Crimson Peak

Crimson-Peak-Movie-Poster-2Edith Waring, romancière en herbe incomprise de la petite bourgeoisie new-yorkaise du XIXème siècle, comble ses journées d’oisiveté en s’attelant à la rédaction de nouvelles fantastiques, des histoires frissonnantes de fantômes, qui ne trouvent malheureusement pas grâce auprès des maisons d’édition, plus friandes de littérature sentimentale, un style qui semble à son grand regret faire davantage fureur chez la gente féminine. La jeune femme, entêtée, aspire pourtant à gagner son indépendance en devenant une écrivaine illustre à l’instar de son principal modèle, Mary Shelley, pour qui elle voue une admiration fervente. Mais ses grands projets d’écriture – tout comme ceux de célibat – sont finalement chamboulés lorsqu’elle rencontre Thomas Sharpe, un séduisant aristocrate britannique sans le sou, au charme redoutable, pour lequel son cœur chavirera. Cette soudaine idylle ne plait guère au père de la jeune femme. Les mains délicates de ce noble personnage aux vêtements élimés ne lui inspirent que du mépris. Il n’apprécie pas non plus sa sœur, Lady Lucille, une pianiste virtuose qui l’accompagne à chacun de ses déplacements. A la mort subite de son père, Edith prendra une décision irrévocable qui bouleversera à jamais sa destinée : celle d’épouser Thomas Sharpe malgré les avertissements de son entourage et de s’embarquer avec lui pour la vieille Europe. Là-bas, en Angleterre, l’attend la demeure familiale délabrée des Sharpe, Crimson Peak, un manoir vétuste, juché au milieu de terres arides qui semblent abriter de terribles secrets. Que dissimulent vraiment ses murs pourris par l’humidité et le passage impitoyable du temps ? Edith le découvrira bien vite à ses propres dépens…

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J’attendais avec une impatience fébrile la sortie en salles obscures de ce film de Guillermo del Toro. Ce long-métrage puise en effet sa principale source d’inspiration dans l’adaptation hollywoodienne de Dragonwick (Le château du dragon), un roman gothique américain d’Anya Seton que j’affectionne particulièrement. Bien qu’il présente quelques faiblesses d’écriture, le scénario est assez bien ficelé. Le réalisateur a su, tout en respectant les codes de ce genre, apporté une petite touche de modernité au film. Les décors sont aussi somptueux tout comme les couleurs des étoffes que porte chaque protagoniste. La robe de Lady Lucille, d’un rouge écarlate, est splendide. J’ai ainsi trouvé la photographie magnifique. Il est regrettable cependant que le réalisateur n’ait pas corrigé ses travers, cette tendance à verser inutilement dans le gore. Certaines scènes sont de ce fait d’une brutalité insoutenable. Par ailleurs, elles n’apportent rien à l’intrigue. Au contraire, ces passages violents souvent déplaisants plombent l’ambiance du film. A mon sens, le réalisateur a saboté son propre travail, ce qui est regrettable car ce film aurait pu devenir un chef-d’œuvre du genre à l’instar de Sleepy Hollow de Tim Burton, un film d’épouvante devenu aujourd’hui culte. Et pourtant, j’avais relevé quelques éclairs de génie du réalisateur mexicain comme cette incroyable trouvaille consistant à planter son décor sur une ancienne carrière d’argile. En hiver, la terre prend une teinte rouge qui donne l’impression désagréable que le sol est inondé de sang. Ce phénomène étrange renforce ainsi un peu plus le caractère fantasmagorique du manoir. Sa façade menaçante, une silhouette sombre et anguleuse faite d’un empilement de tours tarabiscotées, est admirablement bien restituée.

J’ai également noté de multiples références culturelles et littéraires. La demeure est infestée d’insectes, et des papillons gigantesques viennent ainsi réchauffer leurs ailes aux flammes vacillantes des chandeliers. Ce détail rappelle étrangement les nouvelles macabres d’Edgar Allan Poe. Le jeune baronnet, exploitant d’argile ambitieux, travaille aussi d’arrache-pied dans un atelier étrange où il fabrique parfois des jouets mécaniques tels que des pantins articulés aux visages inquiétants. Cet atelier semble tout droit sorti des contes d’Hoffman. Enfin, la machine qu’il a conçue dans le but de forer la terre d’argile est un clin d’œil évident au Steampunk, ce genre littéraire mêlant avec habileté la science-fiction à l’ère industrielle de la fin du XIXème siècle qui utilise des machines à vapeur futuristes dans un décor décalé, ici victorien. Cette idée brillante m’a grandement plu. L’intrigue se déroule d’ailleurs durant l’âge d’or industriel américain. Enfin, si les fantômes existent bel et bien dans ce film d’épouvante, ils ne sont néanmoins pas au cœur de l’intrigue et servent avant tout de prétexte pour accentuer l’atmosphère lugubre de Crimson Peak. Le réalisateur est clair sur ce point : « Ce n’est pas un film de fantômes, c’est un film avec des fantômes ». Pour ma part, je leur ai préféré les vivants, et en particulier ce frère et cette sœur en parfaite symbiose, qui vivent à l’écart du monde. Ce couple énigmatique évoque avec maestria la société aristocratique européenne en délitement, une classe sur le déclin incapable de résister à l’ascension fulgurante du progrès américain. Malgré la lente décrépitude de leur propriété, cette famille désargentée et décadente tente coûte que coûte de conserver son rang.

