L’Ombre du Vent/ Marina de Carlos Ruiz Zafon

Après une longue absence sur la blogosphère due à une année particulièrement chargée, je profite de cette parenthèse inédite que nous offre paradoxalement ce confinement historique pour revenir vers vous et vous faire part de mes toutes dernières lectures.

Je dois l’avouer, je n’ai pas été une lectrice très vorace pendant ces derniers mois mais finalement grâce à cette retraite forcée j’ai pu enfin me consacrer à cette brique qui prenait depuis trop longtemps la poussière sur mes étagères. Il était grand temps de déterrer ce trésor ! Et quelle bonne pioche ! J’avais lu il y a quelques années, Les lumières de Septembre que j’avais grandement apprécié, et je dois vous avouer, L’ombre du vent a largement dépassé mes attentes ! Une fois de plus la magie a opéré car j’ai été très vite happée par le récit. Carlos Ruiz Zafon a même réussi à me faire renouer avec mon plaisir de lecture, c’est vous dire ! J’ai d’ailleurs découvert que notre bibliothèque familiale regorgeait de ces œuvres. J’ai donc enchaîné aussitôt avec la lecture de Marina.

J’ai en effet choisi de me confiner en compagnie d’écrivains hispaniques, c’est pourquoi je ne vous parlerai pas ici d’un livre mais de deux !

J’aime ce vieux Barcelone que dépeint avec tant de brio l’auteur. Dans l’ombre du vent, roman baroque destiné à un lectorat adulte, celui-ci nous transporte dans une ville d’après-guerre marquée par les drames de l’époque franquiste.

L’histoire débute par une matinée brumeuse de 1945… Daniel Sempere, le narrateur qui n’est encore qu’un petit garçon, découvre un endroit magique et énigmatique dans le quartier gothique barcelonais, « Le cimetière des Livres oubliés ». Son père qui l’accompagne, lui fait prêter serment, il ne devra divulguer son existence à quiconque. Parmi la multitude de livres abandonnés sur les étagères poussiéreuses de cette gigantesque bibliothèque clandestine, Daniel doit, selon la tradition familiale, « adopter » un livre pour lui insuffler une nouvelle vie. Son choix se porte sur un titre mystérieux, L’ombre du vent. Il ne se doute pas que cette décision bouleversera à jamais son existence, le propulsant malgré lui dans une aventure vertigineuse à la recherche de Julian Carax, un écrivain maudit tombé dans l’oubli pour s’être volatilisé à la suite d’un duel sanglant…  Je n’en dévoilerai pas davantage au risque de « spoiler » ce roman flamboyant qui est d’ailleurs un hommage flagrant au genre littéraire gothique du XIXème siècle dont il s’inspire grandement.

Résumer une œuvre d’une telle envergure, c’est révéler une entreprise particulièrement complexe car si la trame principale suit l’enquête du jeune narrateur à la recherche du passé énigmatique de Carax, elle ne résume en rien le sel même de l’histoire. Ce roman baroque exceptionnel est ainsi construit à l’image d’un kaléidoscope où les intrigues s’imbriquent pour finalement forger un gigantesque puzzle. Et c’est bien ce qui en fait son originalité ! Carlos Ruiz Zafon a un talent indéniable pour également brosser des personnalités. Il croque ainsi avec panache, le portrait haut en couleur, de Fermin, un ancien espion reconverti malgré lui en clochard puis en libraire et bouquiniste rompu. Ce personnage éclatant demeure incontestablement mon préféré. J’ai particulièrement aimé ses tirades et répliques savoureuses, à la fois drôles et enlevées qui pimentent les dialogues. Si cette galerie plaisante de personnalités farfelues m’a incontestablement plu, l’attraction pour cette œuvre est pourtant ailleurs, elle est sans-doute dans cette écriture graphique, propre à l’auteur qui m’a d’emblée séduite. On a parfois l’impression de sentir et pouvoir presque toucher les pierres de cette vieille Barcelone. En outre, cette plume poétique est d’une fluidité exceptionnelle. Je ne rêve à présent que d’une chose, partir sur les traces du narrateur pour reproduire son parcours et visiter enfin cette ville que l’on dit ensorcelante… Un jour peut-être lorsque nous serons à nouveau libres de prendre le large. En attendant, je compte m’évader par la pensée en poursuivant cette tétralogie avec la découverte du deuxième volume : Le jeu de l’Ange

Ainsi donc, il est peu surprenant que L’Ombre du vent soit aujourd’hui considéré comme un classique contemporain. Tous les ingrédients sont par ailleurs présents pour en faire un petit chef-d’œuvre d’écriture : une histoire d’amour tragique, une demeure vétuste abandonnée derrière des grilles rouillées par le passage du temps, des destins funestes auréolés de mystère, enfin des secrets de familles qui ternissent encore le présent de nos héros. En somme, vous l’aurez deviné, cette lecture est addictive !

 Enfin, les situations théâtrales qui ponctuent le récit, parfois critiquées par des lecteurs tatillons, n’ont en rien terni mon plaisir de lecture, j’y ai décelé un bel hommage aux romans à tiroirs rocambolesques de Dumas. Mon ressenti manque surement d’objectivité !

Qu’à cela ne tienne, cette œuvre foisonnante empreinte de mystère, une ode à la littérature, est pour moi un grand coup de cœur. Une lecture chronophage que j’ai engloutie en quelques jours. J’ai également lu Marina avec avidité, quand bien même l’écriture tout comme l’intrigue fantastique semblent à mon sens moins abouties. Cette lecture séduira assurément le jeune public et demeure une bonne introduction à l’œuvre de Carlos Ruiz Zafon. J’ai bien entendu aimé retrouver la plume fluide de cet écrivain espagnol tout comme cet univers baroque envoutant.

Un dernier mot sur les éditions Robert Laffont, qui ont fourni un écrin somptueux aux romans de Carlos Ruiz Zafon en soignant avec goût ses couvertures. Les photographies en mode sépia un brin désuètes sont tout simplement sublimes.

 Si vous avez aimé ce type de romans, je vous conseille de lire également dans la même veine, Le treizième conte

 

 

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Le Fantôme et Mrs Muir

Voici une lecture pour le Mois anglais, qui se prêtait merveilleusement bien au climat ambiant de cette saison. Le temps demeure ici en Normandie plutôt morose avec des températures un peu fraîches et l’humidité persiste malgré l’annonce de l’été imminent… Où se cache donc le soleil !? Aussi je n’éprouve qu’une envie, me calfeutrer sous un plaid, en compagnie d’un bon roman et d’une tasse de thé réconfortante… Pour cette troisième participation, j’ai choisi de dépoussiérer un classique « vintage », une œuvre culte, poétique et singulière dont j’ai grandement apprécié la lecture…

L’histoire prend pour toile de fond les années 1900. Lucy Muir, une jeune et jolie veuve, décide de louer « Les Mouettes », un cottage meublé, au charme désuet, situé à Whitecliff dans une station balnéaire du Dorset, pour s’y établir avec ses deux enfants, Cyril et Anna, ainsi que sa servante, Martha, à son service depuis toujours. L’endroit isolé, en pleine campagne, semble en effet idéal pour accueillir cette petite famille bien sous tous rapports ; l’affaire est d’ailleurs inespérée, le prix étant anormalement bas. Pourtant, lorsque Mrs Muir souhaite visiter la coquette demeure, son agent immobilier, Mr Coombe, se montre réticent et, le regard fuyant, s’empresse de la dissuader d’y séjourner. Selon lui, ce lieu reclus ne sied guère à une jeune femme célibataire… Quel terrible secret tente-t-il donc de lui dissimuler ? Mrs Muir découvre très vite la vérité : le manoir est hanté par le fantôme d’un capitaine au caractère bien trempé… Qu’à cela ne tienne, elle n’a pas dit son dernier mot ! Fascinée et attirée par cette présence surnaturelle, Lucy Muir s’installe au grand dam de son entourage dans la propriété… Une décision extraordinaire qui bouleversera à tout jamais sa destinée…

Quelle belle lecture ! Cette histoire d’amour sublime, pourtant peu crédible de prime abord, qui flirte avec le genre fantastique sans toutefois y appartenir véritablement m’a émue jusqu’aux larmes ! J’ai aimé ces deux personnages principaux et en particulier le lien ténu qu’ils développent ensemble au fil des années, malgré leur rencontre totalement improbable. Mrs Muir est un bout de femme attachant, incarnant parfaitement la gente féminine de son époque, prolongement du XIXème siècle qui s’éteindra avec la 1ère Guerre mondiale, car elle évolue dans un univers encore très patriarcal où les femmes ont peu droit au chapitre. Cette jeune veuve, est en effet constamment infantilisée et dépréciée par son entourage, le carcan victorien demeurant particulièrement asphyxiant. Suffocant dans ce milieu corseté, Lucy Muir doit sans cesse s’affirmer pour conserver son indépendance. Tout le monde semble avoir une opinion sur son mode de vie tout comme ses initiatives. Son fils Cyril lui-même n’est pas mieux lorsqu’ayant atteint l’âge adulte il la congratule avec une pointe de mépris sur ses tentatives modestes d’écriture, l’interrogeant au passage avec une curiosité feinte : écrit-elle un livre de cuisine ? Abject.

Ainsi une douce brise d’émancipation féminine souffle sur ce roman, et c’est bien grâce au pouvoir de l’écriture que Mrs Muir se réalisera en tant que femme. Certes, sa soif d’indépendance reste partielle, car elle ne se défait jamais véritablement du joug masculin, ayant toujours besoin d’un homme pour l’épauler dans son entreprise ; le capitaine lui dictera ainsi le roman qui lui permettra d’accéder à son autonomie financière… Mrs Muir fait d’ailleurs parfois preuve d’une naïveté déconcertante et notamment, lorsque sensible à la flatterie, elle s’entiche au premier regard d’un vulgaire poseur, puéril et vaniteux, pour finalement sans mordre les doigts… Le lecteur déplore le caractère parfois trop ingénu de l’héroïne qui malgré son âge mûr et ses expériences d’épouse, demeure d’un bout à l’autre du roman une femme-enfant. On remarquera l’ironie de cette situation puisque l’homme qui la bernera, pourtant bien réel, a contrario du capitaine, se révèlera la véritable illusion de l’histoire. L’entêtement frisant parfois l’obstination tout comme son audace qui la caractérisent sont néanmoins ses principales forces et lui feront gagner graduellement l’admiration et le respect du capitaine.

Si j’ai aimé cette héroïne de papier pétrie de contradictions, je dois bien admettre avoir eu un faible pour le personnage masculin du Capitaine Gregg. Ce loup de mer aux faux airs de capitaine Haddock représente le mâle à l’état pur. Derrière son caractère bourru se cache cependant un cœur tendre. Il est rare de trouver aujourd’hui ce genre de personnage qui frôle parfois la misogynie… Son tempérament viril le rend toutefois irrésistible. Rex Harrison incarne à merveille cette force brute dans l’adaptation de Joseph L. Mankiewicz. Les discussions orageuses tous comme les réparties drôles de ces deux personnages que tout oppose, donnent également une saveur toute particulière à cette œuvre. Aussi ai-je pris particulièrement plaisir à suivre leurs tribulations.

L’auteure brosse donc le portrait émouvant d’une femme déchirée entre sa réalité et ses fantasmes. J’ai été d’emblée séduite par cette rencontre hors du temps, une histoire d’amour impossible mais pourtant éternelle. Cette vision de la vie très poétique donne à réfléchir sur notre condition de simple mortel… On observe d’ailleurs, durant les derniers chapitres, avec un certain pincement au cœur, le déclin progressif de Mrs Muir qui sombre peu à peu dans la vieillesse. Le récit de sa fin de vie est extrêmement touchant. Je dois avouer que le dénouement m’a profondément bouleversée. A noter qu’il est aussi admirablement bien rendu dans l’adaptation cinématographique de Mankiewicz. Lucy Muir s’éteindra comme elle a vécu, retirée du monde, loin de ses frivolités et de ses mondanités, dans sa retraite paisible qu’elle a elle-même choisie…

En bref : Cette rencontre hors du commun est une magnifique histoire d’amour qui transcende le temps et l’espace. Dans un style classique mais efficace qui rend cette lecture d’une grande fluidité, l’auteur traite avec habileté les thèmes de la réalisation de soi tout comme celui du courage, celui de rompre en s’acceptant comme différent malgré les jugements des autres. Une lecture addictive à ne surtout pas manquer.

Un dernier mot sur l’adaptation : Ce petit bijou du cinéma mêle habilement le fantastique au romantique. Certains pourraient trouver à redire sur la mièvrerie de la mise en scène, qui empiète sans-doute parfois un peu trop sur l’histoire ; et même s’il est vrai que le jeu maniéré de Gene Tierney m’a parfois déroutée, il n’a cependant en rien entravé mon plaisir de visionner ce film qui demeure encore selon moi une œuvre culte. Gene Tierney et Rex Harrison forment un duo remarquable. J’ai aussi aimé la bande-originale du film, envoûtante, mystérieuse et intrigante à souhait, qui ponctue avec brio l’intrigue… Si vous aimez ce film, je vous recommande aussi chaudement le film Dragonwick dans la même veine et dans lequel Gene Tierney, cette beauté funeste, incarne une fois de plus le rôle-titre.

La bande-annonce:

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Belgravia

Bruxelles, juin 1815.

A la veille de la célèbre et sanglante bataille de Waterloo, un somptueux bal est donné chez la duchesse de Richmond. La fête bat son plein tandis que les troupes françaises progressent sur le territoire… Mais l’aristocratie anglaise n’en a cure, au diable les envahisseurs, la saison des bals a débuté, pour rien au monde, on ne manquerait ces mondanités. Parmi la liste prestigieuse des convives, la famille Tranchard, des bourgeois parvenus, a réussi à obtenir une invitation grâce à leur ravissante fille Sophia qui s’est attirée les grâces d’Edmund Bellasis, le meilleur parti du moment. Mais la fête est soudainement interrompue par l’annonce de la bataille de Waterloo qui marquera le retour puis la fin précipitée de Napoléon. Vingt-cinq ans plus tard, les Tranchard qui ont gravi les échelons de la société se sont installés à Belgravia, l’un des quartiers les plus huppés de la capitale, le bastion privilégié de l’aristocratie londonienne. Mais un secret scandaleux est sur le point d’être révélé, menaçant leur ascension sociale fulgurante…

Voilà une lecture aux accents victoriens particulièrement exaltante ! Julian Fellowes nous entraîne dans un tourbillon palpitant d’intrigues d’alcôves où fourmille une galerie de personnages hauts en couleurs et inoubliables. L’auteur dépeint en effet avec maestria l’aristocratie anglaise, cette élite sociale inflexible et extrêmement arrogante qui se voit forcer de côtoyer la classe émergente d’arrivistes bourgeois ayant fait fortune après la défaite de Napoléon. C’est le cas de la lignée des Brockenhurst qui se retrouve malgré elle associée aux Tranchard. J’ai eu bien évidemment une préférence pour cette famille ambitieuse, un couple représentant la nouvelle aristocratie de l’argent et annonçant les prémices de la classe moyenne bourgeoise, avide de réussite mais pourtant étonnamment attachante. L’épouse Tranchard, Anne, une femme lucide consciente du ridicule de son mari, un vulgaire roturier dont la soif constante et démesurée de se distinguer l’agace au plus au point, demeure mon personnage préféré du roman. Cette petite bourgeoise, à la fois éduquée et raisonnable connait certes ses limites mais elle incarne par ailleurs une certaine sagesse d’esprit. Contrairement à son époux James, toujours insatisfait, Anne Tranchard aspire à une vie retirée bien tranquille dans sa demeure de campagne. J’ai également beaucoup aimé le « héros » de l’histoire, Charles Pope, fils adoptif d’un pasteur, symbole du progrès. Ce dernier, travailleur et entreprenant, souhaite s’embarquer pour les Indes afin de se lancer dans l’industrie du coton. Ainsi, si le roman prend pour toile de fond l’ère victorienne, la révolution industrielle se profile déjà doucement à l’horizon. Par certains thèmes, l’œuvre m’a rappelé l’atmosphère des romans sociaux d’Elizabeth Gaskell tels que Nord et Sud, un classique remarquable et incontournable de la littérature britannique. Si le couple Tranchard illustre le dynamisme de cette nouvelle classe, en perpétuel mouvement, en revanche, j’ai trouvé le personnage féminin de Lady Brockenhurst, la mère d’Edmund Bellasis, moyennement sympathique pour demeurer figée dans ses préjugés. Il faut l’admettre, son intolérance et son obsession viscérale pour les seuls titres nobiliaires la rendent aux yeux du lecteur franchement horripilante. Impossible donc de m’y attacher.

