L’été avant la guerre

Voilà un livre qui n’aura pas fait long feu dans ma bibliothèque ! Dès sa première parution, cette petite fresque romanesque avait très vite connu un joli succès en librairie tout comme sur la blogosphère grâce, notamment, au triomphe de la série Dowtown Abbey qui a ouvert la voie à l’exploitation de sagas so British ! C’est pourquoi, je guettais sa sortie en poche avec une impatience non feinte. C’est chose faite !  Centenaire oblige, la Grande guerre suscite en ce moment un intérêt historique tout particulier pour nos auteurs contemporains qui exploitent régulièrement ce filon avec plus ou moins de panache. Helen Simonson ne déroge pas à la règle et nous transporte ici dans une époque révolue, celle de la Grande guerre (1914-1918).

L’histoire débute durant l’été 1914. A la mort de son père, Béatrice Nash, une jeune professeure de latin inexpérimentée sous curatelle, accepte un poste dans le village de Rye, une petite bourgade paisible de la campagne du Sussex. Les propriétaires terriens l’attendent là-bas de pied ferme, peu habitués à voir une jeune femme, d’autant plus, singulièrement jolie et autonome, s’installer seule dans un vieux cottage un peu vermoulu. Béatrice qui a en effet fait vœux de célibat pour se consacrer à sa passion, l’écriture, doit faire ses preuves si elle souhaite s’intégrer dans cette société encore rétrograde et très masculine. Alors que l’été bas son plein, les rumeurs d’une guerre inéluctable ternissent progressivement cette quiétude que son entourage, tout comme elle, tente vainement de préserver. L’arrivée de réfugiés belges va chambouler leur destin car les habitants comprennent très vite qu’ils ne pourront continuer à ignorer l’inévitable, la guerre est là et s’ils n’y prennent pas part à leur tour, les troupes allemandes seront bientôt à leur porte…

Béatrice voit ainsi avec un pincement au cœur Hugh, le fils de sa « protectrice », partir pour le front. Ce départ brutal provoque chez la jeune femme de nombreuses interrogations quant à ses choix de vie…  La jeune professeure peut-elle vraiment succomber à son amour grandissant pour Hugh sans inéluctablement sacrifier cette indépendance qu’elle a tant convoitée ?

Helen Simonson nous offre ici une délicieuse balade dans le bourg fleuri de Rye, cette petite bourgade champêtre anglaise où il fait bon vivre.  Agrémentée de descriptions lumineuses, l’écrivaine esquisse avec subtilité les travers d’une société figée et principalement focalisée sur les apparences. Cette œuvre est ainsi donc avant tout un roman d’atmosphère sur les faux-semblants, qui nous donnerait presque à penser qu’il ne se passe rien ou très peu, mais c’est sans compter sur la plume talentueuse de cette écrivaine qui, mine de rien, brosse avec maestria, à la manière de sa compatriote Jane Austen, le portrait railleur d’une petite communauté anglaise de propriétaires terriens dont les certitudes seront ébranlées par la guerre. Cette faucheuse impitoyable balayera sans vergogne les plus aisés comme les plus démunis, effaçant progressivement le fossé qui les séparait, accentuée par l’arrivée impromptue et moyennement tolérée d’immigrants belges venus trouver un asile en Angleterre. Cette situation problématique semble entrer en résonance avec notre contexte actuel. Peut-on dès lors y déceler une métaphore subtile de l’auteure pour dénoncer le calvaire des immigrants ? Possible…

Quoiqu’il en soit, cette fenêtre sur le monde extérieur sera accueillie par les habitants de Rye avec une certaine réserve, teintée d’appréhension. Ces réfugiés victimes de traumatismes s’entêtent à s’enfermer dans un mutisme pudique au grand dam des commères du village. Cette attitude silencieuse et secrète jette de ce fait l’effroi sur les villageois.  Les ragots fusent et les langues de vipère s’en donnent à cœur joie, suscitant nombre d’interrogations dans la population : qu’ont-ils vraiment subi en Belgique durant cette invasion effroyable ? La petite société britannique soucieuse de bien faire déploiera une vaste opération de sauvetage pour les plus nécessiteux non sans mépriser sous cape la mine déconfite et crottée de ces pauvres Belges. On y perçoit par ailleurs une certaine gêne, celle d’habitants proprets et hypocrites qui ne veulent pas réellement se salir les mains. Il est affligeant d’observer ces villageois mesquins et aux idées finalement très étroites sélectionner avec minutie leur « immigrant », mais refusant avec dégoût toute personne n’appartenant pas à leur propre classe sociale. Les paysans sont de ce fait largement boudés… Cette facette ironique de l’hypocrisie de la petite noblesse de campagne est ainsi particulièrement bien rendue.

Village de Rye dans le Sussex

Certes, on peut parfois déplorer quelques longueurs, des descriptions interminables qui semblent ajoutées pour « gonfler » le roman, et qui finalement se sont révélées peu utiles au déroulement de l’intrigue. Il m’a bien fallu deux cents pages pour réussir à m’imprégner de l’époque, comprendre les relations et les liens qui se tissent progressivement entre cette myriade de personnages. Autant l’avouer, on a parfois tendance à s’emmêler un peu les pinceaux avec les noms des protagonistes. Pour ma part, j’ai néanmoins tenu bon et ne l’ai finalement pas regretté, étant fascinée par cette époque. De ce fait, je me suis laissée entraîner dans cette brèche temporelle sans trop de difficulté. Cette fresque légère m’aura tout de même permis d’explorer encore un peu plus, après la découverte d’Un roman anglais de Stephanie Hochet, cette période de transition passionnante que furent Les années folles.