Bien entendu, Thomas Sharpe reste mon personnage masculin favori. A l’image de Rochester de Jane Eyre, ce baronnet romantique cache un lourd fardeau. Cet homme torturé est inexorablement  rattrapé par les fantômes de son passé. Comment résister au charme ravageur de Tom Hiddleston ? L’acteur campe un personnage ténébreux des plus séduisants. J’ai aussi beaucoup aimé l’histoire d’amour impossible d’une tristesse désespérante, présente en filigrane. Ainsi, Crimson Peak s’intéresse davantage aux passions interdites et la rédemption qu’aux histoires de revenants.  Bien plus qu’une maison hantée, cette demeure insalubre reflète l’âme putride de ses habitants. Quant à Edith Waring, elle présente les caractéristiques essentielles d’une figure romanesque, bien plus combative que ces héroïnes de papier trop virginales et vulnérables à mon goût. Depuis sa tendre enfance, Edith Waring possède le don de converser avec les esprits disparus. En somme, cette femme peu farouche incarne parfaitement son époque tout comme le milieu dont elle est issue, la société américaine arriviste des années 1900. Mais la palme du personnage le plus fascinant revient tout de même à Lady Lucille, cette femme démente glaçante, prête à tout pour conserver l’homme qu’elle aime. J’ai trouvé sa personnalité très dérangeante.

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En bref : j’ai succombé à mon tour à l’attirance magnétique de cet étrange manoir. D’un esthétisme remarquable, ce film où perce malheureusement parfois une violence injustifiée, est malgré tout une belle réussite. Guillermo del Toro associe en effet avec brio la romance gothique anglo-saxonne au style baroque hispanique, un cocktail détonnant et surprenant qui fonctionne pourtant ici à merveille. Crimson Peak, un conte de fées macabre se clôturant inévitablement en cauchemar, vous fera assurément frissonner. Vous voilà prévenus !

La bande-annonce du film:

Ma troisième participation au challenge Halloween.

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Shining/La maison des damnés

Shining - Stephen KingJack Torrance, ancien alcoolique et professeur de Lettres raté, accepte un poste de gardien à L’Overlook Hotel, un établissement de luxe à la réputation sulfureuse qui domine les montagnes escarpées d’une petite bourgade isolée du Colorado. Les portes de ce palace mystérieux restent closes l’hiver. Le froid mordant et la neige épaisse dissuadant les touristes de passages de s’aventurer sur les routes accidentées, l’endroit est déserté pendant plusieurs mois de l’année. Jack accompagné de son épouse Wendy et de son jeune fils Danny, pense y trouver une retraite idéale tout comme un refuge pour s’adonner à ses projets d’écriture et renouer avec sa famille. Mais cette bulle de quiétude sera très vite bouleversée à la suite de manifestations surnaturelles pour le moins inquiétantes…

Longtemps, j’ai dénigré Stephen King, réticente à lire cette littérature américaine populaire que j’associais dans mon esprit au même rang vulgaire que le roman de hall de gare ou au polar fantastique de bas étage, ces œuvres brouillonnes qui déploient à tout-va des scènes grotesques saupoudrées d’hémoglobine écœurante. Le gore à outrance si apprécié dans la littérature contemporaine n’étant pas vraiment ma tasse de thé, ma préférence a toujours été aux histoires de revenants prenant pour toile de fond l’époque victorienne ou edwardienne où tout l’intérêt de l’œuvre souvent gothique réside principalement dans le cadre lugubre dans lequel l’histoire est plantée et au talent inné d’écriture de l’auteur qui parvient à nous glacer les sangs grâce à son pouvoir de suggestion. Malheureusement j’ai sous-estimé son génie littéraire. A mon grand étonnement, je me suis une fois encore fourvoyée, Stephen King mérite incontestablement son titre de maître de l’épouvante. Cette lecture hautement anxiogène me fait curieusement penser aux montagnes russes car lire Shining, c’est comme monter à bord d’un manège infernal en sachant pertinemment bien qu’il nous donnera au mieux la chair de poule, au pire des brûlures d’estomac…

L’auteur joue ainsi avec nos peurs irrationnelles, la crainte de regarder sous son lit pour voir ce qui s’y cache ou même de tirer le rideau de douche de la salle de bain pour y découvrir peut-être le cadavre d’une suicidée à la peau boursouflée… Un passage effroyable du roman m’a d’ailleurs terrorisée au point de ne plus pouvoir rentrer à la tombée de la nuit dans ma propre baignoire. Lecteur, si vous êtes peu téméraire, passez votre chemin cette lecture angoissante risque fort bien de vous faire passer quelques nuits blanches. Vous voilà prévenus ! J’en venais pour ma part à appréhender la suite des événements. En dépit de scènes d’horreur parfois glaçantes, le roman reste malgré tout plausible car il s’appuie sur des phénomènes qui semblent de prime abord explicables, ne vous y fiez pas trop cependant car Stephen King parvient toujours avec brio à pousser les lecteurs même les plus sceptiques dans leurs retranchements.

