Une année studieuse/ Le redoutable

Ayant eu plus de temps libre ces temps-ci, j’ai décidé de dépoussiérer ma bibliothèque pour effectuer un grand ménage de printemps et d’attaquer par la même occasion ma copieuse pile de livres, qui ne cesse de grossir au fil des ans. Je lorgnais cette lecture depuis un moment déjà, et il était donc grand temps de m’y attaquer. J’avais fait l’acquisition de ce roman autobiographique après avoir visionné le film Le Mépris de Godard lorsque je m’étais soudainement prise d’intérêt pour son univers cinématographique éparpillé qui, je dois bien l’admettre, m’intrigue toujours autant qu’il me fascine. Ce cinéaste insaisissable me laisse encore aujourd’hui songeuse… Est-il un pur géni visionnaire et incompris ou un vulgaire bobo snobinard ? Il faut bien l’admettre, lorsqu’on évoque son art, les avis sont souvent partagés.

L’écrivaine Anne Wiazemski qui épousa Godard en secondes noces en 1967, et fut l’héroïne prérévolutionnaire du film très controversé et sifflé par la critique, La chinoise, romance ici ses mémoires de jeunesse et notamment leur rencontre amoureuse, une idylle qui la marquera à tout jamais et qui sera le tremplin d’une carrière flamboyante d’abord en tant qu’actrice puis en tant qu’écrivaine. La romancière dépeint ainsi sans œillères mais avec beaucoup de tendresse, ce cinéaste fantasque tout comme son quotidien torturé. L’auteure égrène de ce fait ses souvenirs et revient plus particulièrement sur un tournant majeur de sa vie, en 1966, lorsqu’elle écrivit à Godard, récemment divorcé d’Anna Karina, après avoir terminé le film d’André Bresson, Au hasard Balthazar.  Emu par sa candeur, le cinéaste succombera au charme de cette jeune demoiselle au physique prépubère mais cette idylle sera, de prime abord, pourtant perçue d’un mauvais œil par son entourage. Sous la coupe de l’autorité familiale et en particulier de son grand-père écrivain un tantinet tyrannique, personnage littéraire illustre et intransigeant qui n’est autre que François Mauriac, la jeune fille en fleur se doit de montrer patte blanche. Sa mère redoute par ailleurs que sa fille « découche » avec un homme d’âge mûr, l’ultime embarras pour cette famille bourgeoise respectable sous tous abords. Anne Wiazemski, au grand dam de la sphère familiale n’en fera qu’à sa tête, et elle épousera malgré tout Godard qui la métamorphosera en petite marionnette malléable et docile à souhait.

Je vous avoue, lecteurs, que cet aspect de la personnalité trop conciliante de la narratrice m’a fortement agacée. J’ai moyennement aimé ce personnage de femme enfant soumise qui se plie inlassablement aux caprices de cet homme caractériel, un véritable pervers narcissique souvent cruel voire même sadique. L’artiste lunatique et existentialiste de dix-sept ans son aîné, sorte de pygmalion toxique invivable, la forge à son image, décide du choix de ses lectures tout comme du sort de sa carrière artistique. A l’instar de l’héroïne de Rebecca, la narratrice, au fond bien trop jeune et frêle, se sent aliénée et dominée. Tout comme le fantôme de Rebecca, l’ombre d’Anna Karina, la première épouse, actrice talentueuse de renom, continue de planer sur son couple. L’auteure évoque d’ailleurs souvent au fil des pages avec une pointe d’envie et d’admiration pourtant toujours respectueuse cette « merveilleuse actrice », se sentant toujours éclipsée par le talent écrasant et la beauté mystique de cette vedette du cinéma. Eprise de philosophie, étudiante plutôt médiocre et dilettante, au rattrapage du Bac, la jeune Anne accèdera cependant grâce à son compagnon abusif au cercle très fermé et huppé des cinéastes de son temps ayant le vent en poupe (Truffaut en autre avec qui elle se liera d’amitié).

Même si cette lecture fut plaisante et instructive, m’ayant permis de découvrir un pan de la vie intime de ce cinéaste brumeux, j’ai trouvé les derniers chapitres peu intéressants et un tantinet longuets… Par ailleurs, la partie consacrée au tournage chaotique du film controversé La chinoise m’a même plutôt ennuyée. Si le roman se focalise de prime abord sur l’éducation sentimentale douloureuse de la romancière, les dernières pages sont pour leur part dédiées au tournant de la carrière artistique pour le moins chaotique de Godard tout comme à sa remise en question politique, annonciatrice de sa descente aux enfers lorsque par une étrange lubie, ce cinéaste se lancera de façon paradoxale dans une lutte pseudo-communiste, et décidera de rejeter le cinéma traditionnel sous sa forme conventionnelle qui l’avait pourtant projeté sous les feux de la rampe… Anne Wiazemski finira tout de même par se défaire de l’emprise nocive de Jean-Luc Godard, mais son arrogance, sa suffisance sonneront malheureusement le glas de cette entente fragile et causeront sa chute.  L’écrivaine finira par mettre un terme à leur relation pour cause de « désaccord artistique ».