J’ai aussi aimé cette galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en particulier l’héroïne de ce roman, Béatrice Nash. Sans vraiment être une « spinster », l’image caricaturale d’une vieille fille laide et désargentée, la jeune professeure possède un charme indéniable qui n’est pas sans troubler la gente masculine. Son esprit fin compense également sa modeste condition sociale. Cette jeune femme pétillante, considérée de prime abord comme une déclassée, se révélera finalement irrésistible… Autour de cette jolie brunette gravitent quantité d’autres protagonistes tout aussi attachants, tels que Daniel et Hugh, deux cousins si différents par leur tempérament mais unis comme des frères de sang par un lien indéfectible. L’un, doux rêveur et aux allures de Dandy, aspire à devenir un éminent poète, l’autre, plus terre à terre, est un brillant étudiant à la carrière prometteuse de chirurgien. Tous deux subiront les tourments de la guerre, comme ces deux autres personnages inoubliables qui m’ont bouleversée, au point de m’arracher des larmes : le jeune gitan prénommé « Snout » (groin) et son fidèle cabot, Wolfie, un lévrier irlandais rescapé d’un champ de bataille. Leur destin funeste demeure pour moi l’épisode le plus marquant de ce roman. Il faut bien l’avouer, Helen Simonson restitue admirablement bien la tension tout comme l’horreur qui régnaient dans les tranchées.

En outre, l’auteur brosse le portrait peu flatteur mais tellement authentique de ces jeunes femmes de bonne famille qui, pour se désennuyer, attiraient dans leurs filets de jeunes soldats fraîchement enrôlés. L’une de ces figures féminines incarne à merveille ces jeunes filles britanniques formatées et pleine de bons sentiments qui contribueront par coquetterie et stupidité à pousser un grand nombre de soldats à servir comme chair à canon sur le front. Pour les convaincre de s’engager, ces évaporées vaniteuses les menacent en effet de leur offrir la fameuse plume blanche. Ce symbole traditionnel de lâcheté était une pratique très répandue sous l’Empire britannique qui inspira en 1902 A.E.W Mason pour donner vie à un roman d’aventure exceptionnel : Les quatre plumes blanches (voir billet ici).

Enfin, la romancière traite également avec tact les thèmes de l’homosexualité refoulée, l’existence difficile des filles-mères victimes de la guerre, et la lente progression de la condition de la femme à travers la lutte laborieuse des suffragettes pour l’obtention du droit de vote. Cette critique mordante, de l’hypocrisie d’une société bien-pensante butée qui refuse le changement, est donc plutôt réussie ! Helen Simonson dépeint en effet avec une certaine acuité sociologique le tableau de la gentry anglaise et de la lutte des classes de ce début de siècle. Pour ma part, j’ai été conquise !

En bref : Sans être un chef-d’œuvre de la littérature, j’ai dévoré la version de poche de ce pavé, avec un plaisir délectable. Un « petit » roman coup de cœur à glisser dans sa valise cet été !

Lu dans le cadre du challenge Le mois anglais

 

 

 

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Festival Saint-Maur en poche

Cette année, le festival de Saint-Maur en poche a une fois de plus ouvert ses portes pour nous faire découvrir de nouvelles œuvres et rencontrer des auteurs prometteurs encore « accessibles » au grand public. Etant tout deux férus de livres, mon père et moi avons décidé de partir ensemble à la découverte de cette vaste foire aux livres dont nous avions entendu tellement de bien sur la blogosphère et dans la presse. Nous avons quitté la Normandie hier soir et avons passé la nuit en région parisienne. Le lendemain matin nous attendions au pied levé l’ouverture du salon. Après dix minutes d’attente qui nous ont paru relativement brèves, nous avons promptement effectué un petit tour des lieux à la manière d’éclaireurs aguerris, préparant déjà mentalement notre future liste d’emplettes… Les lecteurs compulsifs que nous sommes ont dû faire face à une tentation des plus redoutables. Le choix fut rude et nous avons dû nous forcer, du fait d’un budget limité, à rester raisonnable. Un véritable crève-cœur pour moi ! Au final, je suis repartie avec quatre romans que je compte lire dès la semaine prochaine quand j’aurai terminé ma PAL du Mois anglais qui arrive presque à terme.

Cette petite escapade littéraire fut très bénéfique, car elle m’aura permis de faire également la rencontre du vlogger-libraire Gérard Collard qui gère la librairie La griffe noire, à Créteil, en région parisienne. J’ai été agréablement surprise de découvrir le chroniqueur très proche de ses lecteurs et franchement généreux, plutôt éloigné des libraires snobinards parisiens bobos qui ont, à mon sens, la fâcheuse tendance de vouloir détenir le monopole du bon goût et nous imposer leur choix de lectures souvent fadasses. Gérard Collard ne semble pas appartenir à ce microcosme suffisant. La provinciale que je suis a apprécié pouvoir ainsi voir au festival des auteurs venus des quatre coins du monde comme de nos régions. Nous avons pu échanger quelques mots avec le chroniqueur et suivi l’une des interviews organisées en directe du plateau de la chaîne Youtube La griffe noire, qui présentait aux lecteurs deux auteurs, Nadine Monfils et Hugo Buan, la première belge et le second français.