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Par ailleurs, le mal qui habite l’hôtel est avant tout l’alcoolisme, cette addiction dévastatrice dont Jack Torrance, ce père et mari médiocre, ne peut se défaire. Le sentiment claustrophobe renforcé par la tempête de neige qui le maintient enfermé entre quatre murs fait ressurgir les symptômes de son manque cruel pour la boisson le poussant inexorablement à la folie schizophrène et à une violence sans nom. Il semble dès lors possédé. A l’écran, Jack Nicholson réussit avec maestria à altérer les traits de son visage pour se tordre dans un horrible rictus. A mon sens, personne ne pouvait aussi bien interpréter Jack Torrance. Impossible de dissocier ce personnage de l’acteur au talent monstrueux. En outre, l’adaptation cinématographique excellente de Stanley Kubrick qui reste pour moi une réécriture brillante de l’œuvre culte de Stephen King, réussit à éclipser son roman à l’intrigue pourtant étonnement riche de rebondissements. Sans effet de manches ni effets spéciaux rocambolesques, le réalisateur nous livre un thriller éprouvant essentiellement basé sur la psychologie ambiguë de ses protagonistes et la performance subtile de ses acteurs poussés à bout. Ainsi, l’actrice qui interprète Wendy aurait véritablement été prise d’une crise d’hystérie face à la violence des assauts de Jack Nicholson. Par ailleurs, j’ai trouvé ce personnage féminin à l’écran tout comme dans le livre trop lisse à mon goût et  même presque misogyne. Wendy est une épouse soumise qui se range la majeure partie du temps à l’opinion de son mari, en somme le romancier nous dépeint une vision peu reluisante de la femme au foyer actuelle.  J’espérais la voir plus combative. Peut-être est-ce là un choix d’écriture de Stephen King qui souhaitait lui donner un visage plus réaliste ?

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Stephen King évoque aussi dans ce thriller, deux thèmes récurrents de son œuvre, la violence domestique tout comme l’angoisse de la page blanche. Jack Torrance est un homme tyrannique qui n’hésite pas à battre sa femme tout comme son fils lorsqu’il est sous l’emprise de l’alcool, cette bête qui vit tapie en lui n’est autre que sa violence contenue, le symbole d’une médiocrité littéraire refoulée.

jl0612-1978L’auteur a  ainsi un talent indéniable pour nous mettre mal à l’aise. L’histoire étant perçue à travers le prisme du regard d’un petit garçon aux dons de médium, maltraité par un père imprévisible, elle n’en devient que plus effrayante. Stephen King qui souhaitait désespérément égaler la plume acide de Richard Matheson, un écrivain américain de science-fiction et de littérature fantastique angoissante, surpasse finalement son modèle en restituant une atmosphère plus terrifiante. J’ai voulu cette fois-ci faire d’une pierre deux coups en lisant également cet écrivain incontournable du genre, auteur du best-seller Je suis une légende, pour entrevoir un peu plus son univers. A mon grand regret, j’ai trouvé que La maison des damnés, l’œuvre dans laquelle Stephen King a puisé sa principale source d’inspiration, faisait plutôt pâle figure face à Shining qui est plus abouti. Il est de surcroît difficile de ne pas établir un lien entre ces deux romans, les similitudes étant trop flagrantes. De ce fait, la demeure maléfique chargée d’un passé douteux de l’Overlook Hotel n’est pas sans rappeler la maison Belasco qui abrite aussi des esprits malfaisants. Ces deux établissements auréolés de scandale auraient tous deux été la propriété de gangsters. Ces détails expliquant le passé tourmenté de ces lieux hantés par le Mal, sont repris avec plus d’habileté dans Shining.

Le résumé de La maison des damnés, une histoire de fantômes un peu extravagante est par ailleurs assez basique en comparaison de l’œuvre élaborée de Stephen King : le docteur Barett, un para-psychologue émérite et sa petite équipe de scientifiques, s’installent dans un vieux manoir réputé hanté pour effectuer des recherches sur les phénomènes paranormaux afin de sonder les mystères de l’âme humaine, la mission que leur a confié un milliardaire excentrique malade finançant l’expérience.

Cette intrigue vaguement inquiétante, ayant été pourtant considérée comme avant-gardiste lors de sa première publication en 1971, est aujourd’hui passée de mode. Même si la lecture fût plutôt haletante, le dénouement reste selon moi bien trop prévisible et les mécanismes utilisés par l’auteur pour faire frémir le lecteur sont complètement éculés : le sang à profusion n’impressionne plus de nos jours ni les scènes racoleuses trop souvent injustifiées. Je doute d’ailleurs garder un souvenir marquant de cette lecture superficielle.

En bref : Si les revenants sont ici dans ces deux œuvres littéraires, aussi inquiétants que ceux peuplant les nouvelles gothiques anglo-saxonnes du XIXème siècle, ils deviennent plus vraisemblables quand ils revêtent le visage de l’Amérique profonde et décadente de notre siècle. Ma préférence va néanmoins à Shining, une œuvre culte de la littérature d’épouvante parue en 1977 ( soit six ans après la publication de La maison des damnés!) qui elle, n’est pas prête de tomber dans l’oubli. Je dois bien l’admettre, ce huis-clos terrifiant m’a au final beaucoup plu.