Pour conclure, si cette lecture m’a plutôt plu, je n’ai pourtant pas éprouvé l’envie de lire le second volet, Une année après. J’ai cependant visionné son adaptation cinématographique très cynique de Michel Hazanavicius, un réalisateur que j’apprécie grandement après avoir découvert la saga comique et décalée d’OSS 117. Le cinéaste immortalise ici avec panache la personnalité excessive de Godard dans sa parodie burlesque Le Redoutable, qui prend pour toile de fond Mai 68. Anne Wiazemski aurait d’ailleurs adoubé cette adaptation libre et loufoque. Le réalisateur populaire démystifie le cinéaste souvent trop verbeux pour le réduire à une peau de chagrin, un projet fou et un peu culotté qui m’a tout de suite séduite. Il se moque également avec malice des idées fumeuses pseudo-maoïstes ou marxistes de Godard. J’ai trouvé le film un brin kitsch très original, et certains passages m’ont fait doucement sourire, en particulier lorsque la voix nasillarde de Godard, incarné sous les traits de Louis Garrel méconnaissable, (quel meilleur choix que le fils d’un cinéaste de la nouvelle vague pour interpréter ce rôle !), s’interroge sur ses choix artistiques hasardeux : à quel moment a-t-il vraiment perdu pied ? Ce portrait au vitriol du cinéaste est un pur régal ! Complice du système, cette gauche caviar dont il est pourtant le pur produit, Godard évolue dans un univers qui frise parfois le ridicule, un monde où l’artiste incompris peine à trouver sa place, constamment déchiré entre sa passion reniée pour le 7ème art, une activité très bourgeoise, et ses convictions paradoxalement anticapitalistes.

En bref : cette comédie romantique douce-amère dépeint avec humour le naufrage irrévocable d’un couple confronté au désir de grandeur et à la mégalomanie de Jean-Luc Godard. Une parodie criante de vérité que j’ai particulièrement aimée et qui s’achève magistralement sur les mots de ce cinéaste poseur : « Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’avais tort »…

La bande-annonce du film:

 

 

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Publié dans blablas littéraires, La littérature fait son cinéma, littérature française | 8 commentaires

Le pouvoir du chien

Congé forcé oblige du fait d’une grossesse quelque peu chamboulée, me voilà cloîtrée à la maison, en manque cruel d’évasion. Qu’à cela ne tienne, cette lecture de facture « Western littéraire », une ode aux espaces sauvages, est tombée particulièrement à pic pour me remettre le pied à l’étrier et rédiger de nouveaux billets printaniers.

Publié pour la première fois en 1967, Le pouvoir du chien est un roman américain devenu culte, qui, pour d’obscures raisons, fut durant de nombreuses années, boudé par la critique tout comme par les éditions françaises. Pourquoi donc ce roman magistral est-il resté si longtemps inaperçu ? Il semble que les années 60, ancrées dans un climat social encore particulièrement sexiste, ne pouvait supporter l’idée d’une possible remise en cause quelque peu subversive du mythe de John Wayne, l’incarnation du cow-boy viril et misogyne, considérée jusqu’alors intouchable. Il faut l’admettre, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour esquinter cette icône… Il aura d’ailleurs fallu attendre le succès d’abord littéraire puis cinématographique retentissant de Brokeback Mountain en 2005 pour ouvrir la voie à ce genre de littérature. Les éditions Gallmeisteir connues pour leurs couvertures rétro nous en proposent donc ici une nouvelle version, avec une traduction exclusive et particulièrement soignée afin de compenser ce mal.

L’histoire prend pour toile de fond la fin des années 1920. Deux frères, célibataires endurcis que tout oppose, tiennent un ranch dans le sud-ouest du Montana. La fratrie vit dans une certaine quiétude routinière depuis que leurs parents se sont retirés de l’exploitation vachère pour s’offrir une retraite bien méritée dans un hôtel luxueux en ville. Phil et George Burbank régentent ainsi l’entreprise florissante d’une main de maître et l’isolement ne leur pèse guère. Leur relation en apparence sereine va pourtant être bouleversée par l’arrivée d’une présence féminine inopportune, la veuve d’un médecin que Phil a poussé au suicide ; Rose est en outre accompagnée de son fils Peter, jeune garçon introverti et un brin précieux. Au grand dam de son frère qui voit en elle une vulgaire intrigante, George s’entiche de la belle éplorée et prend la décision irrévocable de l’épouser. Mais Phil n’a pas dit son dernier mot, la soupçonnant de convoiter la fortune familiale, aussi tentera-t-il de multiples coups bas pour la faire déguerpir…

Voilà un roman excellent et percutant ! Comme quoi, comme le dit si bien le proverbe, c’est encore dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ! Je ne regrette pas d’avoir déniché ce petit trésor d’écriture. Thomas Savage dépeint avec maestria l’Amérique rurale de Steinbeck, un climat rustre où règnent quantité de préjugés (homophobie, racisme prononcé, etc.). Il dissèque également avec panache les comportements humains dans ce qu’ils ont de plus vils, les tendances bestiales et meurtrières tout comme le goût prononcé de l’homme pour la violence. L’originalité de ce livre réside ainsi principalement dans sa construction narrative qui est parfaitement bien rodée. L’auteur a décidé de focaliser l’essentiel de l’intrigue autour d’un protagoniste franchement infâme, Phil, symbole du mâle alpha qui n’est pas sans rappeler le personnage mythique d’un Tramway nommé désir, Stanley, une autre figure littéraire brutale et impitoyable. La ressemblance est d’ailleurs frappante. Phil, calculateur, sournois et misogyne méprise les plus faibles. Il humilie ainsi quotidiennement son entourage et fera sombrer Rose, cette femme désespérée et vulnérable, dans la boisson. Tortionnaire d’une cruauté rare, il martyrise aussi pour son propre plaisir les bêtes et incarne la force brute presque animale du paysage rude et hostile des plaines sauvages qui l’a vu grandir. Pour ne pas être pris par une « chochotte », il se refuse à porter des gants, manipule toujours sans protection le bois tout comme le cuir se sentant invincible. Phil cultive de ce fait son accoutrement sale et sa dégaine de vacher rustique.  Il méprise par ailleurs les tenues fringantes des cow-boys propres sur eux aux éperons rutilants et jeans Levis flambant neufs, cette image caricaturale et stéréotypée que renvoie inlassablement le cinéma hollywoodien.