Si l’entretien fut intéressant, j’ai regretté de ne pas avoir eu suffisamment de temps pour écouter la lecture d’Anny Duperey, une actrice et romancière que j’admire tant, ni de pouvoir obtenir une dédicace de Laurent Seskik qui avait écrit une magnifique biographie romancée de Stefan Zweig.

J’ai pu toutefois faire la connaissance de Bernard Prou, l’auteur du best-seller Alexis Vassilkov, le fils de Guy de Maupassant, qu’il me tarde de lire cet été. L’écrivain était d’ailleurs particulièrement sympathique, ce qui a renforcé mon envie de me plonger sans plus tarder dans son roman.

Certains blogueurs ont beaucoup critiqué le principe de ce festival qu’ils trouvent trop consumériste à leur goût. Certes, cette rencontre est plus un prétexte pour faire l’acquisition de romans qu’un vrai salon littéraire à la manière des Etonnants voyageurs qui propose de nombreuses conférences avec des sujets de fond et des interprètes officiels pour traduire la voix des auteurs étrangers. Néanmoins, je n’ai pas boudé mon plaisir car ce marché aux livres est très bien organisé. J’ai aimé fureter parmi les stands et lire les petites vignettes rédigées par les libraires, une manière originale et personnelle de partager avec nous leur ressenti. J’ai aussi pris plaisir à papoter au gré des stands avec les écrivains qui pour la plupart se sont prêté au jeu. Les allées étaient de plus très bien structurées et proposaient des sélections thématiques, ce qui a facilité notre recherche. Le rayon récits de voyages/aventures était d’ailleurs particulièrement fourni ! Et la collection Libretto que j’affectionne beaucoup était très alléchante!

Ainsi, ce festival est avant tout une initiative d’avant-garde qui permet aujourd’hui de célébrer le plaisir partager de lire et d’écrire tout en créant un lien presque magique entre l’écrivain et son lecteur. A ce titre, ces rencontres littéraires doivent être pérennisées et s’ancrer dans une tradition à Saint-Maur ou ailleurs…

Enfin, une petite anecdote m’a fait sourire : une lectrice belge qui s’est rendue sept fois consécutives au festival a reçu de son mari un cadeau des plus enviable, la possibilité de repartir après la visite de ce salon littéraire avec une cinquantaine de livres pour son anniversaire ! Quelle chance ! L’idée fait rêver…

Voici pour ma part mes petites acquisitions:

Je referme cette petite parenthèse et vous retrouve très prochainement pour partager avec vous mes dernières lectures : L’été avant la guerre et Lady Susan qui viendront clôturer les derniers jours du challenge du Mois anglais.

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Mentir n’est pas trahir

Gladwyn a vraiment tout pour être heureux : une carrière qui semble plutôt prospère, une petite propriété coquette dans une banlieue paisible et huppée de la périphérie londonienne où il vit aux côtés de sa belle et tendre épouse Blythe et de son adolescent sans problème. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aucun nuage à l’horizon. Gladwyn se laisse bercer par cette existence routinière sans embûche qui semble lui satisfaire.

Alors qu’il se rend comme à son habitude à la campagne des Downs chez sa mère pour lui tenir compagnie un après-midi, il croise sur sa route Lara, une jeune artiste adorable qui vient de tomber de bicyclette et s’est esquintée la cheville. Il décide de lui porter secours. Cette rencontre fortuite scellera sa destinée. Cette initiative qui à première vue paraîtra chevaleresque tournera finalement vite en opportunisme crasse. Charmé par cette jolie jeune femme pleine de fraîcheur, Gladwyn, pourtant marié, succombera à la tentation et s’enlisera dans d’inextricables mensonges, se réinventant une situation, jusqu’à franchir le point de non-retour. Il échafaudera de multiples plans extravagants et des plus malhonnêtes pour entretenir deux liaisons. Gladwyn découvrira à ses propres dépends que tromper ne peut se faire impunément, et engendre toujours inéluctablement son lot de drames… Il tergiversera longtemps, mais ce sera sans compter sur l’ironie impitoyable du destin qui se chargera de décider pour lui…

Voilà un roman qui m’a de prime abord fait l’effet d’une claque ! Angela Huth nous entraîne dans une intrigue digne d’un épisode de Barnaby où des drames d’alcôves dans une campagne sauvage un peu arriérée, gardent encore une certaine brutalité. Dans ce roman au style d’écriture plutôt fluide et à mi-chemin entre le vaudeville et le roman noir, l’auteure dissèque avec aisance les sentiments humains de l’homme dans tout ce qu’il a de plus vil. Elle nous dépeint ainsi le caractère fourbe moyennement flatteur de la gente masculine et s’intéresse plus particulièrement à sa duplicité. La romancière pousse le lecteur à s’interroger sur la possible souffrance d’un homme en proie aux remords. Est-on vraiment un goujat en agissant de la sorte ? (Oh que oui !) L’amour est-il exclusif ? Sommes-nous destinés à tromper nos conjoints ? Ses questions ne me semblent pas justifier une telle traîtrise car Gladwyn n’a finalement aucune raison valable de tromper sa femme. En effet, lui-même se considère heureux en ménage et n’a nul reproche à adresser à Blythe. Son seul vrai regret, étant d’avoir choisi de vivre dans la banlieue londonienne plutôt que de s’être installé avec sa famille à la campagne dans un cottage pittoresque. Est-ce néanmoins suffisant pour justifier sa liaison adultérine? Aux lecteurs d’en décider…

Le personnage principal semble de ce fait dépourvu de toute fibre héroïque, c’est avant tout un pleutre égoïste qui ne se soucie guère que de lui-même. L’expression « l’occasion fait le larron » n’aura jamais pris autant de sens ici.