Ce roman angoissant me rappelle étrangement la chanson macabre « Hotel California », du groupe musical The eagles, qui aurait pu très bien amorcer les premières lignes d’une nouvelle fantastique prometteuse… Peut-être qu’un auteur au charisme de Stephen King s’attèlera-t-il un jour à la tâche ambitieuse d’écrire son histoire pour nous révéler ses secrets…

Pour finir, voici la bande-annonce remastérisée du film de Stanley Kubrick de 1980 :

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Personnaliser sa bibliothèque

bibliothèque 2     Une fois n’est pas coutume, je souhaitais faire une petite parenthèse légère au « Challenge Halloween » pour partager avec vous ma passion pour les bibliothèques. Je possède une grande collection de livres. Depuis notre installation dans notre nouvelle demeure, j’ai dû investir dans quelques meubles d’appoint pour contenir toute ma pile de livres qui s’alourdie un peu plus chaque mois. J’aime beaucoup les étagères blanches « Shabby chic », un style très british dont je raffole particulièrement. Je flâne d’ailleurs régulièrement dans les boutiques de Maisons du monde pour puiser mon inspiration lorsque je décore mon intérieur. Malheureusement, les meubles en bois de cette enseigne sont bien souvent trop onéreux pour mon modeste budget. Mais qu’à cela ne tienne ! J’essaie toujours de chercher des bons plans pour décorer sans trop me ruiner. Mon tendre m’a offert récemment un meuble magnifique bien rustique, blanc de surcroît, que nous avons dégoté… chez Ikea. Nous avons décidé ensemble de le customiser pour rendre son aspect plus vieillot et authentique. Si notre idée d’ajouter une petite touche colorée au meuble pour lui donner plus de cachet semblait en soi être au départ une bonne idée, l’entreprise s’est finalement révélée complexe. Le papier peint que nous avions choisi n’adhérait d’abord pas correctement au bois et il se gondolait et se décollait par certains endroits, une vraie catastrophe ! Il nous aura fallu nous armer de beaucoup de courage tout comme de patience pour pouvoir mettre cette bibliothèque enfin sur pieds, une tâche fastidieuse à laquelle nous avons consacré plusieurs soirées d’affilée. Alors que j’étais sur le point de baisser définitivement les bras, mon tendre m’a fait la surprise cette après-midi de finaliser seul le travail.  L’attente en valait la peine, je suis aux anges ! Le meuble me plait grandement et a déjà pris ses marques dans mon boudoir. Le résultat n’est-il pas bluffant ?

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Le treizième conte

Diane-Setterfield--Le-treizieme-conteMargaret Léa, bouquiniste et biographe à ses heures perdues, reçoit une lettre mystérieuse de Vida Winter, une romancière au succès planétaire qui aurait publié plus d’une centaine de best-sellers. Cette dame âgée et souffrante la sollicite pour écrire ses ultimes mémoires et lever le voile sur sa dernière œuvre inachevée, Le treizième conte. Elle souhaite enfin révéler la vérité sur son passé dont elle a souvent donné des versions trop édulcorées à la presse. Margaret, intriguée par la personnalité insolite de cette auteure prolifique accepte finalement cette requête ambitieuse. Mais en écoutant le récit fantasque de l’écrivaine, elle commence à douter de la véracité des faits : se peut-il qu’une fois de plus Vida Winter mente sur ses origines?

Déjà dix ans que ce livre trône sur mes étagères, ballotté d’un pays à l’autre au gré de mes déménagements successifs. Comment ai-je pu, si longtemps, passer à côté d’un tel bijou ? Diane Setterfield a un talent inné de conteuse, son récit est captivant. Impossible de poser ce livre sans vouloir tourner une nouvelle page. A la manière d’un classique britannique, le style de cette œuvre est d’une fluidité exceptionnelle. L’écrivaine anglaise nous livre ici un roman gothique magnifique à l’intrigue très originale. J’ai pris beaucoup de plaisir au fil des pages à remarquer les nombreuses références aux classiques britanniques du XIXème siècle car la romancière connait parfaitement ses lettres, ayant été par ailleurs professeur de littérature française avant de se consacrer à l’écriture. J’ai notamment relevé un petit clin d’œil aux nouvelles fantastiques d’Henry James en la personne d’Hester, cette institutrice inquisitrice à l’imagination débordante qui n’est pas sans rappeler la gouvernante hystérique du Tour d’écrou. Une allusion qui m’a bien fait sourire.

En outre, on retrouve les caractères principaux du genre gothique traditionnel des grandes œuvres romanesques d’Ann Radcliffe : une atmosphère passablement anxiogène et une demeure délabrée – la propriété d’Angelfield – où une famille d’aristocrates décadents, le symbole du déclin progressif de cette lignée souffreteuse, vit à l’écart du reste du monde dans la campagne reculée de l’Angleterre des années 30-40. Le lecteur découvre à travers le récit que Vida Winter fait de son enfance, l’histoire étrange de jumelles à la chevelure flamboyante qui communiquent à l’aide d’un dialecte secret qu’elles ont-elles-mêmes inventé. Ces deux petites filles prénommées Adeline et Emmeline, pourtant physiquement identiques, possèdent chacune une personnalité bien distincte : la première est foncièrement méchante, l’autre douce, aimante et bien souvent soumise à sa sœur. Nous sommes de ce fait très vite plongés dans l’ambiance claustrophobe des Hauts de Hurlevent, de Rebecca, tout comme de Jane Eyre. Cette dernière œuvre, de surcroît, tient une importance capitale dans ce roman. Je ne voudrais pas vous révéler laquelle, au risque de trahir le dénouement. Par ailleurs, les parents des deux petites filles, toujours livrées à elles-mêmes, ressemblent à s’y méprendre aux personnages d’Heathcliff et de Catherine Earshaw dans l’œuvre d’Emily Brontë. Charlie et sa sœur cadette Isabelle Angelfield entretiennent une relation ambivalente qui est essentiellement basée sur la douleur. Ce lien incestueux des plus malsain déteint sur leurs enfants, fruits de leurs amours défendus et marquera au fer rouge leur existence…

