a guère fait mieux aujourd’hui. Nulle besoin à cette époque d’introduire partout des monstres et autres avatars plus ridicules les uns que les autres , l’art d’une belle plume suffisait à vous dresser les cheveux sur la tête en faisant appel aux ressources de notre propre imagination …. Merci encore Missy pour cette belle série d’articles !

  10. Ton avis me donne très envie de le lire donc je le note ! 🙂

    • missycornish dit :

      Contente que cela te plaise, moi j’avais d’abord trouvé la lecture difficile et puis finalement j’ai recommencé le livre et j’ai vraiment aimé! Les adaptations ont bien complété ma lecture. Bises et merci de ton passage!

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