Le mur invisible

Au-delà d’un simple coup de cœur… Un pur bijou.

 « La vie humaine est une plaisanterie dont la mort est la chute » (Aleksandar Hemon).

Voilà une étrangeté littéraire qui me hantera sans-doute jusqu’à la fin de mes jours… Je l’avais dégotée durant une errance sans but dans une librairie de province. Quelle bonne pioche ! La couverture superbe de cette œuvre singulière m’avait d’emblée plu car elle me rappelait les peintures impressionnistes qui sont souvent associées dans mon imagination aux œuvres romantiques flamandes du XIXème siècle. Cette couverture évoque curieusement à mes yeux la nature luxuriante des alpes autrichiennes dépeinte dans Frankenstein de Mary Shelley, tout comme les paysages vallonnés décrits dans Les souffrances de Werther de Goethe. A l’instar des romantiques, la narratrice anonyme de ce roman se pâme elle aussi à la vue d’une forêt verdoyante, d’un lac ondulant, ou même d’éclairs déchirant un ciel orageux. Elle recherche par ailleurs la pureté d’une nature intouchée par l’Homme qui corrompt ou détruit tout ce qui est à sa portée sans se soucier des conséquences dramatiques pour son environnement. Est-ce là un message subtil d’une écrivaine féministe engagée qui en profite pour régler ses comptes avec l’espèce humaine ? Indubitablement, même si cette œuvre émouvante recèle quantités d’autres trésors de réflexions philosophiques propres à la condition humaine…

L’intrigue en apparence anodine de cette œuvre injustement méconnue semble relativement simple : une femme, veuve et dans la quarantaine, se rend chez  un cousin et son épouse dans un chalet isolé à la montagne pour un bref congé. Le couple, à peine installé, quitte les lieux provisoirement, dans l’idée de faire quelques emplettes au village, laissant la narratrice, assoupie au chalet. Le lendemain, la femme, désemparée, se réveille, dans un monde pétrifié, qui semble suspendu dans le temps, comme sous l’emprise d’un étrange envoûtement. Alors qu’elle explore les lieux pour comprendre ce qui a bien pu arriver, notre personnage se heurte à un gigantesque mur invisible. Elle découvre alors avec effroi que cette immense barrière transparente, enserre la forêt tout entière ainsi que tout ce qui se trouve à l’intérieur, coupant la pauvre femme du reste du monde…

Dès lors, la nature semble avoir repris ses droits sur l’Homme. L’héroïne, esseulée, tente inlassablement de survivre dans cet univers parallèle à la manière d’un Robinson Crusoé. Aussi entreprendra-t-elle la rédaction de ses mémoires dans un journal, d’abord dans l’espoir de laisser une empreinte après sa disparition, puis finalement, pour supporter son sort … Mais une lueur jaillira des ténèbres : la découverte inespérée d’animaux domestique qui lui tiendront compagnie dans cette terrible épreuve, entre autres un chien de chasse prénommé Lynx, une vache à traire qu’elle baptisera Bella, et enfin une chatte farouche …

Le ton est, de ce fait, donné dès les premières pages ; point de happy end à proprement parler pour ce roman d’anticipation au scénario post-apocalyptique flirtant avec les codes de la Dystopie. Le lecteur suit avec appréhension le combat permanent de cette femme confrontée à un vrai cauchemar éveillé. Les raisons de cette situation inquiétante demeureront toujours nimbées de mystère. Est-ce une punition divine ou une expérience humaine désastreuse, une catastrophe chimique qui aurait mal tourné ? Finalement, cela importe peu, le climat de fin du monde n’est qu’un prétexte d’écriture pour évoquer un sujet universel : la peur viscérale, celle de mourir, seul, dans l’abandon le plus total et oublié de tous. Ainsi, la mise en abîme de cette femme recluse dans une retraite forcée amorcera une réflexion profonde de la narratrice sur sa condition en tant qu’être humain. Couchant sur papier sans indications temporelles des remarques à chaud sur son  quotidien, la narratrice se servira ainsi de son journal comme exutoire, y relatant la monotonie de ses tâches quotidiennes et sa relation avec les êtres vivants qu’elle rencontrera au fil des pages.