Gladwyn jonglant entre deux femmes, déploie des subterfuges franchement méprisables tels que le fait d’acquérir deux portables pour pouvoir communiquer en toute discrétion avec sa maîtresse ainsi qu’avec son épouse. Pour se donner bonne conscience, ce quadra en pleine crise de jeunisme joue également les maris attentionnés et aimants. Il se présente comme un époux dévoué prêt à tout pour satisfaire sa femme, lui proposant des escapades romantiques pour compenser ses petits écarts conjugaux sans qu’elle, trop confiante, ne se doute de rien… Cette fourberie en devient insupportable au fil des pages. En somme, cet homme d’apparence tendre et réfléchie se comporte comme le dernier des mufles. C’est pourquoi je n’ai éprouvé aucune empathie pour lui et l’ai trouvé franchement exécrable.

Dès lors, difficile de dire si j’ai vraiment apprécié cette histoire sordide dont la fin glaçante m’a particulièrement mise mal à l’aise. A bien des égards, ce roman psychologique présente des faiblesses d’écriture. J’ai ainsi noté de nombreux points noirs comme l’attitude des personnages féminins qui m’a semblé trop passive pour notre époque. Toutes deux sont les dindons de cette farce douteuse.

Comment Blythe, cette petite bourgeoise aux allures de Bree Van De Kamp, ne peut-elle pas émettre plus tôt des soupçons ? Sa foi inébranlable en son mari la rend agaçante.  Ne vérifie-t-elle pas les comptes ? Comment peut-il réussir à financer un petit studio à Londres sans se faire pincer ? La naïveté de Lara est tout aussi déconcertante. Cette pseudo-artiste traîne un pyjama d’adolescente attardée et a conservé sa chambre d’enfant… Cette facette infantile de sa personnalité la rend un peu bécasse aux yeux du lecteur. Il n’est par conséquent pas aisé de s’attacher à ses deux portraits de femmes trop caricaturaux.

La fin bien qu’inattendue m’a laissé assez sceptique. Peut-on vraiment rebâtir une relation matrimoniale sur un mensonge ? J’avoue avoir été plus intéressée par l’aspect du roman noir mais dommage qu’il soit exploité maladroitement et ne serve que de prétexte pour démasquer l’infidélité de Gladwyn. Pourtant, le personnage de l’ouvrier agricole qui rôde toujours autour du cottage de Lara comme un charognard souhaitant à tout prix s’attirer les faveurs de la jolie blonde, m’a donné la  chair de poule, sachant la jeune femme esseulée au beau milieu de la campagne, avec pour seul voisin cet homme inquiétant et intrusif.

Certes, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman très bien écrit mais je n’ai aimé ni le thème de l’adultère ni le personnage principal qui, au final, m’a écœurée. De plus, la mièvrerie empiète trop sur l’histoire dans les dernières pages et le dénouement trop lisse m’a mise en colère ! A mon sens, cette histoire reste en effet cousue de fil blanc. Mon opinion reste donc en demi-teinte.

En bref : Sans être un chef-d’œuvre, ce « petit » roman aux accents de vaudeville se lit assez bien. Il est cependant regrettable que cette œuvre, ancrée dans la culture anglo-saxonne se focalisant sur une petite société soucieuse de préserver les apparences, se soit malheureusement révélée trop convenue…

Lecture commune sur Angela Huth dans le cadre du Mois anglais

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Hiver

Pour cette deuxième contribution au challenge Le Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce roman au contexte littéraire très victorien. J’ai été immédiatement attirée par cette magnifique couverture aux couleurs froides semblables à celles du givre en hiver, qui m’évoquent les paysages rustiques et pittoresques du milieu rural anglais dépeints avec virtuosité par les sœurs Brontë.

J’en avais fait l’acquisition il y a deux ans,  lorsque j’avais découvert avec émerveillement Thomas Hardy grâce à son œuvre de jeunesse Loin de la foule déchaînée dont je garde un souvenir impérissable (mon billet ici). Cet illustre écrivain-poète britannique est ici mis à l’honneur puisque ce livre n’est autre qu’une biographie romancée. Christopher Nicholson s’intéresse à un épisode insolite mais pourtant bel et bien véridique de la vie de Thomas Hardy : son ultime faiblesse de cœur pour la belle et ténébreuse Gertrude Bugler, une jeune actrice amateur dont il se serait secrètement épris à l’aube de sa mort.

Nous sommes au milieu des années 1920. A 84 ans, la réputation de ce romancier britannique auréolé de gloire n’est depuis longtemps plus à faire. Hardy, qui a épousé en secondes noces Florence Dugdale après la disparition douloureuse de sa précédente femme, Emma Gifford, est bien déterminé à finir ses vieux jours dans le Dorset, à la campagne dans sa propriété de Max Gate où les jours rythmés par ses projets d’écriture s’égrènent paisiblement. A l’hiver de sa vie, l’écrivain pense d’ailleurs en avoir fini avec les affres de la passion quand une pièce de théâtre, adaptée de son chef-d’œuvre Tess d’Uberville, est montée dans son village. L’auteur fait alors la connaissance de Gertie, une jeune actrice talentueuse tenant le rôle-titre. La ressemblance troublante de cette jolie brune pleine de fraîcheur avec son héroïne Tess, le fascinera autant qu’elle le bouleversera. Elle ravivera dans le cœur du vieillard une flamme qu’il pensait depuis longtemps à jamais éteinte. Le lecteur suivra cette passion secrète à travers le regard plein d’amertume de Florence, cette épouse vieillissante et délaissée, qui tentera désespérément de reconquérir son époux, en vain.