Julian Fellowes nous emporte donc dans un carrousel d’intrigues où les commérages en tout genre tout comme les propos vipérins se révèlent des armes tout aussi redoutables qu’un fusil sur un champ de bataille. Entre mensonges et trahisons, l’indiscrétion des domestiques, les faux-semblants et les manipulations féminines, tous les coups sont permis pour arriver à ses fins ! L’auteur dresse de ce fait un portrait savoureux d’une société britannique étriquée, incroyablement conservatrice, et la thématique de la lutte des classes de cette époque est finement abordée. J’avoue que cette lecture addictive m’a tenu éveillée bien des soirées.

L’auteur et scénariste de Downtown Abbey, retranscrit une fois de plus avec brio les us et coutumes de cette époque. La plume fluide et classique du romancier tout comme son ironie débridée distillée avec finesse au fil des pages, m’a par ailleurs rappelé les romans de Jane Austen et en particulier l’atmosphère rocambolesque de Lady Susan. J’y ai également décelé des clins d’œil aux classiques de Charles Dickens, et en particulier dans sa construction littéraire, l’œuvre imitant avec talent le genre du roman historique à tiroirs riche de nombreux coups de théâtre.

En bref : Sous le couvert ludique de la fiction, Julian Fellowes nous fait ainsi découvrir un univers impitoyable à souhait, un vrai régal ! Les multiples rebondissements et l’intrigue plutôt bien ficelés font de ce livre ma lecture coup de cœur de ce mois-ci.

J’ai désormais hâte de voir l’adaptation réalisée pour la télévision par ITV, prévue courant 2020. Le tournage aurait débuté ce printemps ; gageons que si le scénariste s’attèle lui-même au projet, le résultat devrait être aussi prometteur que sa série magistrale Downtown Abbey. En attendant, je prendrai mon mal en patience en me contentant de visionner la suite de cette série qui sortira en septembre prochain sur grand écran.

Voici la bande-annonce :

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Dans la maison de l’autre/ Cœurs ennemis

Et c’est reparti pour un mois anglais riche en découvertes littéraires !

Pour ouvrir le bal cette année, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups en célébrant par la même occasion le D-Day qui sera commémoré ce 6 juin ? Résidant en Normandie, je vois depuis peu défiler sous mes fenêtres nombre de voitures vintages ou de véhicules militaires d’époque. La Seconde Guerre Mondiale étant une période historique à laquelle j’ai toujours été particulièrement sensible, je suis donc ce festival de près. De plus, ce contexte reste une mine intarissable d’inspiration pour la fiction… L’occasion semblait donc propice à lire cette petite romance historique, un moyen de participer à ma manière au devoir de mémoire…

En écrivant ce beau roman, Rhidian Brook a souhaité rendre un hommage vibrant à son propre grand-père, lorsque ce dernier, officier britannique au lendemain de la guerre, après avoir réquisitionné une propriété allemande, aurait décidé contre tout attente de cohabiter avec les propriétaires, une initiative de réconciliation que je trouve admirable. Cette dimension personnelle m’a d’emblée séduite, elle renforce par ailleurs un peu plus la crédibilité du récit.

L’histoire se déroule en 1946. Après la capitulation allemande, la ville de Hambourg est dévastée, anéantie par les bombardements successifs des forces alliées de l’Axe. Les troupes britanniques occupent le territoire et un projet titanesque de reconstruction et de dénazification prend doucement forme. Le colonel Lewis Morgan est chargé de cette mission ambitieuse. La demeure somptueuse de Stefan Lubert, un architecte veuf lui est attribuée mais l’officier, écrasé par le poids de sa culpabilité, décide de cohabiter avec « l’ennemi ». Cette décision inattendue n’excite guère l’enthousiasme de son épouse, Rachael, accablée par le chagrin de la perte de son fils, mort sous les bombardements de Londres. Dès lors, pour guérir et se reconstruire, ces trois âmes brisées, à l’image de cette ville détruite devront mettre de côté leurs dissensions…

Voilà un roman percutant qui s’écarte avec finesse des clichés menteurs trop souvent encensés par la littérature et les manuels d’Histoire ; non, tous les Allemands n’étaient pas nazis ! J’ai été ainsi abasourdie de découvrir que la ville de Hambourg, par mesure de répression avait été volontairement rasée de la carte durant l’un des raids aériens les plus meurtriers en Europe, l’opération Gomorrhe, dont le but principal était de démoraliser les forces allemandes. On décomptera plus de 45 000 pertes humaines, un véritable massacre! Les conséquences pour la ville seront bien entendu désastreuses : un million de civils transformés en sans-abris… L’auteur dépeint ainsi avec lucidité et empathie, les vestiges de la ville de Hambourg. Le lecteur ne peut rester de marbre et en particulier lorsqu’il décrit avec tant d’acuité les habitants désespérés et affamés qui errent tels des figures fantomatiques à travers les décombres, en quête de survivants. Je dois admettre que cette vision apocalyptique d’une cité en ruines m’a profondément mise mal à l’aise, et le climat d’après-guerre est en effet oppressant, presque même asphyxiant. La visite du Mémorial de Falaise, dédié aux victimes civiles du Débarquement et de l’Occupation, l’été dernier, m’avait beaucoup émue. Au fond, les traductions du titre du roman en français, Dans la maison de l’autre, tout comme celui de l’adaptation cinématographique Cœurs ennemis, sont donc toutes les deux plutôt évocatrices. La question s’impose en effet d’elle-même : comment peut-on composer avec celui qui fut quelques mois auparavant notre ennemi juré ?

J’ai trouvé les personnages étonnamment fouillés et je dois bien admettre avoir eu une petite préférence pour le colonel Lewis Morgan qui demeure sans conteste la véritable figure héroïque du roman. Pour une fois, il représente plus que l’archétype banal de l’époux cocufié car ne vous méprenez pas lecteurs, ce huis-clos relate bien une liaison adultérine. Cependant, elle reste selon moi plutôt discutable… J’avoue d’ailleurs avoir éprouvé des difficultés à m’attacher à Rachael, une femme égoïste et narcissique trop froide et distante à mon goût. J’ai en revanche beaucoup apprécié Lubert, cet homme rongé par le chagrin de la disparition de son épouse Claudia, qui n’a d’autre choix que de subir avec flegme une situation de subalterne. Cet architecte brillant et raffiné est retranché comme un vulgaire serviteur dans son propre grenier… N’ayant d’autre choix que de travailler à l’usine pour subvenir à ses besoins, il s’efforce de garder espoir coûte que coûte.

Un dernier mot sur le film de James Kent : le cinéaste s’est attelé non sans mal à son adaptation. Mais étant servie par une distribution séduisante, je n’ai pu résister à la tentation de me précipiter en salle pour voir le résultat. La réalisation est plutôt sobre, aussi ce long-métrage manque-t-il selon moi de véritable souffle romanesque. Jane Campion (La leçon de piano) ou même Joe Wright (Reviens-moi) auraient sans-doute mieux exploité la fibre romantique parfois trop figée, et lui auraient apporté davantage de nuances.

Bien que le cinéaste se soit focalisé sur le triangle amoureux, le scénario présente malheureusement quelques lourdeurs et notamment dans son dénouement un peu trop convenu. Cependant, la photographie reste éblouissante et les costumes somptueux. Keira Knightley est d’une élégance folle. Ce film avait néanmoins beaucoup de potentiel même s’il pêche dans sa mise en scène un peu maladroite lorsqu’il tente de constituer le contexte d’après-guerre. Ereinté par la critique française impitoyable, ce long-métrage m’a paradoxalement plu. Certes, il est de qualité inégale, alors que l’adaptation de Suite française également produite par la BBC était nettement meilleure ; néanmoins, il m’évoque une autre petite bluette sans prétention mais toute aussi touchante, For the moment, avec Russel Crow, qui était sortie en 1993.

Pour ma part, je n’ai pas boudé mon plaisir en visionnant Cœurs ennemis, j’ai été agréablement surprise d’y découvrir Alexander Skarsgard repéré dans True Blood (le viking au sex-appeal affolant !). Cet acteur prometteur suédois pas vilain pour un sou est étonnamment juste dans ce film. On le retrouve dans un rôle aux antipodes de ses performances habituelles, à la différence de Keira Knigthley qui semble dernièrement emprisonnée dans d’éternels rôles mélodramatiques….

En bref : Sans être un grand chef-d’œuvre, ce mélodrame sobre de facture classique rejoindra volontiers ma petite dvdthèque.

La bande-annonce du film:

Première participation au Mois Anglais

 

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Le mois anglais fait son come back!

Le mois anglais est encore une fois de retour cette saison pour mon plus grand plaisir ! Il faut dire qu’avec le challenge Halloween, il demeure incontestablement l’un de mes rendez-vous littéraires favoris !  Je guettais donc cet événement culturel avec impatience ! Mon blog a déjà dix ans et si je n’ai pas toujours été constante et prolifique sur Artdelire, j’ai participé bon gré mal gré à cette aventure plusieurs années d’affilée sans jamais m’en lasser.

Cette année, je compte une fois de plus apporter ma modeste contribution en chroniquant quelques romans sélectionnés au gré de mes envies. Mon accouchement étant imminent (en théorie fin juin) je doute pouvoir malheureusement participer aux multiples rendez-vous proposés sur la blogosphère mais sait-on jamais. Je lirai et écrirai donc mes billets à mon rythme habituel de croisière… C’est-à-dire doucement mais sûrement… Ce challenge me permettra de m’occuper pleinement en attendant l’heureux événement !

Loubook nous a une fois de plus gâtés ce mois-ci en nous concoctant un programme pour le moins alléchant… Je vous invite à découvrir sa page consacrée au challenge (c’est ici !) pour plus d’informations. Les dates suivantes m’intéressent tout particulièrement, sous réserve que j’aie suffisamment de temps et de volonté pour les honorer, peut-être les ferai-je dans le désordre :

  • Un roman se déroulant dans une région anglaise de notre choix (10 juin)
  • Lecture commune Un manoir en Cornouailles (14 juin)
  • Lecture commune Le fantôme et Madame Muir (17 juin)
  • Rendez-vous surnaturel (18 juin)
  • Journée victorienne, auteur ou œuvre prenant pour toile de fond cette époque (21 juin)
  • Anna Hope (29 juin)
  • Kate Morton (26 juin)

Après moult hésitations, ma PAL étant une fois de plus en pleine expansion (merci les filles pour toutes ces tentations !), j’ai sélectionné les romans suivants :

Bien entendu j’ai déjà pris un peu d’avance sur mes lectures (Ouh, la tricheuse !). Certains livres ont déjà été lus et il ne me reste plus qu’à rédiger leurs billets. Cependant, ayant peur de manquer de temps, l’exploration littéraire anglaise et par extension la culture britannique se poursuivront sans-doute pour ma part sur mon blog durant toute la saison estivale. Vous voilà donc prévenus !

 A ma grande fierté, je suis restée cette année plutôt raisonnable, (l’acheteuse compulsive s’est un peu calmée) et n’ai fait que deux achats pour ce challenge : j’ai succombé à l’envie irrésistible de me procurer Un manoir en Cornouailles d’Eve Chase paru en poche dernièrement, et Le fantôme et Mrs Muir (pour une Lecture commune) en version française, n’ayant qu’une copie V.O afin de pouvoir comparer la traduction et travailler davantage mon vocabulaire en anglais. Je le lirai donc dans les deux versions.

A noter qu’un compte Instagram (@Lemoisanglais) a été ouvert cette année pour la toute première fois afin de permettre à ceux ou celles qui n’ont peut-être pas de blog ou qui ne peuvent se lancer dans des critiques dithyrambiques sur leur site de poster également leur ressenti/feedback. Vous pouvez donc nous rejoindre dans cette aventure en partageant vos coups de cœur et coups de griffe sur cette plateforme…

Un grand merci aux organisatrices, Loubook, Titine et une petite pensée toute particulière pour Cryssilda qui ne pourra malheureusement pas animer l’événement cette année mais qui nous suivra cependant dans nos lectures…

Je vous retrouve très prochainement pour mon premier billet de la saison ! Quel titre ouvrira le bal cette année ? Les paris sont lancés, à vous de le deviner ! Bon challenge à tous et à toutes !

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Une année studieuse/ Le redoutable

Ayant eu plus de temps libre ces temps-ci, j’ai décidé de dépoussiérer ma bibliothèque pour effectuer un grand ménage de printemps et d’attaquer par la même occasion ma copieuse pile de livres, qui ne cesse de grossir au fil des ans. Je lorgnais cette lecture depuis un moment déjà, et il était donc grand temps de m’y attaquer. J’avais fait l’acquisition de ce roman autobiographique après avoir visionné le film Le Mépris de Godard lorsque je m’étais soudainement prise d’intérêt pour son univers cinématographique éparpillé qui, je dois bien l’admettre, m’intrigue toujours autant qu’il me fascine. Ce cinéaste insaisissable me laisse encore aujourd’hui songeuse… Est-il un pur géni visionnaire et incompris ou un vulgaire bobo snobinard ? Il faut bien l’admettre, lorsqu’on évoque son art, les avis sont souvent partagés.

L’écrivaine Anne Wiazemski qui épousa Godard en secondes noces en 1967, et fut l’héroïne prérévolutionnaire du film très controversé et sifflé par la critique, La chinoise, romance ici ses mémoires de jeunesse et notamment leur rencontre amoureuse, une idylle qui la marquera à tout jamais et qui sera le tremplin d’une carrière flamboyante d’abord en tant qu’actrice puis en tant qu’écrivaine. La romancière dépeint ainsi sans œillères mais avec beaucoup de tendresse, ce cinéaste fantasque tout comme son quotidien torturé. L’auteure égrène de ce fait ses souvenirs et revient plus particulièrement sur un tournant majeur de sa vie, en 1966, lorsqu’elle écrivit à Godard, récemment divorcé d’Anna Karina, après avoir terminé le film d’André Bresson, Au hasard Balthazar.  Emu par sa candeur, le cinéaste succombera au charme de cette jeune demoiselle au physique prépubère mais cette idylle sera, de prime abord, pourtant perçue d’un mauvais œil par son entourage. Sous la coupe de l’autorité familiale et en particulier de son grand-père écrivain un tantinet tyrannique, personnage littéraire illustre et intransigeant qui n’est autre que François Mauriac, la jeune fille en fleur se doit de montrer patte blanche. Sa mère redoute par ailleurs que sa fille « découche » avec un homme d’âge mûr, l’ultime embarras pour cette famille bourgeoise respectable sous tous abords. Anne Wiazemski, au grand dam de la sphère familiale n’en fera qu’à sa tête, et elle épousera malgré tout Godard qui la métamorphosera en petite marionnette malléable et docile à souhait.