Cette partie du livre reste selon moi la plus intéressante du roman car l’écrivaine a su couler le long de sa plume une part de son humanité. Elle devait incontestablement être dotée d’une sensibilité à fleur de peau pour dépeindre avec autant d’acuité et de cœur le comportement des animaux. J’ai été particulièrement touchée et même émue jusqu’aux larmes de découvrir le portrait empathique de son héroïne de papier. Cette femme est admirable, elle n’a de prime abord rien d’extraordinaire, et pourtant, dans son chagrin, alors qu’elle est totalement démunie, seuls ses bêtes lui importent car elles sont sa responsabilité. Ces animaux deviennent sa raison d’être, sa principale mission. Elle les englobe d’affection, les protège comme s’ils étaient sa propre chair, son propre sang. Bien que la narratrice se sente déjà vaincue, se doutant que le dénouement de sa propre histoire ne peut qu’être tragique, elle garde malgré tout toujours l’espoir chevillé au corps. Les mauvaises langues diront que son intérêt pour les bêtes n’est qu’un vulgaire opportunisme (« if it pays it stays »), phrase méprisable que nous rabat inlassablement la culture télévisuelle poubelle…), certes, puisqu’il est indéniable qu’ils sont indispensables à sa survie. Néanmoins, leur relation va au-delà de cet aspect purement matérialiste, elle dépasse la logique ; la femme les aime d’un amour inconditionnel et est prête à tout pour eux, même au sacrifice ultime de sa vie. L’auteur semble vouloir nous rappeler l’importance de la préservation de toute espèce animale, qui est essentielle à la survie de l’humanité. Selon elle, ces êtres ont également des vertus thérapeutiques et soignent les plaies du cœur. C’est cette compassion infinie qui élève la narratrice et pourtant demeure jusqu’à la dernière page sa principale faiblesse, celle qui touche autant le lecteur. Parce qu’elle est femme et qu’elle a porté elle-même la vie, elle incarne la mère-nature. Cette vision moderne, un brin écologiste et en somme, très féministe, entre parfaitement en résonnance avec le contexte actuel : la prise de conscience lente de notre société à propos du réchauffement climatique et des dégâts matériels qu’ont engendrés notre « évolution » (déforestation, pollution mais aussi disparition voire extinction d’espèces vivantes qui contribuaient à l’équilibre de la faune et de la flore).

L’auteur fustige au passage également l’individualisme pernicieux qui gangrène fâcheusement notre société de plus en plus consumériste. Ecrit durant la Guerre Froide, ce roman nimbé de clair-obscur se mue de ce fait peu à peu au fil des pages en un puissant manifeste pour la sauvegarde de notre environnement, trop souvent défiguré au cours des guerres mondiales successives. Cet ouvrage illustre d’ailleurs l’atmosphère ambiante de cette époque, un contexte de début du vingtième siècle fait d’incertitude où le monde craignait l’isolement de l’Europe et appréhendait son futur…

Il faut bien l’admettre, j’ai lu de nombreux livres durant ces dernières années, mais aucune lecture ne m’aura autant marquée que celle-ci, à l’exception peut-être du Mépris d’Alberto Moravia. Ce récit aux accents bibliques, émaillé de descriptions sublimes de la nature, est à mes yeux une pure merveille. J’y ai retrouvé la sensibilité allemande propre aux œuvres de Stefan Zweig, cette finesse psychologique exceptionnelle dépeinte par l’auteur. Il y a, en effet, quelque chose de bouleversant et de terrifiant dans ce récit désespéré qui touche le lecteur au plus profond de son âme. Pour ma part, cette œuvre m’accompagnera sûrement tout au long de ma vie. Une chose est certaine, ce roman étrange, sombre et lumineux à la fois ne peut laisser de marbre.

En bref : Une ode à la vie, à la nature et à l’amour inconditionnel des bêtes. Un récit extrêmement poignant à garder précieusement.

La bande-annonce de l’adaptation cinématographique Le mur invisible (Die Wand sous son titre original):

Un extrait du roman :

« Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard. »

 

 

 

 

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L’été avant la guerre

Voilà un livre qui n’aura pas fait long feu dans ma bibliothèque ! Dès sa première parution, cette petite fresque romanesque avait très vite connu un joli succès en librairie tout comme sur la blogosphère grâce, notamment, au triomphe de la série Dowtown Abbey qui a ouvert la voie à l’exploitation de sagas so British ! C’est pourquoi, je guettais sa sortie en poche avec une impatience non feinte. C’est chose faite !  Centenaire oblige, la Grande guerre suscite en ce moment un intérêt historique tout particulier pour nos auteurs contemporains qui exploitent régulièrement ce filon avec plus ou moins de panache. Helen Simonson ne déroge pas à la règle et nous transporte ici dans une époque révolue, celle de la Grande guerre (1914-1918).