Sa nature psychopathe fascine d’ailleurs autant qu’elle dégoûte le lecteur. Toutefois, derrière ses airs de cow-boys grossier et souillé se dissimule une intelligence des plus machiavélique. Obsédé par son dégoût des homosexuels, il décidera de s’en prendre au rejeton de Rose, Peter, cet étrange garçon aux gestes efféminées, sujet de railleries dans le ranch. Cette force tranquille en apparence vulnérable et malléable est sans conteste la grande surprise de ce roman.

En bref : cette œuvre mérite largement l’estampillons de roman culte. Thomas Savage nous offre ici un huis clos glaçant sur la face dissimulée de l’Amérique rurale profonde, une œuvre au dénouement inattendu et incisif où les faibles ne sont pas forcément ceux que l’on croit… S’il est bien ici question d’homosexualité refoulée qui est à peine suggérée, celle-ci n’est qu’un prétexte d’écriture pour amener tout en finesse au fil des pages un autre thème plus frappant, celui de la vengeance, une revanche savamment orchestrée…  Car bien que Phil se soit forgé une nature virile poussée jusqu’à l’extrême, comme un masque, cette dernière finira tout de même par tomber… Et la question demeure en suspens jusqu’à la dernière page engloutie : qui est donc le véritable bourreau dans cette histoire sombre et tragique ? … Je ne vous en dirai pas davantage au risque de vous gâcher le plaisir de la lecture… A lire de toute urgence !

Publié dans Littérature américaine | 15 commentaires

Au lieu-dit Noir-Etang

Durant les années 20, dans une petite ville très collet-monté de la Nouvelle-Angleterre, Henry, un jeune lycéen, découvre la liaison adultérine qu’entretiennent deux de ses professeurs. Bien des années plus tard, le narrateur, une fois adulte et âgé, se remémore l’arrivée éclatante de Miss Channing dans son lycée, une professeure d’arts plastiques à la beauté magnétique qui fascinera autant qu’elle ébranlera la moralité rigide de l’établissement pour garçons, Chattam, par sa soif d’indépendance. La jeune femme célibataire s’éprendra de M. Reed, un professeur de lettres marié et taciturne, revenu estropié et traumatisé par la guerre… Cette relation clandestine observée par le prisme d’Henry, un adolescent naïf, aura des répercussions dramatiques sur la petite communauté puritaine. Le Noir-Etang deviendra le théâtre d’un meurtre glaçant qui bouleversera à jamais le narrateur, complice malgré lui de cette tragédie…

Voilà un roman noir estampillé policier qu’il me tardait de découvrir et il faut le reconnaître le temps morose normand de ces derniers jours se prêtait particulièrement à cette lecture romanesque emprunte de mystères. L’atmosphère pesante très austère qui s’en dégage rappelle d’ailleurs beaucoup les œuvres de Daphne du Maurier, en particulier Ma cousine Rachel.  Et effectivement cet angle là ne nous déçoit pas. L’ambiance sombre à souhait est ainsi admirablement bien rendue et l’auteur décrit avec maestria le climat ambiant particulièrement empesé de la petite communauté de Noir-Etang. Les mauvaises langues y vont bon train, notamment chez la gente féminine… Par ailleurs, Thomas Cook nous dépeint habilement en filigrane une époque poussiéreuse ancrée dans une morale puritaine inflexible où l’adultère semble encore pire que le meurtre. J’ai été abasourdie d’apprendre que dans les années 1920 aux Etats-Unis, une femme était passible de prison ferme pour avoir violé son serment de fidélité ! Cet aspect du roman entre en résonance avec l’œuvre cinématographique magistrale de David Lean, La fille de Ryan, qui prenait pour toile de fond le contexte de l’Irlande au cours de la Première Guerre mondiale, en 1916. L’héroïne était tout comme Miss Channing une femme passionnée, étouffée par une morale trop corsetée, victime de ses amours interdits aux conséquences désastreuses. Ce personnage féminin malmené m’avait bouleversé.