Je vous avoue, lecteurs, que cet aspect de la personnalité trop conciliante de la narratrice m’a fortement agacée. J’ai moyennement aimé ce personnage de femme enfant soumise qui se plie inlassablement aux caprices de cet homme caractériel, un véritable pervers narcissique souvent cruel voire même sadique. L’artiste lunatique et existentialiste de dix-sept ans son aîné, sorte de pygmalion toxique invivable, la forge à son image, décide du choix de ses lectures tout comme du sort de sa carrière artistique. A l’instar de l’héroïne de Rebecca, la narratrice, au fond bien trop jeune et frêle, se sent aliénée et dominée. Tout comme le fantôme de Rebecca, l’ombre d’Anna Karina, la première épouse, actrice talentueuse de renom, continue de planer sur son couple. L’auteure évoque d’ailleurs souvent au fil des pages avec une pointe d’envie et d’admiration pourtant toujours respectueuse cette « merveilleuse actrice », se sentant toujours éclipsée par le talent écrasant et la beauté mystique de cette vedette du cinéma. Eprise de philosophie, étudiante plutôt médiocre et dilettante, au rattrapage du Bac, la jeune Anne accèdera cependant grâce à son compagnon abusif au cercle très fermé et huppé des cinéastes de son temps ayant le vent en poupe (Truffaut en autre avec qui elle se liera d’amitié).

Même si cette lecture fut plaisante et instructive, m’ayant permis de découvrir un pan de la vie intime de ce cinéaste brumeux, j’ai trouvé les derniers chapitres peu intéressants et un tantinet longuets… Par ailleurs, la partie consacrée au tournage chaotique du film controversé La chinoise m’a même plutôt ennuyée. Si le roman se focalise de prime abord sur l’éducation sentimentale douloureuse de la romancière, les dernières pages sont pour leur part dédiées au tournant de la carrière artistique pour le moins chaotique de Godard tout comme à sa remise en question politique, annonciatrice de sa descente aux enfers lorsque par une étrange lubie, ce cinéaste se lancera de façon paradoxale dans une lutte pseudo-communiste, et décidera de rejeter le cinéma traditionnel sous sa forme conventionnelle qui l’avait pourtant projeté sous les feux de la rampe… Anne Wiazemski finira tout de même par se défaire de l’emprise nocive de Jean-Luc Godard, mais son arrogance, sa suffisance sonneront malheureusement le glas de cette entente fragile et causeront sa chute.  L’écrivaine finira par mettre un terme à leur relation pour cause de « désaccord artistique ».

Pour conclure, si cette lecture m’a plutôt plu, je n’ai pourtant pas éprouvé l’envie de lire le second volet, Une année après. J’ai cependant visionné son adaptation cinématographique très cynique de Michel Hazanavicius, un réalisateur que j’apprécie grandement après avoir découvert la saga comique et décalée d’OSS 117. Le cinéaste immortalise ici avec panache la personnalité excessive de Godard dans sa parodie burlesque Le Redoutable, qui prend pour toile de fond Mai 68. Anne Wiazemski aurait d’ailleurs adoubé cette adaptation libre et loufoque. Le réalisateur populaire démystifie le cinéaste souvent trop verbeux pour le réduire à une peau de chagrin, un projet fou et un peu culotté qui m’a tout de suite séduite. Il se moque également avec malice des idées fumeuses pseudo-maoïstes ou marxistes de Godard. J’ai trouvé le film un brin kitsch très original, et certains passages m’ont fait doucement sourire, en particulier lorsque la voix nasillarde de Godard, incarné sous les traits de Louis Garrel méconnaissable, (quel meilleur choix que le fils d’un cinéaste de la nouvelle vague pour interpréter ce rôle !), s’interroge sur ses choix artistiques hasardeux : à quel moment a-t-il vraiment perdu pied ? Ce portrait au vitriol du cinéaste est un pur régal ! Complice du système, cette gauche caviar dont il est pourtant le pur produit, Godard évolue dans un univers qui frise parfois le ridicule, un monde où l’artiste incompris peine à trouver sa place, constamment déchiré entre sa passion reniée pour le 7ème art, une activité très bourgeoise, et ses convictions paradoxalement anticapitalistes.

En bref : cette comédie romantique douce-amère dépeint avec humour le naufrage irrévocable d’un couple confronté au désir de grandeur et à la mégalomanie de Jean-Luc Godard. Une parodie criante de vérité que j’ai particulièrement aimée et qui s’achève magistralement sur les mots de ce cinéaste poseur : « Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’avais tort »…

La bande-annonce du film:

 

 

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Le pouvoir du chien

Congé forcé oblige du fait d’une grossesse quelque peu chamboulée, me voilà cloîtrée à la maison, en manque cruel d’évasion. Qu’à cela ne tienne, cette lecture de facture « Western littéraire », une ode aux espaces sauvages, est tombée particulièrement à pic pour me remettre le pied à l’étrier et rédiger de nouveaux billets printaniers.

Publié pour la première fois en 1967, Le pouvoir du chien est un roman américain devenu culte, qui, pour d’obscures raisons, fut durant de nombreuses années, boudé par la critique tout comme par les éditions françaises. Pourquoi donc ce roman magistral est-il resté si longtemps inaperçu ? Il semble que les années 60, ancrées dans un climat social encore particulièrement sexiste, ne pouvait supporter l’idée d’une possible remise en cause quelque peu subversive du mythe de John Wayne, l’incarnation du cow-boy viril et misogyne, considérée jusqu’alors intouchable. Il faut l’admettre, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour esquinter cette icône… Il aura d’ailleurs fallu attendre le succès d’abord littéraire puis cinématographique retentissant de Brokeback Mountain en 2005 pour ouvrir la voie à ce genre de littérature. Les éditions Gallmeisteir connues pour leurs couvertures rétro nous en proposent donc ici une nouvelle version, avec une traduction exclusive et particulièrement soignée afin de compenser ce mal.

L’histoire prend pour toile de fond la fin des années 1920. Deux frères, célibataires endurcis que tout oppose, tiennent un ranch dans le sud-ouest du Montana. La fratrie vit dans une certaine quiétude routinière depuis que leurs parents se sont retirés de l’exploitation vachère pour s’offrir une retraite bien méritée dans un hôtel luxueux en ville. Phil et George Burbank régentent ainsi l’entreprise florissante d’une main de maître et l’isolement ne leur pèse guère. Leur relation en apparence sereine va pourtant être bouleversée par l’arrivée d’une présence féminine inopportune, la veuve d’un médecin que Phil a poussé au suicide ; Rose est en outre accompagnée de son fils Peter, jeune garçon introverti et un brin précieux. Au grand dam de son frère qui voit en elle une vulgaire intrigante, George s’entiche de la belle éplorée et prend la décision irrévocable de l’épouser. Mais Phil n’a pas dit son dernier mot, la soupçonnant de convoiter la fortune familiale, aussi tentera-t-il de multiples coups bas pour la faire déguerpir…

Voilà un roman excellent et percutant ! Comme quoi, comme le dit si bien le proverbe, c’est encore dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ! Je ne regrette pas d’avoir déniché ce petit trésor d’écriture. Thomas Savage dépeint avec maestria l’Amérique rurale de Steinbeck, un climat rustre où règnent quantité de préjugés (homophobie, racisme prononcé, etc.). Il dissèque également avec panache les comportements humains dans ce qu’ils ont de plus vils, les tendances bestiales et meurtrières tout comme le goût prononcé de l’homme pour la violence. L’originalité de ce livre réside ainsi principalement dans sa construction narrative qui est parfaitement bien rodée. L’auteur a décidé de focaliser l’essentiel de l’intrigue autour d’un protagoniste franchement infâme, Phil, symbole du mâle alpha qui n’est pas sans rappeler le personnage mythique d’un Tramway nommé désir, Stanley, une autre figure littéraire brutale et impitoyable. La ressemblance est d’ailleurs frappante. Phil, calculateur, sournois et misogyne méprise les plus faibles. Il humilie ainsi quotidiennement son entourage et fera sombrer Rose, cette femme désespérée et vulnérable, dans la boisson. Tortionnaire d’une cruauté rare, il martyrise aussi pour son propre plaisir les bêtes et incarne la force brute presque animale du paysage rude et hostile des plaines sauvages qui l’a vu grandir. Pour ne pas être pris par une « chochotte », il se refuse à porter des gants, manipule toujours sans protection le bois tout comme le cuir se sentant invincible. Phil cultive de ce fait son accoutrement sale et sa dégaine de vacher rustique.  Il méprise par ailleurs les tenues fringantes des cow-boys propres sur eux aux éperons rutilants et jeans Levis flambant neufs, cette image caricaturale et stéréotypée que renvoie inlassablement le cinéma hollywoodien.

Sa nature psychopathe fascine d’ailleurs autant qu’elle dégoûte le lecteur. Toutefois, derrière ses airs de cow-boys grossier et souillé se dissimule une intelligence des plus machiavélique. Obsédé par son dégoût des homosexuels, il décidera de s’en prendre au rejeton de Rose, Peter, cet étrange garçon aux gestes efféminées, sujet de railleries dans le ranch. Cette force tranquille en apparence vulnérable et malléable est sans conteste la grande surprise de ce roman.

En bref : cette œuvre mérite largement l’estampillons de roman culte. Thomas Savage nous offre ici un huis clos glaçant sur la face dissimulée de l’Amérique rurale profonde, une œuvre au dénouement inattendu et incisif où les faibles ne sont pas forcément ceux que l’on croit… S’il est bien ici question d’homosexualité refoulée qui est à peine suggérée, celle-ci n’est qu’un prétexte d’écriture pour amener tout en finesse au fil des pages un autre thème plus frappant, celui de la vengeance, une revanche savamment orchestrée…  Car bien que Phil se soit forgé une nature virile poussée jusqu’à l’extrême, comme un masque, cette dernière finira tout de même par tomber… Et la question demeure en suspens jusqu’à la dernière page engloutie : qui est donc le véritable bourreau dans cette histoire sombre et tragique ? … Je ne vous en dirai pas davantage au risque de vous gâcher le plaisir de la lecture… A lire de toute urgence !

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Au lieu-dit Noir-Etang

Durant les années 20, dans une petite ville très collet-monté de la Nouvelle-Angleterre, Henry, un jeune lycéen, découvre la liaison adultérine qu’entretiennent deux de ses professeurs. Bien des années plus tard, le narrateur, une fois adulte et âgé, se remémore l’arrivée éclatante de Miss Channing dans son lycée, une professeure d’arts plastiques à la beauté magnétique qui fascinera autant qu’elle ébranlera la moralité rigide de l’établissement pour garçons, Chattam, par sa soif d’indépendance. La jeune femme célibataire s’éprendra de M. Reed, un professeur de lettres marié et taciturne, revenu estropié et traumatisé par la guerre… Cette relation clandestine observée par le prisme d’Henry, un adolescent naïf, aura des répercussions dramatiques sur la petite communauté puritaine. Le Noir-Etang deviendra le théâtre d’un meurtre glaçant qui bouleversera à jamais le narrateur, complice malgré lui de cette tragédie…

Voilà un roman noir estampillé policier qu’il me tardait de découvrir et il faut le reconnaître le temps morose normand de ces derniers jours se prêtait particulièrement à cette lecture romanesque emprunte de mystères. L’atmosphère pesante très austère qui s’en dégage rappelle d’ailleurs beaucoup les œuvres de Daphne du Maurier, en particulier Ma cousine Rachel.  Et effectivement cet angle là ne nous déçoit pas. L’ambiance sombre à souhait est ainsi admirablement bien rendue et l’auteur décrit avec maestria le climat ambiant particulièrement empesé de la petite communauté de Noir-Etang. Les mauvaises langues y vont bon train, notamment chez la gente féminine… Par ailleurs, Thomas Cook nous dépeint habilement en filigrane une époque poussiéreuse ancrée dans une morale puritaine inflexible où l’adultère semble encore pire que le meurtre. J’ai été abasourdie d’apprendre que dans les années 1920 aux Etats-Unis, une femme était passible de prison ferme pour avoir violé son serment de fidélité ! Cet aspect du roman entre en résonance avec l’œuvre cinématographique magistrale de David Lean, La fille de Ryan, qui prenait pour toile de fond le contexte de l’Irlande au cours de la Première Guerre mondiale, en 1916. L’héroïne était tout comme Miss Channing une femme passionnée, étouffée par une morale trop corsetée, victime de ses amours interdits aux conséquences désastreuses. Ce personnage féminin malmené m’avait bouleversé.

 Je m’attendais donc à y trouver une finesse psychologique analogue ; malheureusement si l’écrivain a privilégié une ambiance très hitchcockienne, il semble qu’il ait négligé au passage ses personnages qui restent d’un bout à l’autre du livre embourbés dans des stéréotypes. D’une beauté désarmante, Miss Channing incarne l’héroïne romantique désespérée à la personnalité énigmatique. Cependant, au grand désarroi du lecteur, le romancier tente vainement de lui donner une certaine profondeur mais sans véritable succès.  Elle fait en effet tristement pâle figure face à la personnalité ambiguë de Catherine Ernshaw (Les Hauts de Hurlevent) ou même de Rachel (dans le roman éponyme Ma cousin Rachel). Son personnage demeurant trop inaccessible jusqu’à la dernière page, il est de ce fait impossible de s’y attacher véritablement. L’auteur la dépeint en effet avec le regard détaché et superficiel d’un homme admirant un bel objet d’art ; les sentiments de Miss Channing sont toujours dissimulés derrière un masque de froideur et d’indifférence alors qu’il aurait été intéressant de déceler une certaine vulnérabilité dans son tempérament en s’attardant davantage sur ses pensées. Mais l’auteur a choisi de se focaliser sur la narration de Henry, un personnage omniscient. Quant à Monsieur Reed, il représente le personnage masculin un brin cliché, tourmenté par son passé de soldat. Ses origines sont totalement passées sous silence. Dommage car une fois de plus elles auraient sans doute permis d’apporter davantage de relief à sa personnalité.

La lecture de ce livre m’aura du moins renvoyée à l’évocation du roman d’ambiance de Pierre Benoît, Mademoiselle de la Ferté, une œuvre où il ne se passe pas grand-chose, mais où tout est suggéré. Les personnages étant toujours statiques, cette lecture un peu passée de mode s’était révélée tout aussi frustrante.