L’histoire débute durant l’été 1914. A la mort de son père, Béatrice Nash, une jeune professeure de latin inexpérimentée sous curatelle, accepte un poste dans le village de Rye, une petite bourgade paisible de la campagne du Sussex. Les propriétaires terriens l’attendent là-bas de pied ferme, peu habitués à voir une jeune femme, d’autant plus, singulièrement jolie et autonome, s’installer seule dans un vieux cottage un peu vermoulu. Béatrice qui a en effet fait vœux de célibat pour se consacrer à sa passion, l’écriture, doit faire ses preuves si elle souhaite s’intégrer dans cette société encore rétrograde et très masculine. Alors que l’été bas son plein, les rumeurs d’une guerre inéluctable ternissent progressivement cette quiétude que son entourage, tout comme elle, tente vainement de préserver. L’arrivée de réfugiés belges va chambouler leur destin car les habitants comprennent très vite qu’ils ne pourront continuer à ignorer l’inévitable, la guerre est là et s’ils n’y prennent pas part à leur tour, les troupes allemandes seront bientôt à leur porte…

Béatrice voit ainsi avec un pincement au cœur Hugh, le fils de sa « protectrice », partir pour le front. Ce départ brutal provoque chez la jeune femme de nombreuses interrogations quant à ses choix de vie…  La jeune professeure peut-elle vraiment succomber à son amour grandissant pour Hugh sans inéluctablement sacrifier cette indépendance qu’elle a tant convoitée ?

Helen Simonson nous offre ici une délicieuse balade dans le bourg fleuri de Rye, cette petite bourgade champêtre anglaise où il fait bon vivre.  Agrémentée de descriptions lumineuses, l’écrivaine esquisse avec subtilité les travers d’une société figée et principalement focalisée sur les apparences. Cette œuvre est ainsi donc avant tout un roman d’atmosphère sur les faux-semblants, qui nous donnerait presque à penser qu’il ne se passe rien ou très peu, mais c’est sans compter sur la plume talentueuse de cette écrivaine qui, mine de rien, brosse avec maestria, à la manière de sa compatriote Jane Austen, le portrait railleur d’une petite communauté anglaise de propriétaires terriens dont les certitudes seront ébranlées par la guerre. Cette faucheuse impitoyable balayera sans vergogne les plus aisés comme les plus démunis, effaçant progressivement le fossé qui les séparait, accentuée par l’arrivée impromptue et moyennement tolérée d’immigrants belges venus trouver un asile en Angleterre. Cette situation problématique semble entrer en résonance avec notre contexte actuel. Peut-on dès lors y déceler une métaphore subtile de l’auteure pour dénoncer le calvaire des immigrants ? Possible…

Quoiqu’il en soit, cette fenêtre sur le monde extérieur sera accueillie par les habitants de Rye avec une certaine réserve, teintée d’appréhension. Ces réfugiés victimes de traumatismes s’entêtent à s’enfermer dans un mutisme pudique au grand dam des commères du village. Cette attitude silencieuse et secrète jette de ce fait l’effroi sur les villageois.  Les ragots fusent et les langues de vipère s’en donnent à cœur joie, suscitant nombre d’interrogations dans la population : qu’ont-ils vraiment subi en Belgique durant cette invasion effroyable ? La petite société britannique soucieuse de bien faire déploiera une vaste opération de sauvetage pour les plus nécessiteux non sans mépriser sous cape la mine déconfite et crottée de ces pauvres Belges. On y perçoit par ailleurs une certaine gêne, celle d’habitants proprets et hypocrites qui ne veulent pas réellement se salir les mains. Il est affligeant d’observer ces villageois mesquins et aux idées finalement très étroites sélectionner avec minutie leur « immigrant », mais refusant avec dégoût toute personne n’appartenant pas à leur propre classe sociale. Les paysans sont de ce fait largement boudés… Cette facette ironique de l’hypocrisie de la petite noblesse de campagne est ainsi particulièrement bien rendue.