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J’ai trouvé tous les protagonistes de cette histoire particulièrement fouillés. En dépit de leur caractère inquiétant, ces personnages sont toujours touchants. Comment ne pas être bouleversé par le sentiment indéfectible qui lie Emmeline à Adeline ? Ensemble elles ne forment qu’un tout, lorsqu’elles sont séparées, une vague de chagrin les saisit, et elles se retrouvent complètement perdues. J’ai aussi beaucoup aimé Margaret, elle aussi passionnée de livres ;  appréciant davantage la compagnie des morts à celle des vivants, notre héroïne vit en effet recluse avec son père dans leur modeste librairie de livres anciens. Tout comme Vida Winter dont elle écoute les confessions, elle traîne aussi le fardeau d’un drame familial secret qui la ronge. L’auteur explore ainsi le traumatisme d’une enfance malheureuse qui a conduit la narratrice à devenir une grande écrivaine pour exorciser ses démons intérieurs.

Bien que le roman soit hautement inspiré (notons que l’une des héroïnes se nomme Adeline comme la victime Des mystères de la forêt d’Ann Radcliffe, ce choix  de prénom ne peut être anodin), Diane Setterfield parvient tout de même à s’éloigner de ses modèles littéraires en apportant sa propre touche. D’emblée, j’ai été happée par l’intensité du récit, si bien qu’il m’a été difficile de me plonger par la suite dans de nouvelles lectures. Cette œuvre singulière vous surprendra autant qu’elle vous enchantera. Je dois bien l’admettre, la fin m’a soufflée.

Seul léger bémol cependant, les deux derniers chapitres qui clôturent le roman sont à mon sens un tantinet bancals. Il semble que l’auteure ne savait plus vraiment comment conclure son œuvre. Ces dernières pages n’étaient finalement pas utiles au dénouement de l’intrigue, elles semblent avoir été ajoutées à la dernière minute et paraissent un peu trop brouillonnes à mon goût. Néanmoins, ce petit point noir n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Le treizième conte reste pour moi un grand coup de cœur qui entre en résonnance avec l’univers fantasmagorique des œuvres de Carlos Ruiz Zafón. J’ai visionné l’adaptation télévisée de la BBC de 2013 et ne comprends pas encore une fois pourquoi elle reste si méconnue des téléspectateurs français. Elle mériterait davantage d’attention et devrait être diffusée sur nos chaînes nationales. La performance de Vanessa Redgrave qui incarne à l’écran Vida Winter est tout bonnement excellente.

En bref : un conte pour adulte brillant, respirant le confinement et la solitude, mais aussi un hommage vibrant à la littérature anglaise classique. Ce tout premier roman audacieux s’est révélé un véritable tour de force littéraire. Sans conteste, du grand art, comme seuls les Anglais savent le faire… Nul doute que ce chef-d’œuvre envoûtant, aux frontières du fantastique, à la manière des histoires de fantômes d’Henry James dont je raffole, occupera une place de choix dans ma bibliothèque.

La bande-annonce de la version de la BBC :

Ma première étape du « Challenge Halloween« .

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Publié dans Classique britannique, Lire du fantastique, roman gothique, Saga familiale | 34 commentaires

Retour du mois Halloween!

Chaussez vos bottes de sept lieues, la randonnée infernale est enfin ouverte ! Suivez-le guide. Cette année, Lou et Hilde ont décidé de nous entraîner à la pleine lune sur les sentiers escarpés d’une lande battue par les vents. Nous ferons ici durant notre périple plusieurs haltes. Tachez cependant de ne pas vous perdre dans la forêt que nous traverserons, elle est réputée hantée tous comme la demeure de Dragonwick où nous feront étape… Prenez aussi garde aux esprits qui rôdent la nuit dans les couloirs sinueux de l’Overlook Hotel. Si certains sont particulièrement facétieux d’autres en revanche peuvent se révéler diaboliques… Enfin, si au détour d’un corridor vous croisez des jumelles, méfiez-vous l’une d’entre elle est peut-être maléfique…

Nous débutons aujourd’hui même une nouvelle saison halloweenienne. Ce challenge littéraire s’achèvera le 5 novembre, de quoi nous laisser suffisamment de temps pour y participer pleinement. Je l’attendais avec impatience de plusieurs mois déjà.  En prévision de ce défi, j’ai une fois de plus déterré de nombreux trésors de ma bibliothèque et ai aussi fait quelques acquisitions pour l’occasion. Après moult hésitations, je me suis finalement fixé une liste d’une dizaine de livres dans laquelle je piocherai au gré de mes envies. A ce programme de lectures, je compte ajouter une sortie cinéma spéciale Halloween le 14 octobre (devinez laquelle ? Je vous donne un indice : il est question de maison hantée au  XIXème siècle…).

Pal Halloween

Ce mois-ci, le roman gothique tout comme les histoires de revenants seront avant tout à l’honneur sur ce blog. J’ai ainsi préféré me focaliser davantage sur le fantastique ainsi que le roman noir en lisant des œuvres dérangeantes qui font frissonner sans néanmoins verser dans l’horreur sanguinolente et gore que je trouve souvent grotesque. Méfiez-vous cependant, ces œuvres n’en seront pas pour autant moins effrayantes !