En bref : Thomas Cook a voulu se frotter aux œuvres classiques victoriennes du XIXème siècle. L’exercice de style est d’ailleurs presque réussi, la plume de l’auteur est élégante et l’usage de prolepses dans la narration permettent de donner un certain rythme à l’intrigue même si elle demeure relativement lente. Toutefois, c’est peut-être là que le bât blesse, ce drame psychologique reste trop fade à mon goût. J’espérais y trouver une histoire d’amour désespérante au romantisme échevelé, similaire aux œuvres des sœurs Brontë. Mais non, il n’en est rien. L’écrivain a tenté de mystifier un vulgaire fait divers et a négligé l’essentiel du roman noir, à savoir une héroïne charismatique et inoubliable. Autre point noir, le dénouement est trop expéditif. Il y avait tellement de bonnes idées d’écriture mais elles se sont révélées finalement mal troussées car trop superficielles. Et pourtant les thématiques étaient potentiellement intéressantes, telles que le crime passionnel et la culpabilité pesante d’un narrateur aux idéaux bien trop romantiques, et dont le rôle n’est pas non plus tout à fait innocent dans cette affaire sordide…  Sans faire de véritables remous, Au lieu-dit Noir- Etang se lit malgré tout relativement bien. Amateurs de belles plumes, ce roman est fait pour vous !

 

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Le mystère Henri Pick

Dans une étrange bibliothèque du Finistère où les auteurs déchus viennent déposer leurs manuscrits refusés, une jeune éditrice ambitieuse découvre par le plus grand des hasards un chef-d’œuvre littéraire délaissé. Enthousiasmée par cette trouvaille inédite, elle décide de le publier. Le roman remporte très vite un franc succès…  Mais son mystérieux auteur, Henri Pick, pizzaiolo de son état, n’aurait selon son épouse jamais écrit de livres ; pire, il n’était pas particulièrement féru de littérature. Un critique illustre, un brin sceptique, doute de la légitimité de l’auteur… Comment Henri Pick aurait-il eu le temps d’écrire un tel chef-d’œuvre entre deux fournées ? Avec l’aide inopinée de la fille de l’énigmatique auteur, le journaliste critique Jean-Michel Rouche enquêtera pour découvrir le fin mot de l’histoire, au risque de mettre en péril sa propre carrière tout comme sa réputation…

Décidément, le cinéma français nous réserve de belles surprises cette année. Après la découverte agréable de Celle que vous croyez, je suis allée voir l’adaptation cinématographique du best-seller de David Foekinnos, Le mystère Henri Pick, sortie en salles ce mois-ci. Je m’étais empressée de lire auparavant le roman éponyme, privilégiant souvent l’œuvre littéraire avant de visionner le film dont elle est inspirée. Une fois n’est pas coutume, j’ai à mon grand étonnement préféré le long métrage du cinéaste Rémi Bezançon, une comédie bien française, toute en légèreté et aux accents policiers. En effet, j’ai trouvé le scénario mieux ficelé que l’intrigue du roman qui était à mon sens moins aboutie et un tantinet médiocre dans sa densité. Sans-doute l’auteur de La Délicatesse avait-il déjà en tête son adaptation pour le cinéma, raison pour laquelle les deux œuvres diffèrent grandement même si la substantifique moelle a été conservée. D’ailleurs, le duo Camille Cottin/ Fabrice Luchini dépote ! Les deux acteurs avaient déjà développé à l’écran une belle complicité dans Dix pour cent et il est surprenant de les revoir ici dans des rôles plus posés. Leur jeu tout en retenue fait d’ailleurs du bien. Ils prouvent leur talent et leur capacité de jouer une palette d’émotions variées sans sombrer toutefois dans le grotesque. Les dialogues fusent également avec finesse. J’ai particulièrement aimé les petites piques lancées avec sagacité sur le microcosme parisien, convaincu de détenir le monopole de la culture… Certaines remarques dédaigneuses des personnages m’ont fait sourire et en particulier lorsque le critique Rouche, en pleine conversation téléphonique, s’apprête à raccrocher en disant : « Attends, je te rappelle, on arrive en province et je ne sais pas s’il y aura du réseau… ». Elle illustre le caractère « hors sol » de ce milieu littéraire parisien un tantinet bobo qui est ici un brin égratigné bien que ce soit fait avec beaucoup de bienveillance. Fabrice Luchini que j’admire grandement malgré ses travers parfois condescendants et ses propos souvent verbeux, brille particulièrement dans ce film. Il incarne avec panache un personnage cynique, blasé et immodeste, mais au caractère pourtant étonnamment attachant. Ce rôle de critique est donc taillé sur mesure pour lui qui occupe la majeure partie de l’écran.

Certes, ce film est avant tout réservé à un public de lecteurs plutôt amateurs des émissions culturelles et littéraires telles que La grande Librairie, (certains travers du critique présentateur Rouche rappellent d’ailleurs beaucoup l’animateur littéraire François Busnel) ; néanmoins le film s’adresse aussi à un public plus large, et les aficionados d’enquêtes policières ou de comédies farfelues y trouveront également leur compte.

Pour ma part, vous l’aurez compris, je n’ai pas boudé mon plaisir et me suis délectée de cette petite comédie française enlevée particulièrement réussie.  A voir ! Et à savourer sans modération !

La bande-annonce:

 

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Celle que vous croyez

Cette semaine, j’ai fait une petite sortie cinéma pour découvrir en salle le nouveau long métrage de Safy Nebbou, adapté du roman best-seller de Camille Laurens. La présence rayonnante à l’écran de Juliette Binoche, une actrice que j’admire grandement depuis sa performance bouleversante dans Le patient anglais, a incontestablement influencé mon souhait de visionner ce film d’auteur. J’ai par la suite acheté le roman pour le lire en parallèle et entrevoir l’œuvre profondément féministe de cette romancière philosophe qui avait fait couler tant d’encre lors de sa parution en 2016. Je vous l’avoue sans détour, j’ai été d’emblée conquise par ce roman à tiroirs, désespérant, mais pourtant résolument moderne d’une femme d’une cinquantaine d’années qui refuse de renoncer au désir qui la consume, dans une société impitoyable où l’image de la perfection et de l’éternelle jeunesse féminine priment sans cesse sur l’intellect. Refusant de faire face à l’abandon et au désespoir, l’héroïne, qui se dit « vieillissante », sombre ainsi dans une fiction illusoire qu’elle forge de toute pièce, à l’instar de son avatar sur Facebook. Professeur d’université de Lettres Modernes, mère de deux enfants et divorcée, elle crée un alter ego fictif sur internet afin d’espionner tout d’abord son ancien amant Jo qui l’a lâchement délaissée, mais finit par jeter son dévolu sur son colocataire. Dès lors, tissant une myriade de mensonges, elle deviendra Clara Antunès, une jolie brunette de vingt-quatre ans à la timidité attachante, stagiaire dans l’événementiel de la mode et rémunérée au lance-pierres. Ce piège en apparence odieux se refermera sur Chris, un jeune photographe un tantinet naïf qui succombera au charme diabolique de cette mystérieuse correspondante…

Quel roman ! Je dois l’avouer, la thématique de l’impact des réseaux sociaux sur les relations sociales, en apparence futile, s’est révélée finalement étonnamment dense. Le livre m’a d’ailleurs fait l’effet d’une claque ! A l’instar de Madame de Tourvel ou de la Marquise de Merteuil, Claire reste à mon sens un personnage féminin littéraire à la vulnérabilité extrêmement touchante malgré sa nature pathétique. Comment ne peut-on pas, lecteurs, être bouleversés par le sort de cette professeure en mal d’amour qui se fabrique une relation virtuelle avec Chris pour échapper à la morosité de son quotidien et stopper le temps ? S’accrochant à son désir comme elle s’agripperait à la vie. Tour à tour manipulatrice puis victime, Claire se trouve atteinte du syndrome d’hystérie (un sentiment prégnant d’insatisfaction chronique) et sombre peu à peu dans la folie. Tel est pris qui croyait prendre… Ne pouvant plus faire marche arrière, elle s’embourbe dès lors dans ses mensonges, dépassée par ce sentiment d’abord galvanisant qui finira par la submerger.

Adepte de l’écriture de « soi », Camille Laurens dresse ici le portrait sans fard d’une femme névrosée, et explore également avec brio la frontière ténue entre la fiction et la réalité. Ainsi, la vérité et le mensonge se confondent sans cesse à la grande surprise du lecteur qui devra s’armer de patience jusqu’au dénouement pour comprendre le fin mot de l’histoire car l’intrigue n’est pas avare de retournements de situations.

La psychologie d’une cruauté féroce des personnages masculins est également dépeinte avec une telle acuité que le lecteur finit par s’interroger sur la nature potentiellement autobiographique de ce roman. Impossible que l’écrivaine n’ait pas vécu de près ou de loin une situation analogue…

Attention, ce livre, d’une profondeur rare, s’adresse avant tout à un lectorat aguerri et il faut bien l’avouer plutôt féminin. Sous le couvert d’une histoire d’amour avortée, Camille Laurens remet en effet en question la place de la femme dans la société qui de nos jours semble encore considérée comme un pur produit de consommation jetable. Selon elle, les femmes ne sont plus perçues comme séduisantes après la cinquantaine, elles doivent « s’adapter » bon gré mal gré à cette nouvelle phase de leur vie alors que les hommes, eux-mêmes libidineux et décatis, poursuivent inlassablement leur quête sexuelle prédatrice ; ainsi, personne ne semble se choquer outre mesure de rencontrer un vieillard de quatre-vingts ans aux bras d’une jeune demoiselle qui pourrait être sa petite-fille. Le contraire n’est toujours pas toléré. La preuve : les femmes attirées par des hommes plus jeunes sont qualifiées de « cougars », un terme finalement plutôt sexiste qui n’offre pas d’équivalent pour désigner une situation similaire, celle d’un homme accompagné d’une femme plus âgée.

L’exemple de Brigitte Macron aux côtés de son époux est criant de vérité. L’image de cette première dame détonne et Brigitte Macron se fait d’ailleurs régulièrement lyncher sur la toile. Elle ne séduit pas les foules qui s’entêtent à la qualifier de « momie fripée », « cagole peroxydée » et j’en passe… Au fond, on lui reproche ses tenues prétendues indécentes, ses jupes trop courtes, ses décolletés trop plongeants qui dévoilent trop son corps marqué par les signes du temps. Certaines critiques remettent même en question la crédibilité du couple Macron. Sont-ils réellement épris l’un de l’autre ? Est-il même possible qu’un homme d’une quarantaine d’années puisse encore aimer une femme de vingt-cinq ans son aînée ?

Le commentaire cavalier de Yann Moix lors d’une interview donnée il y a quelques mois par le magazine féminin Marie-Claire semble malheureusement confirmer cette règle… Le journaliste s’était retrouvé dans une tempête médiatique après avoir maladroitement expliquer ses goûts en matière de femme : « Je vous dis la vérité. A cinquante ans je suis incapable d’aimer une femme de cinquante ans (…) « Je trouve ça trop vieux », « Un corps de femme de vingt-cinq ans c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de cinquante ans n’est pas extraordinaire du tout ». Une pensée qui avait été considérée assez réductrice pour la gente féminine par de nombreux internautes qui s’étaient empressés de lui répondre. Il est assez ironique de lire ces propos, d’autant plus que Yann Moix a rencontré lui-même Camille Laurens dans l’émission culturelle « On n’est pas couché » en 2016 pour évoquer son roman Celle que vous croyez qui venait tout juste de paraître… Le journaliste écrivain-critique trouvait ce livre « daté », selon lui, n’illustrant en rien la place de la femme actuelle. Je vous laisse le soin de revoir cette interview ici. Il semble que Yann Moix ait la mémoire courte…

Pour conclure, ce roman d’une cruauté féroce, véritable pamphlet féministe, vaut selon moi la peine d’être lu. Si la thématique reste particulièrement pessimiste jusqu’à la dernière page, le cinéaste Safy Nebbou lui donne une dimension plus « légère » dans son dénouement. En effet, dans ce thriller psychologique demeure l’espoir d’une possible rencontre.  Peut-être le cinéaste a-t-il tenté de redorer les lettres de noblesse de la gente masculine ? Le personnage de Chris devenu Alex et incarné à l’écran par le jeune talent François Civil, qui avait été repéré dans la série française Dix pour cent, est par ailleurs bien plus attachant et humain que le personnage du roman… A la différence du protagoniste de Camille Laurens, il n’est en rien un pervers narcissique.

Bien que cette œuvre féministe soit donc extrêmement sombre, je dois bien admettre que cette histoire intrigante, à l’heure du virtuel, m’a étonnamment plu. Car ce roman poignant questionne avec finesse le regard que porte la société sur la femme. Le constat sans œillère cinglant que fait Camille Laurens ne m’a pas laissée indifférente. Autant vous avertir, cette lecture flirtant avec les codes du pamphlet philosophique et du roman social ne ménage pas le lecteur.

Par ailleurs, l’adaptation cinématographique adroitement réécrite comme le roman reste pour moi une très belle réussite. Juliette Binoche incarne avec maestria Claire. Sa fragilité à l’écran est tout simplement bouleversante.

En bref: une mise en abîme somptueuse d’un esprit féminin torturé, une version inspirée et moderne des Liaisons dangereuses qui ne vous laissera pas indemnes…

La bande-annonce:

 

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L’Étincelle

Il y a quelques jours une collègue de travail m’avait prêté ce roman d’initiation. Elle avait en effet dévoré ce « petit » livre, un roman d’apprentissage d’une jeune femme qui découvrait pour la première fois les affres de la passion à dix-huit ans. Nous avions échangé brièvement sur cette œuvre. L’histoire semblait rappeler étrangement Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, une œuvre sur les illusions de jeunesse dont je garde encore aujourd’hui un souvenir mémorable tant je l’avais apprécié à bien des égards (voir mon billet ici). La couverture de L’étincelle, un peu épurée tout comme le titre avaient de ce fait tout de suite retenu mon attention. Il ne m’en fallait guère plus pour m’y plonger à mon tour avec délectation. J’avoue n’en avoir fait de prime abord qu’une bouchée. En effet, à mon tour, j’ai également englouti ce petit roman en l’espace de quelques jours sans que je ne sache véritablement pourquoi il m’avait autant plu. Sans-doute l’écriture y était-elle pour quelque chose car Karine Reysset a bel et bien un talent indéniable de conteuse. Le style est par ailleurs fluide ce qui rend cette lecture agréable et légère.

L’auteure nous relate ainsi la découverte des sens de Coralie, une jeune étudiante issue d’un milieu plutôt modeste de « prolos », invitée durant la période estivale par une amie bobo, Soline, dans sa demeure familiale en Dordogne. Là, elle découvre un monde jusqu’alors inconnu, celui d’artistes et d’écrivains pour le moins snobs et fortunés. Dès son arrivée, Coralie se laisse grisée par l’atmosphère lascive qui se dégage de ce nouveau rythme de vie où les jours s’égrènent avec lenteur. Elle passe la majeure partie de son temps à lézarder à la piscine ou à nager dans le lac voisin près d’un camping de vacanciers. Les parents de Soline, plutôt démissionnaires et un brin égoïstes, ne s’intéressent guère à leur progéniture, trop préoccupés par leurs liaisons multiples, raison pour laquelle les deux jeunes filles se retrouvent très vite livrées à elles-mêmes sans chaperon. Coralie jette tout d’abord son dévolu sur Marco, un jeune vacancier au teint bronzé mais l’assassinat soudain d’une petite fille dans le camping voisin met rapidement un terme à cette idylle. Choquée par cette disparition subite d’une enfant innocente fauchée dans la fleur de l’âge, Coralie se réfugie dans les bras de son amie Soline, cette figure vaporeuse et inaccessible, à la beauté hypnotique. Avide des plaisirs sensuels, la jeune fille a soif de découverte, aussi son appétit sexuel ne connaît-il pas de limite, l’entraînant par ailleurs dans une liaison secrète avec l’ami d’enfance de Soline, Thomas, un jeune golden boy à l’avenir tout tracé. L’héroïne butine ainsi à tout va sans que le lecteur ne saisisse vraiment le caractère complexe de Coralie…

Je dois bien l’admettre, cet aspect de la personnalité de l’héroïne m’a laissée plutôt dubitative. Ses relations saphiques marqueront au fer rouge le passage de l’adolescence à la vie d’adulte de Coralie sans qu’elles ne deviennent pour autant un tournant véritable dans son parcours personnel futur. La narratrice finira à la grande surprise du lecteur par suivre la vie bien rangée d’une femme hétérosexuelle. L’auteure alterne ainsi les souvenirs de Coralie, jeune fille dans les années 90 et adulte, épouse sage et comblée d’une quarantaine d’années, mère d’un petit garçon. Quel intérêt me direz-vous ? Il semble qu’il n’y en ait aucun… Ces deux aspects de la personnalité de Coralie sont diamétralement opposés. C’est peut-être là que le bât blesse car l’intrigue demeure au final étonnamment creuse, n’offrant que très peu de rebondissements ni de liens logiques.