Village de Rye dans le Sussex

Certes, on peut parfois déplorer quelques longueurs, des descriptions interminables qui semblent ajoutées pour « gonfler » le roman, et qui finalement se sont révélées peu utiles au déroulement de l’intrigue. Il m’a bien fallu deux cents pages pour réussir à m’imprégner de l’époque, comprendre les relations et les liens qui se tissent progressivement entre cette myriade de personnages. Autant l’avouer, on a parfois tendance à s’emmêler un peu les pinceaux avec les noms des protagonistes. Pour ma part, j’ai néanmoins tenu bon et ne l’ai finalement pas regretté, étant fascinée par cette époque. De ce fait, je me suis laissée entraîner dans cette brèche temporelle sans trop de difficulté. Cette fresque légère m’aura tout de même permis d’explorer encore un peu plus, après la découverte d’Un roman anglais de Stephanie Hochet, cette période de transition passionnante que furent Les années folles.

J’ai aussi aimé cette galerie de portraits de personnages hauts en couleurs et en particulier l’héroïne de ce roman, Béatrice Nash. Sans vraiment être une « spinster », l’image caricaturale d’une vieille fille laide et désargentée, la jeune professeure possède un charme indéniable qui n’est pas sans troubler la gente masculine. Son esprit fin compense également sa modeste condition sociale. Cette jeune femme pétillante, considérée de prime abord comme une déclassée, se révélera finalement irrésistible… Autour de cette jolie brunette gravitent quantité d’autres protagonistes tout aussi attachants, tels que Daniel et Hugh, deux cousins si différents par leur tempérament mais unis comme des frères de sang par un lien indéfectible. L’un, doux rêveur et aux allures de Dandy, aspire à devenir un éminent poète, l’autre, plus terre à terre, est un brillant étudiant à la carrière prometteuse de chirurgien. Tous deux subiront les tourments de la guerre, comme ces deux autres personnages inoubliables qui m’ont bouleversée, au point de m’arracher des larmes : le jeune gitan prénommé « Snout » (groin) et son fidèle cabot, Wolfie, un lévrier irlandais rescapé d’un champ de bataille. Leur destin funeste demeure pour moi l’épisode le plus marquant de ce roman. Il faut bien l’avouer, Helen Simonson restitue admirablement bien la tension tout comme l’horreur qui régnaient dans les tranchées.

En outre, l’auteur brosse le portrait peu flatteur mais tellement authentique de ces jeunes femmes de bonne famille qui, pour se désennuyer, attiraient dans leurs filets de jeunes soldats fraîchement enrôlés. L’une de ces figures féminines incarne à merveille ces jeunes filles britanniques formatées et pleine de bons sentiments qui contribueront par coquetterie et stupidité à pousser un grand nombre de soldats à servir comme chair à canon sur le front. Pour les convaincre de s’engager, ces évaporées vaniteuses les menacent en effet de leur offrir la fameuse plume blanche. Ce symbole traditionnel de lâcheté était une pratique très répandue sous l’Empire britannique qui inspira en 1902 A.E.W Mason pour donner vie à un roman d’aventure exceptionnel : Les quatre plumes blanches (voir billet ici).

Enfin, la romancière traite également avec tact les thèmes de l’homosexualité refoulée, l’existence difficile des filles-mères victimes de la guerre, et la lente progression de la condition de la femme à travers la lutte laborieuse des suffragettes pour l’obtention du droit de vote. Cette critique mordante, de l’hypocrisie d’une société bien-pensante butée qui refuse le changement, est donc plutôt réussie ! Helen Simonson dépeint en effet avec une certaine acuité sociologique le tableau de la gentry anglaise et de la lutte des classes de ce début de siècle. Pour ma part, j’ai été conquise !

En bref : Sans être un chef-d’œuvre de la littérature, j’ai dévoré la version de poche de ce pavé, avec un plaisir délectable. Un « petit » roman coup de cœur à glisser dans sa valise cet été !