 Je m’attendais donc à y trouver une finesse psychologique analogue ; malheureusement si l’écrivain a privilégié une ambiance très hitchcockienne, il semble qu’il ait négligé au passage ses personnages qui restent d’un bout à l’autre du livre embourbés dans des stéréotypes. D’une beauté désarmante, Miss Channing incarne l’héroïne romantique désespérée à la personnalité énigmatique. Cependant, au grand désarroi du lecteur, le romancier tente vainement de lui donner une certaine profondeur mais sans véritable succès.  Elle fait en effet tristement pâle figure face à la personnalité ambiguë de Catherine Ernshaw (Les Hauts de Hurlevent) ou même de Rachel (dans le roman éponyme Ma cousin Rachel). Son personnage demeurant trop inaccessible jusqu’à la dernière page, il est de ce fait impossible de s’y attacher véritablement. L’auteur la dépeint en effet avec le regard détaché et superficiel d’un homme admirant un bel objet d’art ; les sentiments de Miss Channing sont toujours dissimulés derrière un masque de froideur et d’indifférence alors qu’il aurait été intéressant de déceler une certaine vulnérabilité dans son tempérament en s’attardant davantage sur ses pensées. Mais l’auteur a choisi de se focaliser sur la narration de Henry, un personnage omniscient. Quant à Monsieur Reed, il représente le personnage masculin un brin cliché, tourmenté par son passé de soldat. Ses origines sont totalement passées sous silence. Dommage car une fois de plus elles auraient sans doute permis d’apporter davantage de relief à sa personnalité.

La lecture de ce livre m’aura du moins renvoyée à l’évocation du roman d’ambiance de Pierre Benoît, Mademoiselle de la Ferté, une œuvre où il ne se passe pas grand-chose, mais où tout est suggéré. Les personnages étant toujours statiques, cette lecture un peu passée de mode s’était révélée tout aussi frustrante.

En bref : Thomas Cook a voulu se frotter aux œuvres classiques victoriennes du XIXème siècle. L’exercice de style est d’ailleurs presque réussi, la plume de l’auteur est élégante et l’usage de prolepses dans la narration permettent de donner un certain rythme à l’intrigue même si elle demeure relativement lente. Toutefois, c’est peut-être là que le bât blesse, ce drame psychologique reste trop fade à mon goût. J’espérais y trouver une histoire d’amour désespérante au romantisme échevelé, similaire aux œuvres des sœurs Brontë. Mais non, il n’en est rien. L’écrivain a tenté de mystifier un vulgaire fait divers et a négligé l’essentiel du roman noir, à savoir une héroïne charismatique et inoubliable. Autre point noir, le dénouement est trop expéditif. Il y avait tellement de bonnes idées d’écriture mais elles se sont révélées finalement mal troussées car trop superficielles. Et pourtant les thématiques étaient potentiellement intéressantes, telles que le crime passionnel et la culpabilité pesante d’un narrateur aux idéaux bien trop romantiques, et dont le rôle n’est pas non plus tout à fait innocent dans cette affaire sordide…  Sans faire de véritables remous, Au lieu-dit Noir- Etang se lit malgré tout relativement bien. Amateurs de belles plumes, ce roman est fait pour vous !

 

Publié dans Littérature américaine | 8 commentaires

Le mystère Henri Pick

Dans une étrange bibliothèque du Finistère où les auteurs déchus viennent déposer leurs manuscrits refusés, une jeune éditrice ambitieuse découvre par le plus grand des hasards un chef-d’œuvre littéraire délaissé. Enthousiasmée par cette trouvaille inédite, elle décide de le publier. Le roman remporte très vite un franc succès…  Mais son mystérieux auteur, Henri Pick, pizzaiolo de son état, n’aurait selon son épouse jamais écrit de livres ; pire, il n’était pas particulièrement féru de littérature. Un critique illustre, un brin sceptique, doute de la légitimité de l’auteur… Comment Henri Pick aurait-il eu le temps d’écrire un tel chef-d’œuvre entre deux fournées ? Avec l’aide inopinée de la fille de l’énigmatique auteur, le journaliste critique Jean-Michel Rouche enquêtera pour découvrir le fin mot de l’histoire, au risque de mettre en péril sa propre carrière tout comme sa réputation…

Décidément, le cinéma français nous réserve de belles surprises cette année. Après la découverte agréable de Celle que vous croyez, je suis allée voir l’adaptation cinématographique du best-seller de David Foekinnos, Le mystère Henri Pick, sortie en salles ce mois-ci. Je m’étais empressée de lire auparavant le roman éponyme, privilégiant souvent l’œuvre littéraire avant de visionner le film dont elle est inspirée. Une fois n’est pas coutume, j’ai à mon grand étonnement préféré le long métrage du cinéaste Rémi Bezançon, une comédie bien française, toute en légèreté et aux accents policiers. En effet, j’ai trouvé le scénario mieux ficelé que l’intrigue du roman qui était à mon sens moins aboutie et un tantinet médiocre dans sa densité. Sans-doute l’auteur de La Délicatesse avait-il déjà en tête son adaptation pour le cinéma, raison pour laquelle les deux œuvres diffèrent grandement même si la substantifique moelle a été conservée. D’ailleurs, le duo Camille Cottin/ Fabrice Luchini dépote ! Les deux acteurs avaient déjà développé à l’écran une belle complicité dans Dix pour cent et il est surprenant de les revoir ici dans des rôles plus posés. Leur jeu tout en retenue fait d’ailleurs du bien. Ils prouvent leur talent et leur capacité de jouer une palette d’émotions variées sans sombrer toutefois dans le grotesque. Les dialogues fusent également avec finesse. J’ai particulièrement aimé les petites piques lancées avec sagacité sur le microcosme parisien, convaincu de détenir le monopole de la culture… Certaines remarques dédaigneuses des personnages m’ont fait sourire et en particulier lorsque le critique Rouche, en pleine conversation téléphonique, s’apprête à raccrocher en disant : « Attends, je te rappelle, on arrive en province et je ne sais pas s’il y aura du réseau… ». Elle illustre le caractère « hors sol » de ce milieu littéraire parisien un tantinet bobo qui est ici un brin égratigné bien que ce soit fait avec beaucoup de bienveillance. Fabrice Luchini que j’admire grandement malgré ses travers parfois condescendants et ses propos souvent verbeux, brille particulièrement dans ce film. Il incarne avec panache un personnage cynique, blasé et immodeste, mais au caractère pourtant étonnamment attachant. Ce rôle de critique est donc taillé sur mesure pour lui qui occupe la majeure partie de l’écran.