Même si la plume poétique de l’écrivaine m’avait d’emblée séduite, j’ai été finalement déçue par ce roman inabouti, un peu brouillon et à la finesse psychologique faiblarde. Je n’ai pas réussi à m’attacher à cette jeune fille spectatrice de sa vie. Manquant selon moi cruellement de charisme, et un tantinet opportuniste, elle multiplie les expériences sensuelles pour se désennuyer, tentant désespérément de se donner une dimension intellectuelle plus profonde qu’elle ne l’est véritablement… Les chapitres concernant la disparition puis le meurtre de la petite fille anonyme n’apportent au passage rien à l’intrigue qui s’essouffle rapidement, et se révèle être une péripétie maladroite pour appâter le lecteur. Un roman d’apprentissage donc en demi-teinte qui se dévore goulûment mais s’oublie malheureusement très vite une fois la dernière page tournée. Un pur produit de l’acculturation bobo, sans saveur ni relief.

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Dracula les origines

Après de nombreuses déceptions littéraires ces dernières semaines, mon engouement pour la lecture s’était sérieusement émoussé. Mais par le plus grand des hasards, en parcourant sans grande conviction les étalages d’une supérette du coin, je suis tombée sur ce roman grand format qui a tout de suite attiré mon œil scrutateur. La couverture était attrayante, l’illustration superbe, et le résumé du roman, un préquel de l’œuvre illustre et intemporelle de Bram Stocker, Dracula, franchement alléchant, comment résister à l’appel de la tentation ? Impossible dès lors de détacher mes yeux de ce livre pourtant onéreux. La littérature vampirique m’ayant toujours fascinée depuis mon plus jeune âge, j’ai donc acheté sans plus tarder ce roman intriguant. A ma grande surprise, ce fut une bonne pioche, car j’ai fait la découverte d’une petite pépite littéraire qui m’a séduite dès le premier chapitre. Une fois cette étape franchie, il m’était impossible de faire machine arrière. J’étais moi aussi ferrée par l’aura magnétique de Dracula… Qui ne l’est pas ? me direz-vous. Le mythe du vampire répulse autant qu’il fascine. Sommes-nous d’ailleurs attirés par son pouvoir d’immortalité qui nous renvoie à notre peur viscérale de mourir, la crainte inexorable de disparaître dans l’oubli, balayé par les vents comme une poussière insignifiante ? Ou bien sommes-nous tout simplement fascinés par ce personnage hautement romantique, de l’être déchu qui, tel Prométhée, aurait-été damné pour avoir osé défier l’autorité de son créateur suprême ? Quoiqu’il en soit… Il semble que le mythe du vampire demeure encore aujourd’hui une source d’inspiration intarissable pour les romanciers même contemporains.

Deux auteurs se sont de ce fait lancé un défi de taille, celui d’imaginer les prémices de l’histoire du comte Dracula en s’attaquant à ses origines. De quelle lubie a bien pu être toqué Bram Stocker pour se plonger à corps perdu dans l’écriture d’une œuvre aussi singulière ? D’où lui est donc venue cette imagination fertile tout comme cette fascination morbide pour le mythe du vampire ? Tant de questions demeurées sans réponses, jusqu’à l’intervention inopinée de Dacre Stocker, l’arrière-petit neveu du romancier qui a tenté avec brio de s’atteler à la tâche extrêmement délicate de reconstruire ce puzzle mystérieux. A partir des notes originales et inédites de Bram Stocker, l’écrivain, épaulé par J.D Barker, un auteur maîtrisant avec maestria le genre fantastique, s’est embarqué dans une véritable chasse au trésor, palpitante !

Certes, lecteur, si vous êtes comme moi férus de littérature vampirique, que vous avez déjà englouti l’intégralité de l’œuvre d’Anne Rice, vous pourriez douter de la réussite d’une telle entreprise, ce filon ayant été tant exploité qu’il semblerait presque épuisé. Néanmoins, après cette lecture, même les plus sceptiques devraient en prendre pour leur grade. Ne vous méprenez pas lecteurs, ce roman est bon, même remarquable à de nombreux égards. Si bien que j’en suis restée moi-même abasourdie. Gageons qu’il deviendra une œuvre culte…  Pour ma part je n’en ai fait qu’une bouchée !

En effet, Dacre Stocker mêle habilement la fiction à la réalité en proposant ici une biographie fictive inventive. L’histoire débute en pleine ère victorienne à Clontarf, une petite bourgade irlandaise.  Bram n’est alors qu’un jeune enfant souffreteux vivant reclus pour être atteint d’un mal mystérieux qui le consume jour après jour. Il a ainsi passé la plupart de son enfance, alité, attendant patiemment une mort inéluctable. Pourtant, sa nourrice, Ellen Crone, à la beauté insaisissable, veille… Grâce à ses soins obscurs, Bram se remettra progressivement de sa maladie, à la surprise générale de son entourage. Seule sa sœur Mathilda demeure méfiante car les soins prodigués par sa nourrice ne lui inspirent guère de confiance. Qu’est-il donc arrivé à son frère qu’elle trouve désormais méconnaissable ? D’où lui vient sa soudaine force olympienne ? Et pourquoi ses blessures se résorbent-elles si promptement ? Peu de temps après ce miracle inespéré, une succession de meurtres effroyables survient dans les villages voisins, et s’en suit la disparition soudaine de leur nourrice, Ellen Crone, plongeant la jeune fratrie dans le désarroi le plus total. Pourquoi s’est-elle volatilisée sans crier gare, après tant d’années de loyaux services ? Les deux jeunes gens tenteront de percer les mystères qui entourent leur nourrice à leurs risques et périls, se retrouvant malgré eux impliqués dans une quête qui ébranlera leurs convictions les plus tenaces. Cette révélation aura des conséquences irréversibles sur leur vie d’adulte…

Autant vous dire que j’ai été conquise ! Si ce roman épistolaire écrit sous la forme d’extraits de journal, dont la construction narrative parfaitement rodée n’est pas sans rappeler l’œuvre magistrale de Mary Shelley, Frankenstein, il puise également son inspiration dans la littérature horrifique du XIXème siècle. Les auteurs font d’ailleurs à plusieurs reprises des « clins d’œil » à de nombreux écrivains de renom tels que Sheridan Le Fanu qui lui-même fait une courte apparition dans le roman lorsque les personnages principaux tentent d’infiltrer une confrérie secrète… L’intrigue est aussi savamment orchestrée et les personnages admirablement bien croqués semblent tout droit sortis d’un roman policier victorien de Wilkie Collins. J’ai particulièrement aimé le lien ténu qu’entretenait la fratrie avec leur nourrice Ellen Crone malgré son absence.

D’une écriture efficace sans fioriture, Dacre Stocker rend ici un très bel hommage littéraire à l’un des plus grands maîtres de l’épouvante en s’inspirant de sa mort auréolée de mystère (Bram Stocker serait décédé dans des conditions étranges, il serait en effet mort d’épuisement…). Sans compter que sa parenté avec l’écrivain renforce d’autant plus la légitimité de son entreprise. Plus abouti que L’historienne et Drakula que j’avais lu pourtant avec fébrilité, ce livre n’est pas seulement passionnant, il s’est également révélé à maintes reprises inquiétant. En effet, certains passages sont dignes de Stephen King et je garde d’ailleurs un souvenir impérissable de l’épisode de la morgue…

En bref : cette histoire de fratrie partie sur les traces de Dracula est un véritable page turner au rythme endiablé qui vous procurera, lecteurs, bien des sueurs froides. Vous voilà avertis !

En bonus : l’auteur nous fait partager ses découvertes extraordinaires en nous proposant la lecture des notes personnelles de Bram Stocker.

A noter également : les droits d’auteurs ont déjà été rachetés par la production Paramount Pictures. Le réalisateur Andy Muschietti, déjà rompu à cet exercice après avoir porté à l’écran une version glaçante de ça de Stephen King ‒ qui je dois bien l’admettre m’avait donné la chair de poule ‒ serait pressenti pour son adaptation cinématographique… Le film s’annonce donc particulièrement terrifiant… Affaire à suivre !

Une interview passionnante de l’auteur pour découvrir un peu plus son univers:

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1Q84

Enfin du temps pour souffler ! Les vacances sont là ! Quelle meilleure excuse puis-je trouver pour revenir en douceur sur la blogosphère ? Les beaux jours sont encore loin et le temps morose hivernal ne me donne qu’une envie, me réfugier dans mes livres, emmitouflée dans une couverture douillette. J’ai de ce fait, préféré hiberner au coin du feu en compagnie de mes bêtes. Après un passage à vide de plus de six mois où je n’ai pu consacrer le temps nécessaire à une lecture personnelle du fait de mes obligations professionnelles, me revoilà donc gonflée à bloc ! Bien décidée à profiter pleinement de ce congé !

Pour ce timide retour, mon choix s’est porté sur une lecture japonaise plutôt insolite, qui, à mon sens, s’apparente davantage à un ovni littéraire, le livre semblant n’appartenir à aucune catégorie spécifique. Est-ce un roman réaliste, de science-fiction, d’amour ou même une dystopie ? Il semble que cette œuvre effleure tous ces genres littéraires sans néanmoins véritablement en respecter les codes. Le succès éditorial retentissant autour de cette trilogie m’intriguait ayant lu de nombreuses critiques élogieuses à son sujet, tant sur la toile que dans les revues littéraires. Il y a quelques années déjà, j’avais tenté d’explorer l’univers éparpillé de Murakami en lisant Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil … Un roman dont je garde aujourd’hui un souvenir flou et un ressenti en demi-teinte. Il m’est d’ailleurs impossible de me remémorer clairement les tenants et aboutissants de l’intrigue pas plus que le nom ou les traits de caractère des personnages. C’est pour dire… Loin d’être un coup de cœur, j’étais restée de marbre face à la « virtuosité d’écriture » du romancier nippon tant décriée par la critique française enthousiaste. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’alchimie a-t-elle cette fois-ci opéré ?

Eh bien, lecteur, cessons ce suspens insoutenable… Au risque de faire gronder les admirateurs de cet auteur, il n’en est rien ! Le lecteur doit ici tâtonner en s’armant d’une patience inébranlable s’il souhaite rester éveillé tout au long de cette lecture contemplative qui, pour les Murakamistes fervents relèvent sans-doute du chef-d’œuvre, mais qui pour d’autres lecteurs dont je fais incontestablement partie, risquent de provoquer sinon un désamour pour l’œuvre Murakamienne, du moins une frustration qui n’en finit pas de grandir au fil des pages.  Et ce ne sont pas les chapitres qui manquent ! L’auteur n’a pas lésiné sur le nombre de pages… 548 pour être exacte.  C’est long pour un premier tome, et en particulier lorsqu’on s’ennuie ferme d’un bout à l’autre.

Comment résumer une œuvre aussi fumeuse ? Allons donc droit au but. Il est question ici de femme vengeresse débauchée à la sexualité débridée, de fanatisme religieux revêtant la forme de cultes connus sous les noms des Précurseurs et de l’Aube, de viols de petites filles offertes en sacrifice à un gourou fanatique pervers. Sans oublier la présence d’une pointe de surnaturel en filigrane, Les little people, des lutins sans âmes qui gouvernement l’ordre de l’univers. Bref, tout un programme… Malgré tous ces ingrédients qui tombent comme un cheveu sur la soupe, ce désordre incommensurable donne le tournis. Il est rare que j’apprécie si peu une œuvre mais je dois dire que cette lecture laborieuse s’est révélée durant les dernières pages particulièrement indigeste. Le livre m’en est littéralement tombé des mains ; comment une œuvre aussi brouillonne et inaboutie a-t-elle pu susciter un tel engouement ?

Même les personnages principaux n’ont su retenir mon attention. La figure féminine à l’allure garçonne d’Aomamé tellement dans l’air du temps qu’elle en devient un véritable stéréotype vivant semble une copie grotesque de Kill Bill. On la croirait tout droit sortie d’un mauvais manga. Aomamé a des tendances bizarres, ses préférences sexuelles pour des hommes d’âge mûr au front dégarni (détail qui tue mais qui apparemment a son importance) relevant presque du fétichisme m’a laissée perplexe. Aomamé mène une vie d’ascète depuis qu’elle a quitté la secte qui l’a élevée, elle considère d’ailleurs le luxe comme un étalage vulgaire ; pourtant la belle ne porte que des vêtements extrêmement coûteux… Cet aspect de sa personnalité est grossièrement traité.

De plus, quand elle ne travaille pas comme coach fitness et masseuse privée pour une vieille femme rentière, elle se métamorphose en une tueuse à gage, revancharde qui d’un seul coup d’aiguille précis dans la nuque expédie en enfer tout homme ayant commis des maltraitances sur les femmes. L’idée un peu farfelue aurait pu être intéressante pour relancer l’attention du lecteur mais elle est tellement mal troussée qu’elle en devient, au final, peu crédible. Quant à Tengo, ce héros qui n’en est pas vraiment un, il est mortellement ennuyeux et est dénué de tout charisme. Écrivaillon à ses heures perdues, ce jeune professeur de mathématiques séduisant qui troque ses talents d’écriture pour devenir le nègre d’une jeune adolescente dyslexique, est lui aussi confronté aux traumatismes sexuels de son passé. L’homme préfère les femmes mariées plus âgées qui lui rappellent indirectement sa mère… Et un fantasme œdipien non résolu !

Il semble que le sexe occupe d’ailleurs dans ce récit une place prépondérante, l’auteur n’est en effet pas avare de scènes racoleuses d’une crudité déconcertante. Ainsi Aomamé s’adonne à ses heures perdues à des orgies et Tengo, quand il ne fantasme pas sur des jeunes femmes pré-pubères tente de reproduire auprès de femmes plus âgés un souvenir dérangeant qu’il garde de son enfance lorsqu’il n’était qu’un nourrisson, une scène où sa mère se faisait tranquillement « suçoter » sous ses yeux les tétons par un illustre inconnu … Franchement, on nage en plein délire… Et les critiques nous parlent d’une œuvre magistrale onirique et poétique… Ce procédé abusif pour appâter le lecteur finit par en donner la nausée. On est loin des scènes torrides d’Outlander, encore moins de Cinquante nuances de Grey pour les plus puristes. Non, Murakami s’intéresse davantage aux secrets bien glauques (un brin cracra) de ses héros de papier. Un aspect de l’oeuvre qui est selon mon opinion l’un des principaux points noirs du roman. A cela s’ajoute des redondances en n’en plus finir. A croire que Murakami considère son lecteur lambda comme atteint d’un Alzheimer précoce. Le prend-il d’ailleurs pour un imbécile doté du QI d’un bulot adulte ? L’auteur rappelle ainsi sans cesse les mêmes informations donnant au lecteur l’impression désagréable de s’enliser inexorablement dans une intrigue statique.