L’actrice Gertrude Bugler qui incarna Tess d’Uberville durant les années 1920.

Sans prendre parti, l’auteur portraiture avec finesse la personnalité souvent complexe et contradictoire de Thomas Hardy. Difficile finalement de percer à jour le caractère véritable de cet écrivain toujours nimbé de mystère. Certains y percevront celle d’un homme taciturne et pessimiste, dénigrant toutes formes de mondanités. Un homme parfois également peu attachant, à l’attitude aussi glaciale que l’hiver qui mettra un point final à sa vie. D’autres y découvriront un écrivain trop souvent tourné vers le passé. Thomas Hardy aimait en effet planter ses intrigues romantiques dans un décor sauvage, celui d’une campagne anglaise rustique et encore marquée de traditions païennes. C’est pourquoi ses œuvres étaient toujours volontairement enracinées dans le terroir anglais, ce « paradis primitif » comme il le décrivait si bien lui-même. Il était, de ce fait, convaincu que l’homme ne pouvait accéder au bonheur que par le maintien d’une certaine ignorance, et craignait le progrès. Il se méfiait du téléphone, un complot diabolique orchestré selon lui par les autorités pour espionner ses conversations, et méprisait tout aussi bien les automobiles, des engins bruyants qu’il jugeait contre- nature, voire même extrêmement dangereux. Il opposera un refus catégorique à l’installation de l’électricité dans son cottage, au grand dam de son épouse Florence qui souhaitait profiter de plus de confort.

Le cottage de Thomas Hardy en 1885, bâti à partir des plans de l’écrivain qui était architecte de formation.

Si Thomas Hardy, un brin égoïste, fascine autant qu’il dérange, sa personnalité reste malgré tout jusqu’à la dernière page insaisissable. Je dois admettre que le portrait pathétique que campe l’auteur de sa seconde épouse m’a bien plus touché. Finalement, c’est celle qui souffrira le plus de cette ultime passion. Cette femme de l’enfermement, trop jeune pour se marier à un vieillard (de 39 ans sa cadette) et pourtant déjà trop abîmée par le temps, suscite la pitié. Comment pourrait-elle rivaliser face à la jeunesse impitoyable de Gertrude Bugler ? Florence, qui espérait naïvement pouvoir aussi remplacer Emma, la première épouse disparue que chérira Thomas Hardy jusqu’à sa mort, sera hantée toute sa vie par le fantôme de cette défunte, et cette ombre spectrale ne cessera de planer sur leur couple comme un mauvais présage. Le caractère de cette femme tourmentée, un tantinet dépressive et d’une cruauté parfois féroce envers sa nouvelle rivale, la jolie Gertie, m’a étrangement rappelé celui de Zelda Fitzgerald qui se sentait elle aussi étouffée par le talent écrasant de son mari. Tout comme cette dernière, Florence s’est essayée sans grand succès à l’écriture et tout comme elle, elle demeurera malheureusement toujours une piètre écrivaine dont le nom restera inéluctablement associé aux triomphes littéraires de son époux. D’une tristesse désespérante…

Florence Dudgale et Thomas Hardy aux côtés de leur chien Wessex.

En bref : Christopher Nicholson nous livre avec grâce un récit doux-amer sur la vieillesse et la dissolution malheureuse d’un couple mythique de la littérature anglaise. D’une prose délicate, l’auteur esquisse dans ce huis-clos mélancolique le portrait saisissant d’un vieil homme en quête perpétuelle de l’idéal féminin recouvrant les traits imaginaires de son héroïne de papier, la belle Tess d’Uberville. Cette figure ensorcelante, Thomas Hardy n’aura de cesse de la chercher dans toutes ses conquêtes féminines sans toutefois jamais vraiment l’atteindre… Cette recherche insatiable demeurera l’un des principaux drames intimes de sa vie.

Certes, la lecture de ce roman d’atmosphère très évocateur peut s’avérer fastidieuse pour un lecteur en quête de rebondissements car les pages se succèdent bien souvent avec lenteur, à l’image des vieux jours du romancier. Toutefois, ce rythme parfois contemplatif n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Ce joli roman qui s’adresse avant tout à un lecteur averti désirant entrevoir un peu plus les coulisses de la vie d’écrivain de ce grand auteur, fut pour moi une très belle découverte. Je compte d’ailleurs poursuivre mon initiation littéraire en lisant prochainement Les Forestiers

Deuxième billet consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses grands écrivains dans le cadre du challenge Le Mois anglais.

 

 

 

 

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Un roman anglais

Attention, coup de cœur !