Certes, ce film est avant tout réservé à un public de lecteurs plutôt amateurs des émissions culturelles et littéraires telles que La grande Librairie, (certains travers du critique présentateur Rouche rappellent d’ailleurs beaucoup l’animateur littéraire François Busnel) ; néanmoins le film s’adresse aussi à un public plus large, et les aficionados d’enquêtes policières ou de comédies farfelues y trouveront également leur compte.

Pour ma part, vous l’aurez compris, je n’ai pas boudé mon plaisir et me suis délectée de cette petite comédie française enlevée particulièrement réussie.  A voir ! Et à savourer sans modération !

La bande-annonce:

 

Publié dans Cinéma, littérature française | 24 commentaires

Celle que vous croyez

Cette semaine, j’ai fait une petite sortie cinéma pour découvrir en salle le nouveau long métrage de Safy Nebbou, adapté du roman best-seller de Camille Laurens. La présence rayonnante à l’écran de Juliette Binoche, une actrice que j’admire grandement depuis sa performance bouleversante dans Le patient anglais, a incontestablement influencé mon souhait de visionner ce film d’auteur. J’ai par la suite acheté le roman pour le lire en parallèle et entrevoir l’œuvre profondément féministe de cette romancière philosophe qui avait fait couler tant d’encre lors de sa parution en 2016. Je vous l’avoue sans détour, j’ai été d’emblée conquise par ce roman à tiroirs, désespérant, mais pourtant résolument moderne d’une femme d’une cinquantaine d’années qui refuse de renoncer au désir qui la consume, dans une société impitoyable où l’image de la perfection et de l’éternelle jeunesse féminine priment sans cesse sur l’intellect. Refusant de faire face à l’abandon et au désespoir, l’héroïne, qui se dit « vieillissante », sombre ainsi dans une fiction illusoire qu’elle forge de toute pièce, à l’instar de son avatar sur Facebook. Professeur d’université de Lettres Modernes, mère de deux enfants et divorcée, elle crée un alter ego fictif sur internet afin d’espionner tout d’abord son ancien amant Jo qui l’a lâchement délaissée, mais finit par jeter son dévolu sur son colocataire. Dès lors, tissant une myriade de mensonges, elle deviendra Clara Antunès, une jolie brunette de vingt-quatre ans à la timidité attachante, stagiaire dans l’événementiel de la mode et rémunérée au lance-pierres. Ce piège en apparence odieux se refermera sur Chris, un jeune photographe un tantinet naïf qui succombera au charme diabolique de cette mystérieuse correspondante…

Quel roman ! Je dois l’avouer, la thématique de l’impact des réseaux sociaux sur les relations sociales, en apparence futile, s’est révélée finalement étonnamment dense. Le livre m’a d’ailleurs fait l’effet d’une claque ! A l’instar de Madame de Tourvel ou de la Marquise de Merteuil, Claire reste à mon sens un personnage féminin littéraire à la vulnérabilité extrêmement touchante malgré sa nature pathétique. Comment ne peut-on pas, lecteurs, être bouleversés par le sort de cette professeure en mal d’amour qui se fabrique une relation virtuelle avec Chris pour échapper à la morosité de son quotidien et stopper le temps ? S’accrochant à son désir comme elle s’agripperait à la vie. Tour à tour manipulatrice puis victime, Claire se trouve atteinte du syndrome d’hystérie (un sentiment prégnant d’insatisfaction chronique) et sombre peu à peu dans la folie. Tel est pris qui croyait prendre… Ne pouvant plus faire marche arrière, elle s’embourbe dès lors dans ses mensonges, dépassée par ce sentiment d’abord galvanisant qui finira par la submerger.

Adepte de l’écriture de « soi », Camille Laurens dresse ici le portrait sans fard d’une femme névrosée, et explore également avec brio la frontière ténue entre la fiction et la réalité. Ainsi, la vérité et le mensonge se confondent sans cesse à la grande surprise du lecteur qui devra s’armer de patience jusqu’au dénouement pour comprendre le fin mot de l’histoire car l’intrigue n’est pas avare de retournements de situations.

La psychologie d’une cruauté féroce des personnages masculins est également dépeinte avec une telle acuité que le lecteur finit par s’interroger sur la nature potentiellement autobiographique de ce roman. Impossible que l’écrivaine n’ait pas vécu de près ou de loin une situation analogue…

Attention, ce livre, d’une profondeur rare, s’adresse avant tout à un lectorat aguerri et il faut bien l’avouer plutôt féminin. Sous le couvert d’une histoire d’amour avortée, Camille Laurens remet en effet en question la place de la femme dans la société qui de nos jours semble encore considérée comme un pur produit de consommation jetable. Selon elle, les femmes ne sont plus perçues comme séduisantes après la cinquantaine, elles doivent « s’adapter » bon gré mal gré à cette nouvelle phase de leur vie alors que les hommes, eux-mêmes libidineux et décatis, poursuivent inlassablement leur quête sexuelle prédatrice ; ainsi, personne ne semble se choquer outre mesure de rencontrer un vieillard de quatre-vingts ans aux bras d’une jeune demoiselle qui pourrait être sa petite-fille. Le contraire n’est toujours pas toléré. La preuve : les femmes attirées par des hommes plus jeunes sont qualifiées de « cougars », un terme finalement plutôt sexiste qui n’offre pas d’équivalent pour désigner une situation similaire, celle d’un homme accompagné d’une femme plus âgée.