Lu dans le cadre du challenge Le mois anglais

 

 

 

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Festival Saint-Maur en poche

Cette année, le festival de Saint-Maur en poche a une fois de plus ouvert ses portes pour nous faire découvrir de nouvelles œuvres et rencontrer des auteurs prometteurs encore « accessibles » au grand public. Etant tout deux férus de livres, mon père et moi avons décidé de partir ensemble à la découverte de cette vaste foire aux livres dont nous avions entendu tellement de bien sur la blogosphère et dans la presse. Nous avons quitté la Normandie hier soir et avons passé la nuit en région parisienne. Le lendemain matin nous attendions au pied levé l’ouverture du salon. Après dix minutes d’attente qui nous ont paru relativement brèves, nous avons promptement effectué un petit tour des lieux à la manière d’éclaireurs aguerris, préparant déjà mentalement notre future liste d’emplettes… Les lecteurs compulsifs que nous sommes ont dû faire face à une tentation des plus redoutables. Le choix fut rude et nous avons dû nous forcer, du fait d’un budget limité, à rester raisonnable. Un véritable crève-cœur pour moi ! Au final, je suis repartie avec quatre romans que je compte lire dès la semaine prochaine quand j’aurai terminé ma PAL du Mois anglais qui arrive presque à terme.

Cette petite escapade littéraire fut très bénéfique, car elle m’aura permis de faire également la rencontre du vlogger-libraire Gérard Collard qui gère la librairie La griffe noire, à Créteil, en région parisienne. J’ai été agréablement surprise de découvrir le chroniqueur très proche de ses lecteurs et franchement généreux, plutôt éloigné des libraires snobinards parisiens bobos qui ont, à mon sens, la fâcheuse tendance de vouloir détenir le monopole du bon goût et nous imposer leur choix de lectures souvent fadasses. Gérard Collard ne semble pas appartenir à ce microcosme suffisant. La provinciale que je suis a apprécié pouvoir ainsi voir au festival des auteurs venus des quatre coins du monde comme de nos régions. Nous avons pu échanger quelques mots avec le chroniqueur et suivi l’une des interviews organisées en directe du plateau de la chaîne Youtube La griffe noire, qui présentait aux lecteurs deux auteurs, Nadine Monfils et Hugo Buan, la première belge et le second français.

Si l’entretien fut intéressant, j’ai regretté de ne pas avoir eu suffisamment de temps pour écouter la lecture d’Anny Duperey, une actrice et romancière que j’admire tant, ni de pouvoir obtenir une dédicace de Laurent Seskik qui avait écrit une magnifique biographie romancée de Stefan Zweig.

J’ai pu toutefois faire la connaissance de Bernard Prou, l’auteur du best-seller Alexis Vassilkov, le fils de Guy de Maupassant, qu’il me tarde de lire cet été. L’écrivain était d’ailleurs particulièrement sympathique, ce qui a renforcé mon envie de me plonger sans plus tarder dans son roman.

Certains blogueurs ont beaucoup critiqué le principe de ce festival qu’ils trouvent trop consumériste à leur goût. Certes, cette rencontre est plus un prétexte pour faire l’acquisition de romans qu’un vrai salon littéraire à la manière des Etonnants voyageurs qui propose de nombreuses conférences avec des sujets de fond et des interprètes officiels pour traduire la voix des auteurs étrangers. Néanmoins, je n’ai pas boudé mon plaisir car ce marché aux livres est très bien organisé. J’ai aimé fureter parmi les stands et lire les petites vignettes rédigées par les libraires, une manière originale et personnelle de partager avec nous leur ressenti. J’ai aussi pris plaisir à papoter au gré des stands avec les écrivains qui pour la plupart se sont prêté au jeu. Les allées étaient de plus très bien structurées et proposaient des sélections thématiques, ce qui a facilité notre recherche. Le rayon récits de voyages/aventures était d’ailleurs particulièrement fourni ! Et la collection Libretto que j’affectionne beaucoup était très alléchante!

Ainsi, ce festival est avant tout une initiative d’avant-garde qui permet aujourd’hui de célébrer le plaisir partager de lire et d’écrire tout en créant un lien presque magique entre l’écrivain et son lecteur. A ce titre, ces rencontres littéraires doivent être pérennisées et s’ancrer dans une tradition à Saint-Maur ou ailleurs…

Enfin, une petite anecdote m’a fait sourire : une lectrice belge qui s’est rendue sept fois consécutives au festival a reçu de son mari un cadeau des plus enviable, la possibilité de repartir après la visite de ce salon littéraire avec une cinquantaine de livres pour son anniversaire ! Quelle chance ! L’idée fait rêver…

Voici pour ma part mes petites acquisitions:

Je referme cette petite parenthèse et vous retrouve très prochainement pour partager avec vous mes dernières lectures : L’été avant la guerre et Lady Susan qui viendront clôturer les derniers jours du challenge du Mois anglais.