Pour ouvrir le bal de cette sixième saison du Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce court roman de Stéphanie Hochet, une romancière contemporaine française. Acquis en librairie la semaine dernière, je n’ai pas lambiné à le lire. Il faut bien l’admettre, cette superbe couverture incarnant à merveille le style victorien m’a tout de suite séduite. Elle m’évoque de nombreuses représentations romantiques, entre autres celle d’une jeune femme aux traits délicats et à la complexion pâle, se prélassant dans un jardin parsemé de massifs de fleurs sauvages, des roses écarlates et de lierre à profusion, et prenant appui sur le pan d’un mur de pierres grises d’un charmant cottage ou encore l’image d’une tasse de thé bleue, en porcelaine, un peu ébréchée, remplie d’un liquide ambré encore fumant et au parfum enivrant. En somme, une vision de la culture anglo-saxonne un tantinet « cliché » mais du moins réconfortante, que de nombreux aficionados de la littérature britannique continuent d’entretenir (moi la première !).

Trêves de digressions, rentrons dans le vif du sujet !

La trame de ce roman prend pour toile de fond la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1917, quelque part dans une contrée anonyme, en pleine compagne anglaise et à l’abri des bombardements qui frappent encore Londres. Anna Whig, une jeune bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, suggère à son époux Edward d’engager par courrier une garde d’enfant afin qu’elle puisse reprendre sereinement ses activités de traductrice littéraire. Lorsqu’elle part à la gare accueillir sa nouvelle employée, Anna découvre avec stupeur que la gouvernante n’est autre qu’un jeune homme séduisant à la santé souffreteuse, George…

Londres bombardements de 1915 à 1917.

Avec un tel résumé, le lecteur s’attend de prime abord à lire un banal roman sur l’adultère, mais c’est sans compter sur le talent inné de Stéphanie Hochet qui brise ici avec maestria les conventions littéraires en s’écartant du schéma du trio amoureux quasi-éculé et souvent grossièrement focalisé sur la tension sexuelle. Certes, l’ambiguïté entre les deux protagonistes, Anna et George, est belle et bien palpable, toutefois, elle est avant tout basée sur une amitié amoureuse non avouée. Anna trouvera en George, ce jeune homme à l’attitude dilettante et originaire d’un milieu modeste, un confident sur qui s’épancher, de même qu’une ouverture sur un univers moins étriqué par des codes absurdes qui semblent de plus en plus l’asphyxier.

Ainsi, l’auteur dissocie la sensualité du sentiment amoureux. Rappelons que l’histoire se déroule dans un cadre post-victorien très collet monté où les émotions sont toujours réfrénées derrière des attitudes pondérées. Point de place pour les épanchements sentimentaux dans ce climat de guerre déjà très lourd et pourtant, c’est un véritable cataclysme qui semble progressivement s’opérer en Anna.

En effet,  sans tomber dans les écueils du journal trivial et à la manière de Virginia Woolf, l’auteure tente de sonder l’âme de son héroïne en s’appropriant à son tour le « stream of consciousness », ce procédé narratif qui s’attarde davantage sur le combat intérieur d’un personnage plutôt que sur ses actions dans le monde réel.

Le roman s’articule également autour du thème de la maternité. Une manière aussi de mieux cerner le trouble qui intervient chez une femme après la naissance de son enfant. Comment aimer son enfant ?  A vouloir trop l’aimer, Anna doute, s’effraie de sa propre dépendance à cet être, cette excroissance qu’elle semble traîner comme un fardeau. Anna semble dès lors subir une forme de dépression post-natale.  Dans cette période de troubles, elle s’interroge, est-elle une mère ou une épouse ? Qu’en est-il de son statut de femme à part entière ? Comment peut-elle reprendre sa place au sein du foyer familial quand son mari Edward semble peu à peu la délaisser depuis la naissance de leur fils Jack, lui préférant la compagnie rassurante de la mécanique de précision de ses horloges. Son époux est d’ailleurs un pur produit de cette société édouardienne. Edward reste, en effet, complètement hermétique à l’esprit féminin ; lui non plus ne sait pas véritablement aimer et dénigre souvent son épouse tout comme sa progéniture. Il jalouse de ce fait George, ce jeune homme complice de son fils qui semble savoir naturellement compenser l’absence d’instinct parental du couple. Ce rôle de garde d’enfant assumé par George dérange et même provoque du dégoût chez Edward. Il juge cette relation intime trop vulgaire, voire même animale. Le gouffre social entre les deux protagonistes masculins, l’un d’extraction très modeste, originaire du nord industriel du pays, l’autre représentatif de cette bourgeoisie terrienne, ne peut que renforcer la distance qui les sépare.

Si le statut d’homme Alpha et de patriarche qu’incarne Edward est clairement représenté, celui d’Anna reste assez flou tout comme celui des femmes de son époque. C’est pourquoi cette œuvre riche par ses multiples interprétations m’a grandement plu car elle provoque aussi chez le lecteur de nombreux questionnements. Les personnages de ce huis-clos dramatique sont souvent en proie aux affres induits par cette guerre inquiétante qui ne semble épargner personne, pas même ceux venus se réfugier loin du front, dans cette campagne anglaise rassurante. Cette bulle en apparence paisible et protectrice ne peut qu’être fragilisée par l’écho des bouleversements de ce conflit mondial. Dans cet avenir incertain, quel sort leur sera réservé ? Pourront-ils s’adapter à cette nouvelle société britannique qui semble appelée à de profondes mutations ?