L’exemple de Brigitte Macron aux côtés de son époux est criant de vérité. L’image de cette première dame détonne et Brigitte Macron se fait d’ailleurs régulièrement lyncher sur la toile. Elle ne séduit pas les foules qui s’entêtent à la qualifier de « momie fripée », « cagole peroxydée » et j’en passe… Au fond, on lui reproche ses tenues prétendues indécentes, ses jupes trop courtes, ses décolletés trop plongeants qui dévoilent trop son corps marqué par les signes du temps. Certaines critiques remettent même en question la crédibilité du couple Macron. Sont-ils réellement épris l’un de l’autre ? Est-il même possible qu’un homme d’une quarantaine d’années puisse encore aimer une femme de vingt-cinq ans son aînée ?

Le commentaire cavalier de Yann Moix lors d’une interview donnée il y a quelques mois par le magazine féminin Marie-Claire semble malheureusement confirmer cette règle… Le journaliste s’était retrouvé dans une tempête médiatique après avoir maladroitement expliquer ses goûts en matière de femme : « Je vous dis la vérité. A cinquante ans je suis incapable d’aimer une femme de cinquante ans (…) « Je trouve ça trop vieux », « Un corps de femme de vingt-cinq ans c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de cinquante ans n’est pas extraordinaire du tout ». Une pensée qui avait été considérée assez réductrice pour la gente féminine par de nombreux internautes qui s’étaient empressés de lui répondre. Il est assez ironique de lire ces propos, d’autant plus que Yann Moix a rencontré lui-même Camille Laurens dans l’émission culturelle « On n’est pas couché » en 2016 pour évoquer son roman Celle que vous croyez qui venait tout juste de paraître… Le journaliste écrivain-critique trouvait ce livre « daté », selon lui, n’illustrant en rien la place de la femme actuelle. Je vous laisse le soin de revoir cette interview ici. Il semble que Yann Moix ait la mémoire courte…

Pour conclure, ce roman d’une cruauté féroce, véritable pamphlet féministe, vaut selon moi la peine d’être lu. Si la thématique reste particulièrement pessimiste jusqu’à la dernière page, le cinéaste Safy Nebbou lui donne une dimension plus « légère » dans son dénouement. En effet, dans ce thriller psychologique demeure l’espoir d’une possible rencontre.  Peut-être le cinéaste a-t-il tenté de redorer les lettres de noblesse de la gente masculine ? Le personnage de Chris devenu Alex et incarné à l’écran par le jeune talent François Civil, qui avait été repéré dans la série française Dix pour cent, est par ailleurs bien plus attachant et humain que le personnage du roman… A la différence du protagoniste de Camille Laurens, il n’est en rien un pervers narcissique.

Bien que cette œuvre féministe soit donc extrêmement sombre, je dois bien admettre que cette histoire intrigante, à l’heure du virtuel, m’a étonnamment plu. Car ce roman poignant questionne avec finesse le regard que porte la société sur la femme. Le constat sans œillère cinglant que fait Camille Laurens ne m’a pas laissée indifférente. Autant vous avertir, cette lecture flirtant avec les codes du pamphlet philosophique et du roman social ne ménage pas le lecteur.

Par ailleurs, l’adaptation cinématographique adroitement réécrite comme le roman reste pour moi une très belle réussite. Juliette Binoche incarne avec maestria Claire. Sa fragilité à l’écran est tout simplement bouleversante.

En bref: une mise en abîme somptueuse d’un esprit féminin torturé, une version inspirée et moderne des Liaisons dangereuses qui ne vous laissera pas indemnes…

La bande-annonce:

 

Publié dans littérature française, roman philosophique | 12 commentaires

L’Étincelle

Il y a quelques jours une collègue de travail m’avait prêté ce roman d’initiation. Elle avait en effet dévoré ce « petit » livre, un roman d’apprentissage d’une jeune femme qui découvrait pour la première fois les affres de la passion à dix-huit ans. Nous avions échangé brièvement sur cette œuvre. L’histoire semblait rappeler étrangement Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, une œuvre sur les illusions de jeunesse dont je garde encore aujourd’hui un souvenir mémorable tant je l’avais apprécié à bien des égards (voir mon billet ici). La couverture de L’étincelle, un peu épurée tout comme le titre avaient de ce fait tout de suite retenu mon attention. Il ne m’en fallait guère plus pour m’y plonger à mon tour avec délectation. J’avoue n’en avoir fait de prime abord qu’une bouchée. En effet, à mon tour, j’ai également englouti ce petit roman en l’espace de quelques jours sans que je ne sache véritablement pourquoi il m’avait autant plu. Sans-doute l’écriture y était-elle pour quelque chose car Karine Reysset a bel et bien un talent indéniable de conteuse. Le style est par ailleurs fluide ce qui rend cette lecture agréable et légère.