J’ai jeté un œil au calendrier des activités prévues tout au long du mois. Je compte participer humblement à certaines d’entre elles. Le jour du « Classique maudit » qui se déroulera le 22 octobre m’intéresse particulièrement ainsi que la lecture commune de Stephen King si elle est toujours maintenue. J’attends encore sa date précise pour l’instant, en attendant je dévore Shining.

Je me réjouis déjà d’avance à l’idée de reprendre cette aventure. Bien entendu, je ne dérogerai pas à la règle et visionnerai également quelques films d’épouvante tels que La dame en noir 2 pour l’occasion en me goinfrant de cookies et en dégustant une délicieuse soupe au potiron ! Je posterai aussi quelques photos de mes décorations d’Halloween au fil des jours. Bonne randonnée!

En attendant pourquoi ne pas jeter un œil à ces anciennes chroniques diaboliques, peut-être y trouverez-vous des idées de lectures futures…

°Carmilla de Sheridan Le Fanu

° The woman in black de Susan Hill

° Pauline d’Alexandre Dumas

° Le château d’Eppstein d’Alexandre Dumas

°Le miroir d’Edith Warthon

°Frankenstein de Mary Shelley

° Une famille de vampire d’Alexeï Tolstoï

° Un bébé pour Rosemary d’Ira Levin

° Le tour d’écrou d’Henry James

° Les lumières de septembre de Carlos Ruiz Zafon

° Histoires de fantômes (édition bilingue)

° Mary Reilly de Valérie Martin

Si vous souhaitez participer à l’événement c’est ici !

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Publié dans Chronique diabolique 2015 | 25 commentaires

La bête dans la jungle

41gEX6mIIWL._SX300_BO1,204,203,200_Je viens tout juste d’achever ce court roman percutant d’Henry James, maître incontestable de la nouvelle au XIXème siècle. Souvenez-vous, il y a un an déjà je vous parlais avec passion du Tour d’écrou, une histoire de fantômes particulièrement angoissante. Aujourd’hui, je me suis à nouveau attelée, non sans mal, à la lecture de La bête dans la jungle, une œuvre singulière qui m’a interpellée par sa portée philosophique.

John Marcher retrouve par hasard au cours d’une visite à la demeure splendide de Weatherend, Mary Bartram, une jeune femme qu’il avait rencontrée lors d’un voyage en Italie dix ans plus tôt. Cette dernière lui rappelle un épisode marquant de leur passé commun : un secret terrible que lui aurait confié John dans un moment de complicité fugace. En effet, le jeune homme a depuis son enfance l’intime conviction que son existence sera bouleversée un jour par un événement majeur qu’il associe à une bête monstrueuse tapie dans l’ombre, prête à bondir à la moindre occasion. Ce pressentiment saugrenu rythme ainsi son quotidien. Subjuguée par la confiance sans faille de John en sa destinée, Mary deviendra son unique confidente et partagera tout au long de sa vie cette attente désespérée. A la disparition douloureuse de son amie de toujours, John s’interrogera sur la perte frustrante de Mary et se rendra compte qu’il est peut-être passé à côté de l’essentiel de sa vie…

Henry James a le chic pour nous mettre mal à l’aise au fil des pages. Moins surprenante que Le Tour d’écrou que j’avais préféré à bien des égards, La bête dans la jungle, explore également avec finesse la psychologie de ses personnages tels que cet homme narcissique rongé par ses rêves fantasmagoriques de grandeur. John Marcher se complaît dans l’attente dérisoire d’un événement marquant. Les occasions se multiplieront sans qu’il saisisse les opportunités d’amour que lui tend inlassablement la main du destin. Une amitié teintée d’ambiguïté naîtra entre Mary et lui. La jeune femme vieillira finalement à ses côtés sans qu’elle ne devienne jamais véritablement sa compagne ou même son amante. Car John Marcher n’a que faire de la passion amoureuse, à l’évidence il est incapable d’aimer. Notons qu’Henry James, atteint dans sa jeunesse d’une mystérieuse maladie, se croyait lui-même impuissant. Peut-ce est-ce là l’écho du mal qui le rongeait ? En dépit du charme flagrant de cette jeune femme, John ne l’épousera pourtant jamais. Mary se compromettra d’ailleurs par sa faute aux yeux de la société et demeurera toujours célibataire malgré sa grande beauté. Bercée par les mêmes illusions, elle alimentera sans le vouloir ses fantasmes égoïstes, espérant pouvoir être associée à ce destin brillant. Il est triste de la voir gâcher sa vie en vain.

Ainsi donc, John Marcher est un personnage moyennement sympathique et, finalement, plutôt commun. Au risque de m’attraper des nœuds au cerveau, j’ai tenté de saisir tout le sens de ce texte doux-amer. Malgré leur brièveté, les nouvelles d’Henry James sont d’une richesse incontestable. Elles soulèvent toujours de nombreuses interrogations (parfois un peu fumeuses) sur la vie et le temps qui passe. Son écriture alambiquée peut s’avérer déroutante pour un lecteur non-aguerri, l’auteur débutant cette nouvelle par la fin en prenant à contre-pied le modèle du conte de fées traditionnel. L’histoire d’amour tant espérée par le lecteur est de ce fait avortée dès les premières pages du livre.