A la manière d’un classique et sans « s’écouter écrire », Stéphanie Hochet dresse le portrait vibrant d’une femme en prise avec son temps. Cette œuvre d’ambiance intimiste et très pudique faite de non-dits, dépeint avec beaucoup de subtilité les préoccupations féminines de l’époque, dont la remise en question de la condition de la femme par les suffragettes. En outre, cette écriture poétique est agrémentée d’une finesse psychologique analogue aux œuvres phares de Stefan Zweig.

Mouvement de suffragettes

En bref : un bel hommage aux piliers de la littérature anglo-saxonne victoriens tels que DH Lawrence ou Virginia Woolf. Un pari d’écriture largement relevé pour cette auteure française dont la plume tout comme le sujet, m’ont totalement éblouie. A conserver !

Première participation au défi Le Mois Anglais, respectant le thème de la campagne anglaise.

 

 

 

 

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Retour en catimini sur la blogosphère/ Challenge Mois Anglais

Après une longue absence, chers blogueurs me voilà de retour pour partager avec vous de nouveaux coups de cœur comme de nouvelles déceptions littéraires. Il m’aura fallu du temps… Bien deux ans pour revenir vers vous. Pour ma défense, mon plaisir de lecture s’était quelque peu affaibli dernièrement. La lecture devrait, en effet, toujours être avant tout un plaisir plutôt qu’une corvée. Lire pour produire des billets n’a jamais eu de sens à mes yeux et écrire sur des lectures creuses me semblait superflu. Mon temps est précieux tout comme le vôtre. C’est pourquoi, la grande procrastinatrice que je suis a finalement pris la décision regrettable de mettre son blog « en pause » pour un temps pour pouvoir se consacrer avec plus de sérénité à la vie et à son lot quotidien de responsabilités (en autre un changement de carrière qui nécessitait des ajustements dans le choix de mes priorités). Les mois se sont succédés et les billets se sont espacés jusqu’à disparaître complètement sans que je brise pour autant définitivement mes liens avec la blogosphère ni que je délaisse mes lectures.

L’été se profilant doucement à l’horizon et mes tâches scolaires s’amoindrissant progressivement, le désir de lire tout comme d’écrire est devenu plus impérieux durant ces derniers mois.

Il ne me fallait plus qu’un nouveau défi littéraire pour me remettre le pied à l’étrier et m’atteler à la rédaction de nouveaux billets. Lou et Cryssilda m’en ont donné l’opportunité grâce à leur rendez-vous littéraire annuel, le challenge du Mois anglais qui se déroulera en juin prochain (Pour vous inscrire c’est ici.) La littérature anglo-saxonne étant avant tout mon domaine de prédilection, je ne pouvais refuser une telle occasion ! Je compte bien en profiter pleinement!

Bien entendu, ma PAL (pile de livres) est déjà prête. Longtemps indécise, j’ai finalement sélectionné cinq titres (trois ont été acquis récemment, deux autres proviennent de la demeure familiale) que je chroniquerai pour célébrer cette saison. Je compte par ailleurs participer à quatre lectures et rendez-vous communs organisés tout au long du mois. Voici donc mon programme :

°Le 5 juin s’articulera autour du thème de la campagne anglaise

°Le 14 juin sera consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses plus grands écrivains.

°Le 17 juin nous permettra de faire plus ample connaissance avec une auteure contemporaine anglaise, Angela Huth.

° Le 23 juin mettra enfin à l’honneur l’une de mes romancières anglaises favorites, Jane Austen.

Je vous souhaites de belles lectures et vous retrouve très prochainement pour débuter cette nouvelle exploration livresque!

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Crimson Peak

Crimson-Peak-Movie-Poster-2Edith Waring, romancière en herbe incomprise de la petite bourgeoisie new-yorkaise du XIXème siècle, comble ses journées d’oisiveté en s’attelant à la rédaction de nouvelles fantastiques, des histoires frissonnantes de fantômes, qui ne trouvent malheureusement pas grâce auprès des maisons d’édition, plus friandes de littérature sentimentale, un style qui semble à son grand regret faire davantage fureur chez la gente féminine. La jeune femme, entêtée, aspire pourtant à gagner son indépendance en devenant une écrivaine illustre à l’instar de son principal modèle, Mary Shelley, pour qui elle voue une admiration fervente. Mais ses grands projets d’écriture – tout comme ceux de célibat – sont finalement chamboulés lorsqu’elle rencontre Thomas Sharpe, un séduisant aristocrate britannique sans le sou, au charme redoutable, pour lequel son cœur chavirera. Cette soudaine idylle ne plait guère au père de la jeune femme. Les mains délicates de ce noble personnage aux vêtements élimés ne lui inspirent que du mépris. Il n’apprécie pas non plus sa sœur, Lady Lucille, une pianiste virtuose qui l’accompagne à chacun de ses déplacements. A la mort subite de son père, Edith prendra une décision irrévocable qui bouleversera à jamais sa destinée : celle d’épouser Thomas Sharpe malgré les avertissements de son entourage et de s’embarquer avec lui pour la vieille Europe. Là-bas, en Angleterre, l’attend la demeure familiale délabrée des Sharpe, Crimson Peak, un manoir vétuste, juché au milieu de terres arides qui semblent abriter de terribles secrets. Que dissimulent vraiment ses murs pourris par l’humidité et le passage impitoyable du temps ? Edith le découvrira bien vite à ses propres dépens…