L’auteure nous relate ainsi la découverte des sens de Coralie, une jeune étudiante issue d’un milieu plutôt modeste de « prolos », invitée durant la période estivale par une amie bobo, Soline, dans sa demeure familiale en Dordogne. Là, elle découvre un monde jusqu’alors inconnu, celui d’artistes et d’écrivains pour le moins snobs et fortunés. Dès son arrivée, Coralie se laisse grisée par l’atmosphère lascive qui se dégage de ce nouveau rythme de vie où les jours s’égrènent avec lenteur. Elle passe la majeure partie de son temps à lézarder à la piscine ou à nager dans le lac voisin près d’un camping de vacanciers. Les parents de Soline, plutôt démissionnaires et un brin égoïstes, ne s’intéressent guère à leur progéniture, trop préoccupés par leurs liaisons multiples, raison pour laquelle les deux jeunes filles se retrouvent très vite livrées à elles-mêmes sans chaperon. Coralie jette tout d’abord son dévolu sur Marco, un jeune vacancier au teint bronzé mais l’assassinat soudain d’une petite fille dans le camping voisin met rapidement un terme à cette idylle. Choquée par cette disparition subite d’une enfant innocente fauchée dans la fleur de l’âge, Coralie se réfugie dans les bras de son amie Soline, cette figure vaporeuse et inaccessible, à la beauté hypnotique. Avide des plaisirs sensuels, la jeune fille a soif de découverte, aussi son appétit sexuel ne connaît-il pas de limite, l’entraînant par ailleurs dans une liaison secrète avec l’ami d’enfance de Soline, Thomas, un jeune golden boy à l’avenir tout tracé. L’héroïne butine ainsi à tout va sans que le lecteur ne saisisse vraiment le caractère complexe de Coralie…

Je dois bien l’admettre, cet aspect de la personnalité de l’héroïne m’a laissée plutôt dubitative. Ses relations saphiques marqueront au fer rouge le passage de l’adolescence à la vie d’adulte de Coralie sans qu’elles ne deviennent pour autant un tournant véritable dans son parcours personnel futur. La narratrice finira à la grande surprise du lecteur par suivre la vie bien rangée d’une femme hétérosexuelle. L’auteure alterne ainsi les souvenirs de Coralie, jeune fille dans les années 90 et adulte, épouse sage et comblée d’une quarantaine d’années, mère d’un petit garçon. Quel intérêt me direz-vous ? Il semble qu’il n’y en ait aucun… Ces deux aspects de la personnalité de Coralie sont diamétralement opposés. C’est peut-être là que le bât blesse car l’intrigue demeure au final étonnamment creuse, n’offrant que très peu de rebondissements ni de liens logiques.

Même si la plume poétique de l’écrivaine m’avait d’emblée séduite, j’ai été finalement déçue par ce roman inabouti, un peu brouillon et à la finesse psychologique faiblarde. Je n’ai pas réussi à m’attacher à cette jeune fille spectatrice de sa vie. Manquant selon moi cruellement de charisme, et un tantinet opportuniste, elle multiplie les expériences sensuelles pour se désennuyer, tentant désespérément de se donner une dimension intellectuelle plus profonde qu’elle ne l’est véritablement… Les chapitres concernant la disparition puis le meurtre de la petite fille anonyme n’apportent au passage rien à l’intrigue qui s’essouffle rapidement, et se révèle être une péripétie maladroite pour appâter le lecteur. Un roman d’apprentissage donc en demi-teinte qui se dévore goulûment mais s’oublie malheureusement très vite une fois la dernière page tournée. Un pur produit de l’acculturation bobo, sans saveur ni relief.

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Dracula les origines

Après de nombreuses déceptions littéraires ces dernières semaines, mon engouement pour la lecture s’était sérieusement émoussé. Mais par le plus grand des hasards, en parcourant sans grande conviction les étalages d’une supérette du coin, je suis tombée sur ce roman grand format qui a tout de suite attiré mon œil scrutateur. La couverture était attrayante, l’illustration superbe, et le résumé du roman, un préquel de l’œuvre illustre et intemporelle de Bram Stocker, Dracula, franchement alléchant, comment résister à l’appel de la tentation ? Impossible dès lors de détacher mes yeux de ce livre pourtant onéreux. La littérature vampirique m’ayant toujours fascinée depuis mon plus jeune âge, j’ai donc acheté sans plus tarder ce roman intriguant. A ma grande surprise, ce fut une bonne pioche, car j’ai fait la découverte d’une petite pépite littéraire qui m’a séduite dès le premier chapitre. Une fois cette étape franchie, il m’était impossible de faire machine arrière. J’étais moi aussi ferrée par l’aura magnétique de Dracula… Qui ne l’est pas ? me direz-vous. Le mythe du vampire répulse autant qu’il fascine. Sommes-nous d’ailleurs attirés par son pouvoir d’immortalité qui nous renvoie à notre peur viscérale de mourir, la crainte inexorable de disparaître dans l’oubli, balayé par les vents comme une poussière insignifiante ? Ou bien sommes-nous tout simplement fascinés par ce personnage hautement romantique, de l’être déchu qui, tel Prométhée, aurait-été damné pour avoir osé défier l’autorité de son créateur suprême ? Quoiqu’il en soit… Il semble que le mythe du vampire demeure encore aujourd’hui une source d’inspiration intarissable pour les romanciers même contemporains.