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Mentir n’est pas trahir

Gladwyn a vraiment tout pour être heureux : une carrière qui semble plutôt prospère, une petite propriété coquette dans une banlieue paisible et huppée de la périphérie londonienne où il vit aux côtés de sa belle et tendre épouse Blythe et de son adolescent sans problème. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aucun nuage à l’horizon. Gladwyn se laisse bercer par cette existence routinière sans embûche qui semble lui satisfaire.

Alors qu’il se rend comme à son habitude à la campagne des Downs chez sa mère pour lui tenir compagnie un après-midi, il croise sur sa route Lara, une jeune artiste adorable qui vient de tomber de bicyclette et s’est esquintée la cheville. Il décide de lui porter secours. Cette rencontre fortuite scellera sa destinée. Cette initiative qui à première vue paraîtra chevaleresque tournera finalement vite en opportunisme crasse. Charmé par cette jolie jeune femme pleine de fraîcheur, Gladwyn, pourtant marié, succombera à la tentation et s’enlisera dans d’inextricables mensonges, se réinventant une situation, jusqu’à franchir le point de non-retour. Il échafaudera de multiples plans extravagants et des plus malhonnêtes pour entretenir deux liaisons. Gladwyn découvrira à ses propres dépends que tromper ne peut se faire impunément, et engendre toujours inéluctablement son lot de drames… Il tergiversera longtemps, mais ce sera sans compter sur l’ironie impitoyable du destin qui se chargera de décider pour lui…

Voilà un roman qui m’a de prime abord fait l’effet d’une claque ! Angela Huth nous entraîne dans une intrigue digne d’un épisode de Barnaby où des drames d’alcôves dans une campagne sauvage un peu arriérée, gardent encore une certaine brutalité. Dans ce roman au style d’écriture plutôt fluide et à mi-chemin entre le vaudeville et le roman noir, l’auteure dissèque avec aisance les sentiments humains de l’homme dans tout ce qu’il a de plus vil. Elle nous dépeint ainsi le caractère fourbe moyennement flatteur de la gente masculine et s’intéresse plus particulièrement à sa duplicité. La romancière pousse le lecteur à s’interroger sur la possible souffrance d’un homme en proie aux remords. Est-on vraiment un goujat en agissant de la sorte ? (Oh que oui !) L’amour est-il exclusif ? Sommes-nous destinés à tromper nos conjoints ? Ses questions ne me semblent pas justifier une telle traîtrise car Gladwyn n’a finalement aucune raison valable de tromper sa femme. En effet, lui-même se considère heureux en ménage et n’a nul reproche à adresser à Blythe. Son seul vrai regret, étant d’avoir choisi de vivre dans la banlieue londonienne plutôt que de s’être installé avec sa famille à la campagne dans un cottage pittoresque. Est-ce néanmoins suffisant pour justifier sa liaison adultérine? Aux lecteurs d’en décider…

Le personnage principal semble de ce fait dépourvu de toute fibre héroïque, c’est avant tout un pleutre égoïste qui ne se soucie guère que de lui-même. L’expression « l’occasion fait le larron » n’aura jamais pris autant de sens ici.

Gladwyn jonglant entre deux femmes, déploie des subterfuges franchement méprisables tels que le fait d’acquérir deux portables pour pouvoir communiquer en toute discrétion avec sa maîtresse ainsi qu’avec son épouse. Pour se donner bonne conscience, ce quadra en pleine crise de jeunisme joue également les maris attentionnés et aimants. Il se présente comme un époux dévoué prêt à tout pour satisfaire sa femme, lui proposant des escapades romantiques pour compenser ses petits écarts conjugaux sans qu’elle, trop confiante, ne se doute de rien… Cette fourberie en devient insupportable au fil des pages. En somme, cet homme d’apparence tendre et réfléchie se comporte comme le dernier des mufles. C’est pourquoi je n’ai éprouvé aucune empathie pour lui et l’ai trouvé franchement exécrable.