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J’attendais avec une impatience fébrile la sortie en salles obscures de ce film de Guillermo del Toro. Ce long-métrage puise en effet sa principale source d’inspiration dans l’adaptation hollywoodienne de Dragonwick (Le château du dragon), un roman gothique américain d’Anya Seton que j’affectionne particulièrement. Bien qu’il présente quelques faiblesses d’écriture, le scénario est assez bien ficelé. Le réalisateur a su, tout en respectant les codes de ce genre, apporté une petite touche de modernité au film. Les décors sont aussi somptueux tout comme les couleurs des étoffes que porte chaque protagoniste. La robe de Lady Lucille, d’un rouge écarlate, est splendide. J’ai ainsi trouvé la photographie magnifique. Il est regrettable cependant que le réalisateur n’ait pas corrigé ses travers, cette tendance à verser inutilement dans le gore. Certaines scènes sont de ce fait d’une brutalité insoutenable. Par ailleurs, elles n’apportent rien à l’intrigue. Au contraire, ces passages violents souvent déplaisants plombent l’ambiance du film. A mon sens, le réalisateur a saboté son propre travail, ce qui est regrettable car ce film aurait pu devenir un chef-d’œuvre du genre à l’instar de Sleepy Hollow de Tim Burton, un film d’épouvante devenu aujourd’hui culte. Et pourtant, j’avais relevé quelques éclairs de génie du réalisateur mexicain comme cette incroyable trouvaille consistant à planter son décor sur une ancienne carrière d’argile. En hiver, la terre prend une teinte rouge qui donne l’impression désagréable que le sol est inondé de sang. Ce phénomène étrange renforce ainsi un peu plus le caractère fantasmagorique du manoir. Sa façade menaçante, une silhouette sombre et anguleuse faite d’un empilement de tours tarabiscotées, est admirablement bien restituée.

J’ai également noté de multiples références culturelles et littéraires. La demeure est infestée d’insectes, et des papillons gigantesques viennent ainsi réchauffer leurs ailes aux flammes vacillantes des chandeliers. Ce détail rappelle étrangement les nouvelles macabres d’Edgar Allan Poe. Le jeune baronnet, exploitant d’argile ambitieux, travaille aussi d’arrache-pied dans un atelier étrange où il fabrique parfois des jouets mécaniques tels que des pantins articulés aux visages inquiétants. Cet atelier semble tout droit sorti des contes d’Hoffman. Enfin, la machine qu’il a conçue dans le but de forer la terre d’argile est un clin d’œil évident au Steampunk, ce genre littéraire mêlant avec habileté la science-fiction à l’ère industrielle de la fin du XIXème siècle qui utilise des machines à vapeur futuristes dans un décor décalé, ici victorien. Cette idée brillante m’a grandement plu. L’intrigue se déroule d’ailleurs durant l’âge d’or industriel américain. Enfin, si les fantômes existent bel et bien dans ce film d’épouvante, ils ne sont néanmoins pas au cœur de l’intrigue et servent avant tout de prétexte pour accentuer l’atmosphère lugubre de Crimson Peak. Le réalisateur est clair sur ce point : « Ce n’est pas un film de fantômes, c’est un film avec des fantômes ». Pour ma part, je leur ai préféré les vivants, et en particulier ce frère et cette sœur en parfaite symbiose, qui vivent à l’écart du monde. Ce couple énigmatique évoque avec maestria la société aristocratique européenne en délitement, une classe sur le déclin incapable de résister à l’ascension fulgurante du progrès américain. Malgré la lente décrépitude de leur propriété, cette famille désargentée et décadente tente coûte que coûte de conserver son rang.

Bien entendu, Thomas Sharpe reste mon personnage masculin favori. A l’image de Rochester de Jane Eyre, ce baronnet romantique cache un lourd fardeau. Cet homme torturé est inexorablement  rattrapé par les fantômes de son passé. Comment résister au charme ravageur de Tom Hiddleston ? L’acteur campe un personnage ténébreux des plus séduisants. J’ai aussi beaucoup aimé l’histoire d’amour impossible d’une tristesse désespérante, présente en filigrane. Ainsi, Crimson Peak s’intéresse davantage aux passions interdites et la rédemption qu’aux histoires de revenants.  Bien plus qu’une maison hantée, cette demeure insalubre reflète l’âme putride de ses habitants. Quant à Edith Waring, elle présente les caractéristiques essentielles d’une figure romanesque, bien plus combative que ces héroïnes de papier trop virginales et vulnérables à mon goût. Depuis sa tendre enfance, Edith Waring possède le don de converser avec les esprits disparus. En somme, cette femme peu farouche incarne parfaitement son époque tout comme le milieu dont elle est issue, la société américaine arriviste des années 1900. Mais la palme du personnage le plus fascinant revient tout de même à Lady Lucille, cette femme démente glaçante, prête à tout pour conserver l’homme qu’elle aime. J’ai trouvé sa personnalité très dérangeante.

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En bref : j’ai succombé à mon tour à l’attirance magnétique de cet étrange manoir. D’un esthétisme remarquable, ce film où perce malheureusement parfois une violence injustifiée, est malgré tout une belle réussite. Guillermo del Toro associe en effet avec brio la romance gothique anglo-saxonne au style baroque hispanique, un cocktail détonnant et surprenant qui fonctionne pourtant ici à merveille. Crimson Peak, un conte de fées macabre se clôturant inévitablement en cauchemar, vous fera assurément frissonner. Vous voilà prévenus !

La bande-annonce du film:

Ma troisième participation au challenge Halloween.

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Publié dans Chronique diabolique 2015, Cinéma | 23 commentaires