Deux auteurs se sont de ce fait lancé un défi de taille, celui d’imaginer les prémices de l’histoire du comte Dracula en s’attaquant à ses origines. De quelle lubie a bien pu être toqué Bram Stocker pour se plonger à corps perdu dans l’écriture d’une œuvre aussi singulière ? D’où lui est donc venue cette imagination fertile tout comme cette fascination morbide pour le mythe du vampire ? Tant de questions demeurées sans réponses, jusqu’à l’intervention inopinée de Dacre Stocker, l’arrière-petit neveu du romancier qui a tenté avec brio de s’atteler à la tâche extrêmement délicate de reconstruire ce puzzle mystérieux. A partir des notes originales et inédites de Bram Stocker, l’écrivain, épaulé par J.D Barker, un auteur maîtrisant avec maestria le genre fantastique, s’est embarqué dans une véritable chasse au trésor, palpitante !

Certes, lecteur, si vous êtes comme moi férus de littérature vampirique, que vous avez déjà englouti l’intégralité de l’œuvre d’Anne Rice, vous pourriez douter de la réussite d’une telle entreprise, ce filon ayant été tant exploité qu’il semblerait presque épuisé. Néanmoins, après cette lecture, même les plus sceptiques devraient en prendre pour leur grade. Ne vous méprenez pas lecteurs, ce roman est bon, même remarquable à de nombreux égards. Si bien que j’en suis restée moi-même abasourdie. Gageons qu’il deviendra une œuvre culte…  Pour ma part je n’en ai fait qu’une bouchée !

En effet, Dacre Stocker mêle habilement la fiction à la réalité en proposant ici une biographie fictive inventive. L’histoire débute en pleine ère victorienne à Clontarf, une petite bourgade irlandaise.  Bram n’est alors qu’un jeune enfant souffreteux vivant reclus pour être atteint d’un mal mystérieux qui le consume jour après jour. Il a ainsi passé la plupart de son enfance, alité, attendant patiemment une mort inéluctable. Pourtant, sa nourrice, Ellen Crone, à la beauté insaisissable, veille… Grâce à ses soins obscurs, Bram se remettra progressivement de sa maladie, à la surprise générale de son entourage. Seule sa sœur Mathilda demeure méfiante car les soins prodigués par sa nourrice ne lui inspirent guère de confiance. Qu’est-il donc arrivé à son frère qu’elle trouve désormais méconnaissable ? D’où lui vient sa soudaine force olympienne ? Et pourquoi ses blessures se résorbent-elles si promptement ? Peu de temps après ce miracle inespéré, une succession de meurtres effroyables survient dans les villages voisins, et s’en suit la disparition soudaine de leur nourrice, Ellen Crone, plongeant la jeune fratrie dans le désarroi le plus total. Pourquoi s’est-elle volatilisée sans crier gare, après tant d’années de loyaux services ? Les deux jeunes gens tenteront de percer les mystères qui entourent leur nourrice à leurs risques et périls, se retrouvant malgré eux impliqués dans une quête qui ébranlera leurs convictions les plus tenaces. Cette révélation aura des conséquences irréversibles sur leur vie d’adulte…

Autant vous dire que j’ai été conquise ! Si ce roman épistolaire écrit sous la forme d’extraits de journal, dont la construction narrative parfaitement rodée n’est pas sans rappeler l’œuvre magistrale de Mary Shelley, Frankenstein, il puise également son inspiration dans la littérature horrifique du XIXème siècle. Les auteurs font d’ailleurs à plusieurs reprises des « clins d’œil » à de nombreux écrivains de renom tels que Sheridan Le Fanu qui lui-même fait une courte apparition dans le roman lorsque les personnages principaux tentent d’infiltrer une confrérie secrète… L’intrigue est aussi savamment orchestrée et les personnages admirablement bien croqués semblent tout droit sortis d’un roman policier victorien de Wilkie Collins. J’ai particulièrement aimé le lien ténu qu’entretenait la fratrie avec leur nourrice Ellen Crone malgré son absence.

D’une écriture efficace sans fioriture, Dacre Stocker rend ici un très bel hommage littéraire à l’un des plus grands maîtres de l’épouvante en s’inspirant de sa mort auréolée de mystère (Bram Stocker serait décédé dans des conditions étranges, il serait en effet mort d’épuisement…). Sans compter que sa parenté avec l’écrivain renforce d’autant plus la légitimité de son entreprise. Plus abouti que L’historienne et Drakula que j’avais lu pourtant avec fébrilité, ce livre n’est pas seulement passionnant, il s’est également révélé à maintes reprises inquiétant. En effet, certains passages sont dignes de Stephen King et je garde d’ailleurs un souvenir impérissable de l’épisode de la morgue…

En bref : cette histoire de fratrie partie sur les traces de Dracula est un véritable page turner au rythme endiablé qui vous procurera, lecteurs, bien des sueurs froides. Vous voilà avertis !

En bonus : l’auteur nous fait partager ses découvertes extraordinaires en nous proposant la lecture des notes personnelles de Bram Stocker.

A noter également : les droits d’auteurs ont déjà été rachetés par la production Paramount Pictures. Le réalisateur Andy Muschietti, déjà rompu à cet exercice après avoir porté à l’écran une version glaçante de ça de Stephen King ‒ qui je dois bien l’admettre m’avait donné la chair de poule ‒ serait pressenti pour son adaptation cinématographique… Le film s’annonce donc particulièrement terrifiant… Affaire à suivre !

Une interview passionnante de l’auteur pour découvrir un peu plus son univers:

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