Quant à l’univers étrange et supposé original créé de toutes pièces par l’écrivain, il reste malheureusement ancré dans une réalité fadasse où le vide semble régner de main de maître. Murakami raffolant de descriptions cliniques de nourriture, le lecteur a de ce fait le droit au descriptif complet des repas de ses personnages. Les références littéraires parasitent également beaucoup l’histoire. Ainsi, le romancier n’hésite pas à effectuer de nombreux apartés où ses personnages étalent au lecteur leur savoir. C’est le cas du personnage d’Eri, une adolescente dyslexique et énigmatique de 17 ans, qui, la plupart du temps est incapable d’aligner trois mots à la suite. Mais, quelle surprise ! La demoiselle a pourtant la capacité phénoménale de réciter des passages entiers de romans lorsque ces derniers la passionnent. Ses tirades interminables rendent à mon sens la lecture d’autant plus fastidieuse voire même soporifique.

En somme, il est ironique que Murakami n’ait pas suivi les conseils d’écriture qu’il prodigue pourtant tout au long du récit, à travers la voix de son personnage principal, Tengo, à savoir ne pas hésiter à couper, voire retravailler des passages entiers de son œuvre pour la rendre plus fluide et accessible. Ce premier opus ne laisse rien présager de bon pour la suite… Les dernières pages donnent déjà des signes d’essoufflement malgré l’effort de l’auteur de relancer l’attention du lecteur en y introduisant l’apparition de petits lutins venus bouleverser le quotidien de nos héros. Pour ma part, le style de l’écrivain, pétri de lourdeurs, la construction narrative alternant les chassés croisés amoureux de nos héros dont on sait pertinemment bien qu’ils finiront par se réunir dans un prochain volume m’ont agacée. Leurs névroses n’ont pas davantage retenu mon attention déjà défaillante dès les premières pages. Pour conclure, cette écriture banale présentant parfois une envolée, un éclair, une étincelle qui finit par s’éteindre comme un feu de paille, m’a laissée profondément hermétique. L’ensemble demeure trop dissonant à mon goût pour être qualifié comme un véritable chef-d’œuvre. Que dire des références au roman d’anticipation remarquable de George Orwell tout comme le titre aguicheur de ce roman ? Ils ne semblent être qu’un prétexte d’écriture, une astuce mercantile éditoriale.

En bref: cette seconde expérience murakamienne est un échec total, la lecture s’est révélée indigeste. Dommage car l’idée initiale d’un monde parallèle dystopique semblait prometteur, il est cependant regrettable que cet aspect de l’intrigue ne soit dans ce volume qu’à peine exploité. Je doute avoir la patience nécessaire ou la curiosité suffisamment titillée pour me replonger dare-dare dans cet univers aseptisé en lisant le second tome. Navrant.

 

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Le mur invisible

Au-delà d’un simple coup de cœur… Un pur bijou.

 « La vie humaine est une plaisanterie dont la mort est la chute » (Aleksandar Hemon).

Voilà une étrangeté littéraire qui me hantera sans-doute jusqu’à la fin de mes jours… Je l’avais dégotée durant une errance sans but dans une librairie de province. Quelle bonne pioche ! La couverture superbe de cette œuvre singulière m’avait d’emblée plu car elle me rappelait les peintures impressionnistes qui sont souvent associées dans mon imagination aux œuvres romantiques flamandes du XIXème siècle. Cette couverture évoque curieusement à mes yeux la nature luxuriante des alpes autrichiennes dépeinte dans Frankenstein de Mary Shelley, tout comme les paysages vallonnés décrits dans Les souffrances de Werther de Goethe. A l’instar des romantiques, la narratrice anonyme de ce roman se pâme elle aussi à la vue d’une forêt verdoyante, d’un lac ondulant, ou même d’éclairs déchirant un ciel orageux. Elle recherche par ailleurs la pureté d’une nature intouchée par l’Homme qui corrompt ou détruit tout ce qui est à sa portée sans se soucier des conséquences dramatiques pour son environnement. Est-ce là un message subtil d’une écrivaine féministe engagée qui en profite pour régler ses comptes avec l’espèce humaine ? Indubitablement, même si cette œuvre émouvante recèle quantités d’autres trésors de réflexions philosophiques propres à la condition humaine…

L’intrigue en apparence anodine de cette œuvre injustement méconnue semble relativement simple : une femme, veuve et dans la quarantaine, se rend chez  un cousin et son épouse dans un chalet isolé à la montagne pour un bref congé. Le couple, à peine installé, quitte les lieux provisoirement, dans l’idée de faire quelques emplettes au village, laissant la narratrice, assoupie au chalet. Le lendemain, la femme, désemparée, se réveille, dans un monde pétrifié, qui semble suspendu dans le temps, comme sous l’emprise d’un étrange envoûtement. Alors qu’elle explore les lieux pour comprendre ce qui a bien pu arriver, notre personnage se heurte à un gigantesque mur invisible. Elle découvre alors avec effroi que cette immense barrière transparente, enserre la forêt tout entière ainsi que tout ce qui se trouve à l’intérieur, coupant la pauvre femme du reste du monde…

Dès lors, la nature semble avoir repris ses droits sur l’Homme. L’héroïne, esseulée, tente inlassablement de survivre dans cet univers parallèle à la manière d’un Robinson Crusoé. Aussi entreprendra-t-elle la rédaction de ses mémoires dans un journal, d’abord dans l’espoir de laisser une empreinte après sa disparition, puis finalement, pour supporter son sort … Mais une lueur jaillira des ténèbres : la découverte inespérée d’animaux domestique qui lui tiendront compagnie dans cette terrible épreuve, entre autres un chien de chasse prénommé Lynx, une vache à traire qu’elle baptisera Bella, et enfin une chatte farouche …

Le ton est, de ce fait, donné dès les premières pages ; point de happy end à proprement parler pour ce roman d’anticipation au scénario post-apocalyptique flirtant avec les codes de la Dystopie. Le lecteur suit avec appréhension le combat permanent de cette femme confrontée à un vrai cauchemar éveillé. Les raisons de cette situation inquiétante demeureront toujours nimbées de mystère. Est-ce une punition divine ou une expérience humaine désastreuse, une catastrophe chimique qui aurait mal tourné ? Finalement, cela importe peu, le climat de fin du monde n’est qu’un prétexte d’écriture pour évoquer un sujet universel : la peur viscérale, celle de mourir, seul, dans l’abandon le plus total et oublié de tous. Ainsi, la mise en abîme de cette femme recluse dans une retraite forcée amorcera une réflexion profonde de la narratrice sur sa condition en tant qu’être humain. Couchant sur papier sans indications temporelles des remarques à chaud sur son  quotidien, la narratrice se servira ainsi de son journal comme exutoire, y relatant la monotonie de ses tâches quotidiennes et sa relation avec les êtres vivants qu’elle rencontrera au fil des pages.

Cette partie du livre reste selon moi la plus intéressante du roman car l’écrivaine a su couler le long de sa plume une part de son humanité. Elle devait incontestablement être dotée d’une sensibilité à fleur de peau pour dépeindre avec autant d’acuité et de cœur le comportement des animaux. J’ai été particulièrement touchée et même émue jusqu’aux larmes de découvrir le portrait empathique de son héroïne de papier. Cette femme est admirable, elle n’a de prime abord rien d’extraordinaire, et pourtant, dans son chagrin, alors qu’elle est totalement démunie, seuls ses bêtes lui importent car elles sont sa responsabilité. Ces animaux deviennent sa raison d’être, sa principale mission. Elle les englobe d’affection, les protège comme s’ils étaient sa propre chair, son propre sang. Bien que la narratrice se sente déjà vaincue, se doutant que le dénouement de sa propre histoire ne peut qu’être tragique, elle garde malgré tout toujours l’espoir chevillé au corps. Les mauvaises langues diront que son intérêt pour les bêtes n’est qu’un vulgaire opportunisme (« if it pays it stays »), phrase méprisable que nous rabat inlassablement la culture télévisuelle poubelle…), certes, puisqu’il est indéniable qu’ils sont indispensables à sa survie. Néanmoins, leur relation va au-delà de cet aspect purement matérialiste, elle dépasse la logique ; la femme les aime d’un amour inconditionnel et est prête à tout pour eux, même au sacrifice ultime de sa vie. L’auteur semble vouloir nous rappeler l’importance de la préservation de toute espèce animale, qui est essentielle à la survie de l’humanité. Selon elle, ces êtres ont également des vertus thérapeutiques et soignent les plaies du cœur. C’est cette compassion infinie qui élève la narratrice et pourtant demeure jusqu’à la dernière page sa principale faiblesse, celle qui touche autant le lecteur. Parce qu’elle est femme et qu’elle a porté elle-même la vie, elle incarne la mère-nature. Cette vision moderne, un brin écologiste et en somme, très féministe, entre parfaitement en résonnance avec le contexte actuel : la prise de conscience lente de notre société à propos du réchauffement climatique et des dégâts matériels qu’ont engendrés notre « évolution » (déforestation, pollution mais aussi disparition voire extinction d’espèces vivantes qui contribuaient à l’équilibre de la faune et de la flore).

L’auteur fustige au passage également l’individualisme pernicieux qui gangrène fâcheusement notre société de plus en plus consumériste. Ecrit durant la Guerre Froide, ce roman nimbé de clair-obscur se mue de ce fait peu à peu au fil des pages en un puissant manifeste pour la sauvegarde de notre environnement, trop souvent défiguré au cours des guerres mondiales successives. Cet ouvrage illustre d’ailleurs l’atmosphère ambiante de cette époque, un contexte de début du vingtième siècle fait d’incertitude où le monde craignait l’isolement de l’Europe et appréhendait son futur…

Il faut bien l’admettre, j’ai lu de nombreux livres durant ces dernières années, mais aucune lecture ne m’aura autant marquée que celle-ci, à l’exception peut-être du Mépris d’Alberto Moravia. Ce récit aux accents bibliques, émaillé de descriptions sublimes de la nature, est à mes yeux une pure merveille. J’y ai retrouvé la sensibilité allemande propre aux œuvres de Stefan Zweig, cette finesse psychologique exceptionnelle dépeinte par l’auteur. Il y a, en effet, quelque chose de bouleversant et de terrifiant dans ce récit désespéré qui touche le lecteur au plus profond de son âme. Pour ma part, cette œuvre m’accompagnera sûrement tout au long de ma vie. Une chose est certaine, ce roman étrange, sombre et lumineux à la fois ne peut laisser de marbre.

En bref : Une ode à la vie, à la nature et à l’amour inconditionnel des bêtes. Un récit extrêmement poignant à garder précieusement.

La bande-annonce de l’adaptation cinématographique Le mur invisible (Die Wand sous son titre original):

Un extrait du roman :

« Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard. »

 

 

 

 

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L’été avant la guerre

Voilà un livre qui n’aura pas fait long feu dans ma bibliothèque ! Dès sa première parution, cette petite fresque romanesque avait très vite connu un joli succès en librairie tout comme sur la blogosphère grâce, notamment, au triomphe de la série Dowtown Abbey qui a ouvert la voie à l’exploitation de sagas so British ! C’est pourquoi, je guettais sa sortie en poche avec une impatience non feinte. C’est chose faite !  Centenaire oblige, la Grande guerre suscite en ce moment un intérêt historique tout particulier pour nos auteurs contemporains qui exploitent régulièrement ce filon avec plus ou moins de panache. Helen Simonson ne déroge pas à la règle et nous transporte ici dans une époque révolue, celle de la Grande guerre (1914-1918).

L’histoire débute durant l’été 1914. A la mort de son père, Béatrice Nash, une jeune professeure de latin inexpérimentée sous curatelle, accepte un poste dans le village de Rye, une petite bourgade paisible de la campagne du Sussex. Les propriétaires terriens l’attendent là-bas de pied ferme, peu habitués à voir une jeune femme, d’autant plus, singulièrement jolie et autonome, s’installer seule dans un vieux cottage un peu vermoulu. Béatrice qui a en effet fait vœux de célibat pour se consacrer à sa passion, l’écriture, doit faire ses preuves si elle souhaite s’intégrer dans cette société encore rétrograde et très masculine. Alors que l’été bas son plein, les rumeurs d’une guerre inéluctable ternissent progressivement cette quiétude que son entourage, tout comme elle, tente vainement de préserver. L’arrivée de réfugiés belges va chambouler leur destin car les habitants comprennent très vite qu’ils ne pourront continuer à ignorer l’inévitable, la guerre est là et s’ils n’y prennent pas part à leur tour, les troupes allemandes seront bientôt à leur porte…

Béatrice voit ainsi avec un pincement au cœur Hugh, le fils de sa « protectrice », partir pour le front. Ce départ brutal provoque chez la jeune femme de nombreuses interrogations quant à ses choix de vie…  La jeune professeure peut-elle vraiment succomber à son amour grandissant pour Hugh sans inéluctablement sacrifier cette indépendance qu’elle a tant convoitée ?

Helen Simonson nous offre ici une délicieuse balade dans le bourg fleuri de Rye, cette petite bourgade champêtre anglaise où il fait bon vivre.  Agrémentée de descriptions lumineuses, l’écrivaine esquisse avec subtilité les travers d’une société figée et principalement focalisée sur les apparences. Cette œuvre est ainsi donc avant tout un roman d’atmosphère sur les faux-semblants, qui nous donnerait presque à penser qu’il ne se passe rien ou très peu, mais c’est sans compter sur la plume talentueuse de cette écrivaine qui, mine de rien, brosse avec maestria, à la manière de sa compatriote Jane Austen, le portrait railleur d’une petite communauté anglaise de propriétaires terriens dont les certitudes seront ébranlées par la guerre. Cette faucheuse impitoyable balayera sans vergogne les plus aisés comme les plus démunis, effaçant progressivement le fossé qui les séparait, accentuée par l’arrivée impromptue et moyennement tolérée d’immigrants belges venus trouver un asile en Angleterre. Cette situation problématique semble entrer en résonance avec notre contexte actuel. Peut-on dès lors y déceler une métaphore subtile de l’auteure pour dénoncer le calvaire des immigrants ? Possible…

Quoiqu’il en soit, cette fenêtre sur le monde extérieur sera accueillie par les habitants de Rye avec une certaine réserve, teintée d’appréhension. Ces réfugiés victimes de traumatismes s’entêtent à s’enfermer dans un mutisme pudique au grand dam des commères du village. Cette attitude silencieuse et secrète jette de ce fait l’effroi sur les villageois.  Les ragots fusent et les langues de vipère s’en donnent à cœur joie, suscitant nombre d’interrogations dans la population : qu’ont-ils vraiment subi en Belgique durant cette invasion effroyable ? La petite société britannique soucieuse de bien faire déploiera une vaste opération de sauvetage pour les plus nécessiteux non sans mépriser sous cape la mine déconfite et crottée de ces pauvres Belges. On y perçoit par ailleurs une certaine gêne, celle d’habitants proprets et hypocrites qui ne veulent pas réellement se salir les mains. Il est affligeant d’observer ces villageois mesquins et aux idées finalement très étroites sélectionner avec minutie leur « immigrant », mais refusant avec dégoût toute personne n’appartenant pas à leur propre classe sociale. Les paysans sont de ce fait largement boudés… Cette facette ironique de l’hypocrisie de la petite noblesse de campagne est ainsi particulièrement bien rendue.