Bien que j’aie lu avec avidité cette nouvelle excellente, elle reste néanmoins un tantinet frustrante par certains aspects car ses personnages sont constamment figés dans l’attente. Tant que Mary vivra, John existera à travers son regard admiratif. A sa mort, il n’aura désormais plus de raison d’être. Il effleurera à plusieurs reprises cette vérité abominable pour s’en écarter une fois de plus brutalement jusqu’à l’épiphanie qui lui fera enfin saisir l’importance de ce gâchis. Une morale cruelle que le héros ne comprendra que trop tardivement…

En bref : Henry James maîtrise avec perfection le réalisme littéraire. D’une puissance vénéneuse, cette lecture intense parsemée de non-dits, brosse le portrait pathétique d’un homme suffisant pris au piège de ses illusions perdues, et qui découvrira avec amertume la médiocrité de son existence révolue. Ce récit cruel sur la peur du désir et la quête constante d’un bonheur insaisissable laisse songeur… Il semble renforcer la fameuse devise du cercle des poètes disparus : Carpe diem en nous rappelant qu’il faut profiter de chaque instant. Si banals soient-ils, ces moments sont le sel de notre vie. A méditer.

Cette nouvelle féroce me rappelle étrangement les paroles de cette magnifique chanson Only the very best (seulement le meilleur) de Peter Kingsbery que j’écoute souvent en boucle et qui débute par ces mots: « No one can have more than their due, I wanted life, I wanted you, only the very best, a reasonable request’.

Première participation au défis  Le mois américain de Titine du blog Plaisirs à cultiver et au Challenge XIXème siècle de Fanny, du blog Dans le manoir aux livres.

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Manderley for ever

9782226314765FSPour notre plus grand bonheur cette année, Tatiana de Rosnay s’est lancée sur les traces de Daphne du Maurier, une initiative que je ne peux que saluer étant une fervente admiratrice de cette romancière anglaise prolifique. J’avais en effet découvert avec émerveillement son talent exceptionnel durant mon adolescence. Je garde encore un souvenir impérissable de Rebecca et de Ma cousine Rachel tout comme de Jamaïca Inn. Passionnée par sa vie tout comme son œuvre foisonnante (pas moins de 15 romans, six recueils de nouvelles et j’en passe), je m’étais rendue, il y a quelques années à la manière d’un pèlerin, à Bodmin en Cornouailles pour visiter « L’auberge de la Jamaïque » où un musée remarquable lui est entièrement consacré. Bien entendu, lorsque j’ai appris la parution de cette biographie à la couverture sublime, je n’ai pas hésité à l’ajouter à ma liste d’envie, espérant pouvoir l’acquérir dès que mon porte-monnaie me le permettrait. Finalement, ce sont mes parents qui me l’ont généreusement offert à l’occasion de mon anniversaire.

Menabilly Daphne

Tatiana de Rosnay nous relate donc dans cette biographie romancée la vie tout comme le parcours d’écrivain torturé de Daphne du Maurier, une femme aux mille facettes qui nous fascine et nous émeut autant qu’elle nous agace parfois. L’auteure revient ainsi sur ses passions secrètes tout comme ses relations familiales complexes. On y découvre une femme au caractère bien trempé qui n’aspirait qu’à la liberté, celle de pouvoir vivre pleinement de sa plume. Cette biographie fourmille d’anecdotes sur l’écrivaine anglaise qui ne vivait que pour ses obsessions, sa passion dévorante pour l’écriture et les demeures vétustes chargées d’Histoire qui ont nourri son génie créateur, car Daphne du Maurier est aussi une dame pour le moins excentrique, qui préférait davantage les murs humides d’une bâtisse décrépie à la compagnie chaleureuse de ses proches. Elle aimait ainsi d’un amour passionné Menabilly, un manoir vieillot à l’attirance magnétique que lui louait une vieille famille d’aristocrates en Cornouailles durant de nombreuses années. C’est là qu’elle écrivit fiévreusement, loin des fastes des mondanités londoniennes, ses plus grands succès littéraires. Malgré le froid mordant du manoir et l’eau du robinet souvent verdâtre d’une tuyauterie défectueuse, Daphne du Maurier obstinée, refusera longtemps d’abdiquer. L’écrivaine restera indifférente aux supplications de ses trois enfants (Flavia, Tessa et Kits) qui, pour supporter la température glaciale, se verront forcer de dormir emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver. Malheureusement, Daphne sera finalement forcée de la quitter sous la pression des propriétaires impatients souhaitant reprendre possession des lieux. Cette expérience douloureuse sera vécue comme un véritable deuil, un déchirement dont elle aura du mal à se remettre autant que de la disparition de son époux bien-aimé, Tommy, le vaillant officier de l’empire britannique, attaché de la reine Elisabeth II, dont elle fut éperdument amoureuse.

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Tatiana de Rosnay n’émet aucun jugement de valeur et nous laisse faire la part des choses. Néanmoins, malgré cette neutralité, la personnalité un tantinet antipathique de Daphne du Maurier transparaît dans chacune de ces pages. Cette dernière, individualiste, négligeait souvent ses enfants tout comme son époux au détriment de sa passion pour l’écriture, une activité vorace qui l’occupait nuit et jour. Pour s’y consacrer entièrement, elle demandera un jour à son mari de faire chambre à part. Ce choix égoïste sonnera le glas de leur relation déjà ébranlée par le traumatisme de guerre de Tommy qui traversera les deux conflits mondiaux. L’officier ne s’en remettra jamais véritablement et noiera son malheur dans la boisson. J’ai eu d’ailleurs beaucoup de peine pour cet homme solitaire que Daphne du Maurier surnommait avec affection « Tristounet », un sobriquet pathétique qu’il gardera jusqu’à sa mort. Si Tommy, dépressif, ne fut pas toujours en accord avec le choix de mode de vie un peu bohème de Daphne, il lui demeurera toutefois fidèle jusqu’à son dernier souffle en l’encourageant toujours dans ses projets littéraires.