Village de Rye dans le Sussex

Certes, on peut parfois déplorer quelques longueurs, des descriptions interminables qui semblent ajoutées pour « gonfler » le roman, et qui finalement se sont révélées peu utiles au déroulement de l’intrigue. Il m’a bien fallu deux cents pages pour réussir à m’imprégner de l’époque, comprendre les relations et les liens qui se tissent progressivement entre cette myriade de personnages. Autant l’avouer, on a parfois tendance à s’emmêler un peu les pinceaux avec les noms des protagonistes. Pour ma part, j’ai néanmoins tenu bon et ne l’ai finalement pas regretté, étant fascinée par cette époque. De ce fait, je me suis laissée entraîner dans cette brèche temporelle sans trop de difficulté. Cette fresque légère m’aura tout de même permis d’explorer encore un peu plus, après la découverte d’Un roman anglais de Stephanie Hochet, cette période de transition passionnante que furent Les années folles.

J’ai aussi aimé cette galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en particulier l’héroïne de ce roman, Béatrice Nash. Sans vraiment être une « spinster », l’image caricaturale d’une vieille fille laide et désargentée, la jeune professeure possède un charme indéniable qui n’est pas sans troubler la gente masculine. Son esprit fin compense également sa modeste condition sociale. Cette jeune femme pétillante, considérée de prime abord comme une déclassée, se révélera finalement irrésistible… Autour de cette jolie brunette gravitent quantité d’autres protagonistes tout aussi attachants, tels que Daniel et Hugh, deux cousins si différents par leur tempérament mais unis comme des frères de sang par un lien indéfectible. L’un, doux rêveur et aux allures de Dandy, aspire à devenir un éminent poète, l’autre, plus terre à terre, est un brillant étudiant à la carrière prometteuse de chirurgien. Tous deux subiront les tourments de la guerre, comme ces deux autres personnages inoubliables qui m’ont bouleversée, au point de m’arracher des larmes : le jeune gitan prénommé « Snout » (groin) et son fidèle cabot, Wolfie, un lévrier irlandais rescapé d’un champ de bataille. Leur destin funeste demeure pour moi l’épisode le plus marquant de ce roman. Il faut bien l’avouer, Helen Simonson restitue admirablement bien la tension tout comme l’horreur qui régnaient dans les tranchées.

En outre, l’auteur brosse le portrait peu flatteur mais tellement authentique de ces jeunes femmes de bonne famille qui, pour se désennuyer, attiraient dans leurs filets de jeunes soldats fraîchement enrôlés. L’une de ces figures féminines incarne à merveille ces jeunes filles britanniques formatées et pleine de bons sentiments qui contribueront par coquetterie et stupidité à pousser un grand nombre de soldats à servir comme chair à canon sur le front. Pour les convaincre de s’engager, ces évaporées vaniteuses les menacent en effet de leur offrir la fameuse plume blanche. Ce symbole traditionnel de lâcheté était une pratique très répandue sous l’Empire britannique qui inspira en 1902 A.E.W Mason pour donner vie à un roman d’aventure exceptionnel : Les quatre plumes blanches (voir billet ici).

Enfin, la romancière traite également avec tact les thèmes de l’homosexualité refoulée, l’existence difficile des filles-mères victimes de la guerre, et la lente progression de la condition de la femme à travers la lutte laborieuse des suffragettes pour l’obtention du droit de vote. Cette critique mordante, de l’hypocrisie d’une société bien-pensante butée qui refuse le changement, est donc plutôt réussie ! Helen Simonson dépeint en effet avec une certaine acuité sociologique le tableau de la gentry anglaise et de la lutte des classes de ce début de siècle. Pour ma part, j’ai été conquise !

En bref : Sans être un chef-d’œuvre de la littérature, j’ai dévoré la version de poche de ce pavé, avec un plaisir délectable. Un « petit » roman coup de cœur à glisser dans sa valise cet été !

Lu dans le cadre du challenge Le mois anglais

 

 

 

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Festival Saint-Maur en poche

Cette année, le festival de Saint-Maur en poche a une fois de plus ouvert ses portes pour nous faire découvrir de nouvelles œuvres et rencontrer des auteurs prometteurs encore « accessibles » au grand public. Etant tout deux férus de livres, mon père et moi avons décidé de partir ensemble à la découverte de cette vaste foire aux livres dont nous avions entendu tellement de bien sur la blogosphère et dans la presse. Nous avons quitté la Normandie hier soir et avons passé la nuit en région parisienne. Le lendemain matin nous attendions au pied levé l’ouverture du salon. Après dix minutes d’attente qui nous ont paru relativement brèves, nous avons promptement effectué un petit tour des lieux à la manière d’éclaireurs aguerris, préparant déjà mentalement notre future liste d’emplettes… Les lecteurs compulsifs que nous sommes ont dû faire face à une tentation des plus redoutables. Le choix fut rude et nous avons dû nous forcer, du fait d’un budget limité, à rester raisonnable. Un véritable crève-cœur pour moi ! Au final, je suis repartie avec quatre romans que je compte lire dès la semaine prochaine quand j’aurai terminé ma PAL du Mois anglais qui arrive presque à terme.

Cette petite escapade littéraire fut très bénéfique, car elle m’aura permis de faire également la rencontre du vlogger-libraire Gérard Collard qui gère la librairie La griffe noire, à Créteil, en région parisienne. J’ai été agréablement surprise de découvrir le chroniqueur très proche de ses lecteurs et franchement généreux, plutôt éloigné des libraires snobinards parisiens bobos qui ont, à mon sens, la fâcheuse tendance de vouloir détenir le monopole du bon goût et nous imposer leur choix de lectures souvent fadasses. Gérard Collard ne semble pas appartenir à ce microcosme suffisant. La provinciale que je suis a apprécié pouvoir ainsi voir au festival des auteurs venus des quatre coins du monde comme de nos régions. Nous avons pu échanger quelques mots avec le chroniqueur et suivi l’une des interviews organisées en directe du plateau de la chaîne Youtube La griffe noire, qui présentait aux lecteurs deux auteurs, Nadine Monfils et Hugo Buan, la première belge et le second français.

Si l’entretien fut intéressant, j’ai regretté de ne pas avoir eu suffisamment de temps pour écouter la lecture d’Anny Duperey, une actrice et romancière que j’admire tant, ni de pouvoir obtenir une dédicace de Laurent Seskik qui avait écrit une magnifique biographie romancée de Stefan Zweig.

J’ai pu toutefois faire la connaissance de Bernard Prou, l’auteur du best-seller Alexis Vassilkov, le fils de Guy de Maupassant, qu’il me tarde de lire cet été. L’écrivain était d’ailleurs particulièrement sympathique, ce qui a renforcé mon envie de me plonger sans plus tarder dans son roman.

Certains blogueurs ont beaucoup critiqué le principe de ce festival qu’ils trouvent trop consumériste à leur goût. Certes, cette rencontre est plus un prétexte pour faire l’acquisition de romans qu’un vrai salon littéraire à la manière des Etonnants voyageurs qui propose de nombreuses conférences avec des sujets de fond et des interprètes officiels pour traduire la voix des auteurs étrangers. Néanmoins, je n’ai pas boudé mon plaisir car ce marché aux livres est très bien organisé. J’ai aimé fureter parmi les stands et lire les petites vignettes rédigées par les libraires, une manière originale et personnelle de partager avec nous leur ressenti. J’ai aussi pris plaisir à papoter au gré des stands avec les écrivains qui pour la plupart se sont prêté au jeu. Les allées étaient de plus très bien structurées et proposaient des sélections thématiques, ce qui a facilité notre recherche. Le rayon récits de voyages/aventures était d’ailleurs particulièrement fourni ! Et la collection Libretto que j’affectionne beaucoup était très alléchante!

Ainsi, ce festival est avant tout une initiative d’avant-garde qui permet aujourd’hui de célébrer le plaisir partager de lire et d’écrire tout en créant un lien presque magique entre l’écrivain et son lecteur. A ce titre, ces rencontres littéraires doivent être pérennisées et s’ancrer dans une tradition à Saint-Maur ou ailleurs…

Enfin, une petite anecdote m’a fait sourire : une lectrice belge qui s’est rendue sept fois consécutives au festival a reçu de son mari un cadeau des plus enviable, la possibilité de repartir après la visite de ce salon littéraire avec une cinquantaine de livres pour son anniversaire ! Quelle chance ! L’idée fait rêver…

Voici pour ma part mes petites acquisitions:

Je referme cette petite parenthèse et vous retrouve très prochainement pour partager avec vous mes dernières lectures : L’été avant la guerre et Lady Susan qui viendront clôturer les derniers jours du challenge du Mois anglais.

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Mentir n’est pas trahir

Gladwyn a vraiment tout pour être heureux : une carrière qui semble plutôt prospère, une petite propriété coquette dans une banlieue paisible et huppée de la périphérie londonienne où il vit aux côtés de sa belle et tendre épouse Blythe et de son adolescent sans problème. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aucun nuage à l’horizon. Gladwyn se laisse bercer par cette existence routinière sans embûche qui semble lui satisfaire.

Alors qu’il se rend comme à son habitude à la campagne des Downs chez sa mère pour lui tenir compagnie un après-midi, il croise sur sa route Lara, une jeune artiste adorable qui vient de tomber de bicyclette et s’est esquintée la cheville. Il décide de lui porter secours. Cette rencontre fortuite scellera sa destinée. Cette initiative qui à première vue paraîtra chevaleresque tournera finalement vite en opportunisme crasse. Charmé par cette jolie jeune femme pleine de fraîcheur, Gladwyn, pourtant marié, succombera à la tentation et s’enlisera dans d’inextricables mensonges, se réinventant une situation, jusqu’à franchir le point de non-retour. Il échafaudera de multiples plans extravagants et des plus malhonnêtes pour entretenir deux liaisons. Gladwyn découvrira à ses propres dépends que tromper ne peut se faire impunément, et engendre toujours inéluctablement son lot de drames… Il tergiversera longtemps, mais ce sera sans compter sur l’ironie impitoyable du destin qui se chargera de décider pour lui…

Voilà un roman qui m’a de prime abord fait l’effet d’une claque ! Angela Huth nous entraîne dans une intrigue digne d’un épisode de Barnaby où des drames d’alcôves dans une campagne sauvage un peu arriérée, gardent encore une certaine brutalité. Dans ce roman au style d’écriture plutôt fluide et à mi-chemin entre le vaudeville et le roman noir, l’auteure dissèque avec aisance les sentiments humains de l’homme dans tout ce qu’il a de plus vil. Elle nous dépeint ainsi le caractère fourbe moyennement flatteur de la gente masculine et s’intéresse plus particulièrement à sa duplicité. La romancière pousse le lecteur à s’interroger sur la possible souffrance d’un homme en proie aux remords. Est-on vraiment un goujat en agissant de la sorte ? (Oh que oui !) L’amour est-il exclusif ? Sommes-nous destinés à tromper nos conjoints ? Ses questions ne me semblent pas justifier une telle traîtrise car Gladwyn n’a finalement aucune raison valable de tromper sa femme. En effet, lui-même se considère heureux en ménage et n’a nul reproche à adresser à Blythe. Son seul vrai regret, étant d’avoir choisi de vivre dans la banlieue londonienne plutôt que de s’être installé avec sa famille à la campagne dans un cottage pittoresque. Est-ce néanmoins suffisant pour justifier sa liaison adultérine? Aux lecteurs d’en décider…

Le personnage principal semble de ce fait dépourvu de toute fibre héroïque, c’est avant tout un pleutre égoïste qui ne se soucie guère que de lui-même. L’expression « l’occasion fait le larron » n’aura jamais pris autant de sens ici.

Gladwyn jonglant entre deux femmes, déploie des subterfuges franchement méprisables tels que le fait d’acquérir deux portables pour pouvoir communiquer en toute discrétion avec sa maîtresse ainsi qu’avec son épouse. Pour se donner bonne conscience, ce quadra en pleine crise de jeunisme joue également les maris attentionnés et aimants. Il se présente comme un époux dévoué prêt à tout pour satisfaire sa femme, lui proposant des escapades romantiques pour compenser ses petits écarts conjugaux sans qu’elle, trop confiante, ne se doute de rien… Cette fourberie en devient insupportable au fil des pages. En somme, cet homme d’apparence tendre et réfléchie se comporte comme le dernier des mufles. C’est pourquoi je n’ai éprouvé aucune empathie pour lui et l’ai trouvé franchement exécrable.

Dès lors, difficile de dire si j’ai vraiment apprécié cette histoire sordide dont la fin glaçante m’a particulièrement mise mal à l’aise. A bien des égards, ce roman psychologique présente des faiblesses d’écriture. J’ai ainsi noté de nombreux points noirs comme l’attitude des personnages féminins qui m’a semblé trop passive pour notre époque. Toutes deux sont les dindons de cette farce douteuse.

Comment Blythe, cette petite bourgeoise aux allures de Bree Van De Kamp, ne peut-elle pas émettre plus tôt des soupçons ? Sa foi inébranlable en son mari la rend agaçante.  Ne vérifie-t-elle pas les comptes ? Comment peut-il réussir à financer un petit studio à Londres sans se faire pincer ? La naïveté de Lara est tout aussi déconcertante. Cette pseudo-artiste traîne un pyjama d’adolescente attardée et a conservé sa chambre d’enfant… Cette facette infantile de sa personnalité la rend un peu bécasse aux yeux du lecteur. Il n’est par conséquent pas aisé de s’attacher à ses deux portraits de femmes trop caricaturaux.

La fin bien qu’inattendue m’a laissé assez sceptique. Peut-on vraiment rebâtir une relation matrimoniale sur un mensonge ? J’avoue avoir été plus intéressée par l’aspect du roman noir mais dommage qu’il soit exploité maladroitement et ne serve que de prétexte pour démasquer l’infidélité de Gladwyn. Pourtant, le personnage de l’ouvrier agricole qui rôde toujours autour du cottage de Lara comme un charognard souhaitant à tout prix s’attirer les faveurs de la jolie blonde, m’a donné la  chair de poule, sachant la jeune femme esseulée au beau milieu de la campagne, avec pour seul voisin cet homme inquiétant et intrusif.

Certes, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman très bien écrit mais je n’ai aimé ni le thème de l’adultère ni le personnage principal qui, au final, m’a écœurée. De plus, la mièvrerie empiète trop sur l’histoire dans les dernières pages et le dénouement trop lisse m’a mise en colère ! A mon sens, cette histoire reste en effet cousue de fil blanc. Mon opinion reste donc en demi-teinte.

En bref : Sans être un chef-d’œuvre, ce « petit » roman aux accents de vaudeville se lit assez bien. Il est cependant regrettable que cette œuvre, ancrée dans la culture anglo-saxonne se focalisant sur une petite société soucieuse de préserver les apparences, se soit malheureusement révélée trop convenue…

Lecture commune sur Angela Huth dans le cadre du Mois anglais

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Hiver

Pour cette deuxième contribution au challenge Le Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce roman au contexte littéraire très victorien. J’ai été immédiatement attirée par cette magnifique couverture aux couleurs froides semblables à celles du givre en hiver, qui m’évoquent les paysages rustiques et pittoresques du milieu rural anglais dépeints avec virtuosité par les sœurs Brontë.

J’en avais fait l’acquisition il y a deux ans,  lorsque j’avais découvert avec émerveillement Thomas Hardy grâce à son œuvre de jeunesse Loin de la foule déchaînée dont je garde un souvenir impérissable (mon billet ici). Cet illustre écrivain-poète britannique est ici mis à l’honneur puisque ce livre n’est autre qu’une biographie romancée. Christopher Nicholson s’intéresse à un épisode insolite mais pourtant bel et bien véridique de la vie de Thomas Hardy : son ultime faiblesse de cœur pour la belle et ténébreuse Gertrude Bugler, une jeune actrice amateur dont il se serait secrètement épris à l’aube de sa mort.

Nous sommes au milieu des années 1920. A 84 ans, la réputation de ce romancier britannique auréolé de gloire n’est depuis longtemps plus à faire. Hardy, qui a épousé en secondes noces Florence Dugdale après la disparition douloureuse de sa précédente femme, Emma Gifford, est bien déterminé à finir ses vieux jours dans le Dorset, à la campagne dans sa propriété de Max Gate où les jours rythmés par ses projets d’écriture s’égrènent paisiblement. A l’hiver de sa vie, l’écrivain pense d’ailleurs en avoir fini avec les affres de la passion quand une pièce de théâtre, adaptée de son chef-d’œuvre Tess d’Uberville, est montée dans son village. L’auteur fait alors la connaissance de Gertie, une jeune actrice talentueuse tenant le rôle-titre. La ressemblance troublante de cette jolie brune pleine de fraîcheur avec son héroïne Tess, le fascinera autant qu’elle le bouleversera. Elle ravivera dans le cœur du vieillard une flamme qu’il pensait depuis longtemps à jamais éteinte. Le lecteur suivra cette passion secrète à travers le regard plein d’amertume de Florence, cette épouse vieillissante et délaissée, qui tentera désespérément de reconquérir son époux, en vain.

L’actrice Gertrude Bugler qui incarna Tess d’Uberville durant les années 1920.

Sans prendre parti, l’auteur portraiture avec finesse la personnalité souvent complexe et contradictoire de Thomas Hardy. Difficile finalement de percer à jour le caractère véritable de cet écrivain toujours nimbé de mystère. Certains y percevront celle d’un homme taciturne et pessimiste, dénigrant toutes formes de mondanités. Un homme parfois également peu attachant, à l’attitude aussi glaciale que l’hiver qui mettra un point final à sa vie. D’autres y découvriront un écrivain trop souvent tourné vers le passé. Thomas Hardy aimait en effet planter ses intrigues romantiques dans un décor sauvage, celui d’une campagne anglaise rustique et encore marquée de traditions païennes. C’est pourquoi ses œuvres étaient toujours volontairement enracinées dans le terroir anglais, ce « paradis primitif » comme il le décrivait si bien lui-même. Il était, de ce fait, convaincu que l’homme ne pouvait accéder au bonheur que par le maintien d’une certaine ignorance, et craignait le progrès. Il se méfiait du téléphone, un complot diabolique orchestré selon lui par les autorités pour espionner ses conversations, et méprisait tout aussi bien les automobiles, des engins bruyants qu’il jugeait contre- nature, voire même extrêmement dangereux. Il opposera un refus catégorique à l’installation de l’électricité dans son cottage, au grand dam de son épouse Florence qui souhaitait profiter de plus de confort.

Le cottage de Thomas Hardy en 1885, bâti à partir des plans de l’écrivain qui était architecte de formation.

Si Thomas Hardy, un brin égoïste, fascine autant qu’il dérange, sa personnalité reste malgré tout jusqu’à la dernière page insaisissable. Je dois admettre que le portrait pathétique que campe l’auteur de sa seconde épouse m’a bien plus touché. Finalement, c’est celle qui souffrira le plus de cette ultime passion. Cette femme de l’enfermement, trop jeune pour se marier à un vieillard (de 39 ans sa cadette) et pourtant déjà trop abîmée par le temps, suscite la pitié. Comment pourrait-elle rivaliser face à la jeunesse impitoyable de Gertrude Bugler ? Florence, qui espérait naïvement pouvoir aussi remplacer Emma, la première épouse disparue que chérira Thomas Hardy jusqu’à sa mort, sera hantée toute sa vie par le fantôme de cette défunte, et cette ombre spectrale ne cessera de planer sur leur couple comme un mauvais présage. Le caractère de cette femme tourmentée, un tantinet dépressive et d’une cruauté parfois féroce envers sa nouvelle rivale, la jolie Gertie, m’a étrangement rappelé celui de Zelda Fitzgerald qui se sentait elle aussi étouffée par le talent écrasant de son mari. Tout comme cette dernière, Florence s’est essayée sans grand succès à l’écriture et tout comme elle, elle demeurera malheureusement toujours une piètre écrivaine dont le nom restera inéluctablement associé aux triomphes littéraires de son époux. D’une tristesse désespérante…

Florence Dudgale et Thomas Hardy aux côtés de leur chien Wessex.

En bref : Christopher Nicholson nous livre avec grâce un récit doux-amer sur la vieillesse et la dissolution malheureuse d’un couple mythique de la littérature anglaise. D’une prose délicate, l’auteur esquisse dans ce huis-clos mélancolique le portrait saisissant d’un vieil homme en quête perpétuelle de l’idéal féminin recouvrant les traits imaginaires de son héroïne de papier, la belle Tess d’Uberville. Cette figure ensorcelante, Thomas Hardy n’aura de cesse de la chercher dans toutes ses conquêtes féminines sans toutefois jamais vraiment l’atteindre… Cette recherche insatiable demeurera l’un des principaux drames intimes de sa vie.

Certes, la lecture de ce roman d’atmosphère très évocateur peut s’avérer fastidieuse pour un lecteur en quête de rebondissements car les pages se succèdent bien souvent avec lenteur, à l’image des vieux jours du romancier. Toutefois, ce rythme parfois contemplatif n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Ce joli roman qui s’adresse avant tout à un lecteur averti désirant entrevoir un peu plus les coulisses de la vie d’écrivain de ce grand auteur, fut pour moi une très belle découverte. Je compte d’ailleurs poursuivre mon initiation littéraire en lisant prochainement Les Forestiers

Deuxième billet consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses grands écrivains dans le cadre du challenge Le Mois anglais.

 

 

 

 

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Un roman anglais

Attention, coup de cœur !

Pour ouvrir le bal de cette sixième saison du Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce court roman de Stéphanie Hochet, une romancière contemporaine française. Acquis en librairie la semaine dernière, je n’ai pas lambiné à le lire. Il faut bien l’admettre, cette superbe couverture incarnant à merveille le style victorien m’a tout de suite séduite. Elle m’évoque de nombreuses représentations romantiques, entre autres celle d’une jeune femme aux traits délicats et à la complexion pâle, se prélassant dans un jardin parsemé de massifs de fleurs sauvages, des roses écarlates et de lierre à profusion, et prenant appui sur le pan d’un mur de pierres grises d’un charmant cottage ou encore l’image d’une tasse de thé bleue, en porcelaine, un peu ébréchée, remplie d’un liquide ambré encore fumant et au parfum enivrant. En somme, une vision de la culture anglo-saxonne un tantinet « cliché » mais du moins réconfortante, que de nombreux aficionados de la littérature britannique continuent d’entretenir (moi la première !).

Trêves de digressions, rentrons dans le vif du sujet !

La trame de ce roman prend pour toile de fond la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1917, quelque part dans une contrée anonyme, en pleine compagne anglaise et à l’abri des bombardements qui frappent encore Londres. Anna Whig, une jeune bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, suggère à son époux Edward d’engager par courrier une garde d’enfant afin qu’elle puisse reprendre sereinement ses activités de traductrice littéraire. Lorsqu’elle part à la gare accueillir sa nouvelle employée, Anna découvre avec stupeur que la gouvernante n’est autre qu’un jeune homme séduisant à la santé souffreteuse, George…

Londres bombardements de 1915 à 1917.

Avec un tel résumé, le lecteur s’attend de prime abord à lire un banal roman sur l’adultère, mais c’est sans compter sur le talent inné de Stéphanie Hochet qui brise ici avec maestria les conventions littéraires en s’écartant du schéma du trio amoureux quasi-éculé et souvent grossièrement focalisé sur la tension sexuelle. Certes, l’ambiguïté entre les deux protagonistes, Anna et George, est belle et bien palpable, toutefois, elle est avant tout basée sur une amitié amoureuse non avouée. Anna trouvera en George, ce jeune homme à l’attitude dilettante et originaire d’un milieu modeste, un confident sur qui s’épancher, de même qu’une ouverture sur un univers moins étriqué par des codes absurdes qui semblent de plus en plus l’asphyxier.

Ainsi, l’auteur dissocie la sensualité du sentiment amoureux. Rappelons que l’histoire se déroule dans un cadre post-victorien très collet monté où les émotions sont toujours réfrénées derrière des attitudes pondérées. Point de place pour les épanchements sentimentaux dans ce climat de guerre déjà très lourd et pourtant, c’est un véritable cataclysme qui semble progressivement s’opérer en Anna.

En effet,  sans tomber dans les écueils du journal trivial et à la manière de Virginia Woolf, l’auteure tente de sonder l’âme de son héroïne en s’appropriant à son tour le « stream of consciousness », ce procédé narratif qui s’attarde davantage sur le combat intérieur d’un personnage plutôt que sur ses actions dans le monde réel.

Le roman s’articule également autour du thème de la maternité. Une manière aussi de mieux cerner le trouble qui intervient chez une femme après la naissance de son enfant. Comment aimer son enfant ?  A vouloir trop l’aimer, Anna doute, s’effraie de sa propre dépendance à cet être, cette excroissance qu’elle semble traîner comme un fardeau. Anna semble dès lors subir une forme de dépression post-natale.  Dans cette période de troubles, elle s’interroge, est-elle une mère ou une épouse ? Qu’en est-il de son statut de femme à part entière ? Comment peut-elle reprendre sa place au sein du foyer familial quand son mari Edward semble peu à peu la délaisser depuis la naissance de leur fils Jack, lui préférant la compagnie rassurante de la mécanique de précision de ses horloges. Son époux est d’ailleurs un pur produit de cette société édouardienne. Edward reste, en effet, complètement hermétique à l’esprit féminin ; lui non plus ne sait pas véritablement aimer et dénigre souvent son épouse tout comme sa progéniture. Il jalouse de ce fait George, ce jeune homme complice de son fils qui semble savoir naturellement compenser l’absence d’instinct parental du couple. Ce rôle de garde d’enfant assumé par George dérange et même provoque du dégoût chez Edward. Il juge cette relation intime trop vulgaire, voire même animale. Le gouffre social entre les deux protagonistes masculins, l’un d’extraction très modeste, originaire du nord industriel du pays, l’autre représentatif de cette bourgeoisie terrienne, ne peut que renforcer la distance qui les sépare.

Si le statut d’homme Alpha et de patriarche qu’incarne Edward est clairement représenté, celui d’Anna reste assez flou tout comme celui des femmes de son époque. C’est pourquoi cette œuvre riche par ses multiples interprétations m’a grandement plu car elle provoque aussi chez le lecteur de nombreux questionnements. Les personnages de ce huis-clos dramatique sont souvent en proie aux affres induits par cette guerre inquiétante qui ne semble épargner personne, pas même ceux venus se réfugier loin du front, dans cette campagne anglaise rassurante. Cette bulle en apparence paisible et protectrice ne peut qu’être fragilisée par l’écho des bouleversements de ce conflit mondial. Dans cet avenir incertain, quel sort leur sera réservé ? Pourront-ils s’adapter à cette nouvelle société britannique qui semble appelée à de profondes mutations ?

A la manière d’un classique et sans « s’écouter écrire », Stéphanie Hochet dresse le portrait vibrant d’une femme en prise avec son temps. Cette œuvre d’ambiance intimiste et très pudique faite de non-dits, dépeint avec beaucoup de subtilité les préoccupations féminines de l’époque, dont la remise en question de la condition de la femme par les suffragettes. En outre, cette écriture poétique est agrémentée d’une finesse psychologique analogue aux œuvres phares de Stefan Zweig.

Mouvement de suffragettes

En bref : un bel hommage aux piliers de la littérature anglo-saxonne victoriens tels que DH Lawrence ou Virginia Woolf. Un pari d’écriture largement relevé pour cette auteure française dont la plume tout comme le sujet, m’ont totalement éblouie. A conserver !

Première participation au défi Le Mois Anglais, respectant le thème de la campagne anglaise.

 

 

 

 

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Retour en catimini sur la blogosphère/ Challenge Mois Anglais

Après une longue absence, chers blogueurs me voilà de retour pour partager avec vous de nouveaux coups de cœur comme de nouvelles déceptions littéraires. Il m’aura fallu du temps… Bien deux ans pour revenir vers vous. Pour ma défense, mon plaisir de lecture s’était quelque peu affaibli dernièrement. La lecture devrait, en effet, toujours être avant tout un plaisir plutôt qu’une corvée. Lire pour produire des billets n’a jamais eu de sens à mes yeux et écrire sur des lectures creuses me semblait superflu. Mon temps est précieux tout comme le vôtre. C’est pourquoi, la grande procrastinatrice que je suis a finalement pris la décision regrettable de mettre son blog « en pause » pour un temps pour pouvoir se consacrer avec plus de sérénité à la vie et à son lot quotidien de responsabilités (en autre un changement de carrière qui nécessitait des ajustements dans le choix de mes priorités). Les mois se sont succédés et les billets se sont espacés jusqu’à disparaître complètement sans que je brise pour autant définitivement mes liens avec la blogosphère ni que je délaisse mes lectures.

L’été se profilant doucement à l’horizon et mes tâches scolaires s’amoindrissant progressivement, le désir de lire tout comme d’écrire est devenu plus impérieux durant ces derniers mois.

Il ne me fallait plus qu’un nouveau défi littéraire pour me remettre le pied à l’étrier et m’atteler à la rédaction de nouveaux billets. Lou et Cryssilda m’en ont donné l’opportunité grâce à leur rendez-vous littéraire annuel, le challenge du Mois anglais qui se déroulera en juin prochain (Pour vous inscrire c’est ici.) La littérature anglo-saxonne étant avant tout mon domaine de prédilection, je ne pouvais refuser une telle occasion ! Je compte bien en profiter pleinement!

Bien entendu, ma PAL (pile de livres) est déjà prête. Longtemps indécise, j’ai finalement sélectionné cinq titres (trois ont été acquis récemment, deux autres proviennent de la demeure familiale) que je chroniquerai pour célébrer cette saison. Je compte par ailleurs participer à quatre lectures et rendez-vous communs organisés tout au long du mois. Voici donc mon programme :

°Le 5 juin s’articulera autour du thème de la campagne anglaise

°Le 14 juin sera consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses plus grands écrivains.

°Le 17 juin nous permettra de faire plus ample connaissance avec une auteure contemporaine anglaise, Angela Huth.

° Le 23 juin mettra enfin à l’honneur l’une de mes romancières anglaises favorites, Jane Austen.

Je vous souhaites de belles lectures et vous retrouve très prochainement pour débuter cette nouvelle exploration livresque!

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