On apprend de surcroît à travers ces bribes savoureuses, que l’écrivaine anglaise était issue d’une famille d’artistes et avait des origines nobles françaises. Son père, Gérald du Maurier, était un acteur illustre de théâtre, ses sœurs Angela et Jeanne étaient écrivaine et peintre. On sait peu de chose, en revanche, de la mère qui fut pourtant aussi dans sa jeunesse actrice. Daphne du Maurier nourrit une admiration sans borne pour sa famille paternelle et en particulier pour son grand-père « Kiki », un grand romancier qui s’expatria longtemps à Paris et qui lui insufflera le goût de la littérature. J’ai été particulièrement intéressée par le personnage d’Angela, la sœur aînée de Daphne du Maurier plus présente dans cette biographie que Jeanne, la cadette qui reste trop nimbée de mystère. Par ailleurs, Angela s’attèlera elle aussi à la tache laborieuse de l’écriture, sans grand succès néanmoins. Éclipsée par le talent monstrueux de sa sœur Daphne si ambitieuse, elle évoquera dans ses mémoires, avec bienveillance, leur rivalité d’écrivaine supposée. Ces deux sœurs étaient en effet très proches et ne manquaient pas de tarir d’éloges sur leurs travaux littéraires respectifs.

Bien que Daphne du Maurier se soit désolée souvent dans sa jeunesse de son manque d’indépendance financière vis-à-vis de ses parents, elle ne vécut jamais dans la misère. En outre, sa famille ayant été très fortunée, celle-ci satisfaisait sans broncher tous ses caprices. Son père un tantinet abusif, avec qui elle entretenait une relation complexe d’amour-haine, lui offrira un voilier magnifique puis, Ferryside, une maison de vacances somptueuse située face à la mer, à Fowey en Cornouailles où elle aimait passer la majorité de ses vacances.

Ferryside

J’ai été agréablement surprise de découvrir un lien de parenté entre le clan du Maurier et J.M Barrie, l’éminent créateur de Peter Pan. Le dramaturge et écrivain fut effectivement le tuteur des cousins de Daphne qui inspirèrent les personnages des enfants perdus du Pays imaginaire ! D’ailleurs, Daphne, avait imaginé au cours de son enfance, un alter ego à partir du modèle de Peter Pan, Eric Avon, qui lui permettra de se glisser dans la peau des protagonistes masculins de ses œuvres.

Tatiana de Rosnay nous révèle d’autres secrets comme les relations saphiques qu’eut Daphne avec plusieurs femmes qui devinrent au fil des années des muses pour ses héroïnes de papier. La plus célèbre reste Fernande Yvon, une professeure française qu’elle aima passionnément dans sa jeunesse avant de rencontrer son époux.

Ainsi donc, Tatiana de Rosnay ressuscite avec panache cette écrivaine à la personnalité contradictoire. Une femme sulfureuse qui ne résistera pourtant pas aux traditions sociales de son époque en se mariant et en fondant une famille malgré sa soif d’indépendance. Aussi évoque-t-elle ses démons intérieurs, sa quête perpétuelle du bonheur pour contrer ce qu’elle appelait « Le ruban noir » des du Maurier, une tendance atavique à une certaine mélancolie dépressive qui avait déjà gagné auparavant son père, son grand-père et son mari. Je dois admettre que j’ai préféré la partie sur sa jeunesse, plus gaie, tandis que la fin du livre m’a un peu déprimée. Daphne du Maurier ne se considérait pas comme une romancière à suspens à l’eau de rose et tentera vainement de s’écarter de ce genre trop déprécié par les critiques. Elle ne comprenait de ce fait pas l’engouement des lecteurs pour Rebecca, son principal chef-d’oeuvre, un roman gothique qui, selon elle, ne reflétait pas réellement son talent véritable d’écrivaine. Malheureusement, le fantôme de Rebecca la poursuivra jusqu’à la fin…

DAPHNE DU MAURIER

En bref : cette incursion réjouissante dans l’univers de l’auteure fut un véritable régal. L’exercice de style est réussi, chapeau bas à Tatiana de Rosnay pour ce travail titanesque de recherches. Cette biographie éblouissante très érudite, n’a pas complètement terni l’image que j’avais de Daphne du Maurier.  Même si l’on y entrevoit une facette de l’écrivaine qui n’est à mon sens pas toujours valorisante, son caractère profondément humain la rend par certains aspects attachante. D’une plume fluide, Tatiana de Rosnay nous livre donc un hommage vibrant à cette romancière provocatrice, francophile et à l’humour pince sans rire. En outre, ce livre-écrin est agrémenté de superbes clichés de Daphne du Maurier en compagnie de ses proches ainsi que des propriétés qui marquèrent sa carrière littéraire. Une édition soignée, faite avec goût. Un bel ouvrage à ne surtout pas manquer!

Première participation au « Challenge Daphne du Maurier » organisé par Nath du blog Un chocolat dans mon roman.

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