Dès lors, difficile de dire si j’ai vraiment apprécié cette histoire sordide dont la fin glaçante m’a particulièrement mise mal à l’aise. A bien des égards, ce roman psychologique présente des faiblesses d’écriture. J’ai ainsi noté de nombreux points noirs comme l’attitude des personnages féminins qui m’a semblé trop passive pour notre époque. Toutes deux sont les dindons de cette farce douteuse.

Comment Blythe, cette petite bourgeoise aux allures de Bree Van De Kamp, ne peut-elle pas émettre plus tôt des soupçons ? Sa foi inébranlable en son mari la rend agaçante.  Ne vérifie-t-elle pas les comptes ? Comment peut-il réussir à financer un petit studio à Londres sans se faire pincer ? La naïveté de Lara est tout aussi déconcertante. Cette pseudo-artiste traîne un pyjama d’adolescente attardée et a conservé sa chambre d’enfant… Cette facette infantile de sa personnalité la rend un peu bécasse aux yeux du lecteur. Il n’est par conséquent pas aisé de s’attacher à ses deux portraits de femmes trop caricaturaux.

La fin bien qu’inattendue m’a laissé assez sceptique. Peut-on vraiment rebâtir une relation matrimoniale sur un mensonge ? J’avoue avoir été plus intéressée par l’aspect du roman noir mais dommage qu’il soit exploité maladroitement et ne serve que de prétexte pour démasquer l’infidélité de Gladwyn. Pourtant, le personnage de l’ouvrier agricole qui rôde toujours autour du cottage de Lara comme un charognard souhaitant à tout prix s’attirer les faveurs de la jolie blonde, m’a donné la  chair de poule, sachant la jeune femme esseulée au beau milieu de la campagne, avec pour seul voisin cet homme inquiétant et intrusif.

Certes, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman très bien écrit mais je n’ai aimé ni le thème de l’adultère ni le personnage principal qui, au final, m’a écœurée. De plus, la mièvrerie empiète trop sur l’histoire dans les dernières pages et le dénouement trop lisse m’a mise en colère ! A mon sens, cette histoire reste en effet cousue de fil blanc. Mon opinion reste donc en demi-teinte.

En bref : Sans être un chef-d’œuvre, ce « petit » roman aux accents de vaudeville se lit assez bien. Il est cependant regrettable que cette œuvre, ancrée dans la culture anglo-saxonne se focalisant sur une petite société soucieuse de préserver les apparences, se soit malheureusement révélée trop convenue…

Lecture commune sur Angela Huth dans le cadre du Mois anglais

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Hiver

Pour cette deuxième contribution au challenge Le Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce roman au contexte littéraire très victorien. J’ai été immédiatement attirée par cette magnifique couverture aux couleurs froides semblables à celles du givre en hiver, qui m’évoquent les paysages rustiques et pittoresques du milieu rural anglais dépeints avec virtuosité par les sœurs Brontë.

J’en avais fait l’acquisition il y a deux ans,  lorsque j’avais découvert avec émerveillement Thomas Hardy grâce à son œuvre de jeunesse Loin de la foule déchaînée dont je garde un souvenir impérissable (mon billet ici). Cet illustre écrivain-poète britannique est ici mis à l’honneur puisque ce livre n’est autre qu’une biographie romancée. Christopher Nicholson s’intéresse à un épisode insolite mais pourtant bel et bien véridique de la vie de Thomas Hardy : son ultime faiblesse de cœur pour la belle et ténébreuse Gertrude Bugler, une jeune actrice amateur dont il se serait secrètement épris à l’aube de sa mort.

Nous sommes au milieu des années 1920. A 84 ans, la réputation de ce romancier britannique auréolé de gloire n’est depuis longtemps plus à faire. Hardy, qui a épousé en secondes noces Florence Dugdale après la disparition douloureuse de sa précédente femme, Emma Gifford, est bien déterminé à finir ses vieux jours dans le Dorset, à la campagne dans sa propriété de Max Gate où les jours rythmés par ses projets d’écriture s’égrènent paisiblement. A l’hiver de sa vie, l’écrivain pense d’ailleurs en avoir fini avec les affres de la passion quand une pièce de théâtre, adaptée de son chef-d’œuvre Tess d’Uberville, est montée dans son village. L’auteur fait alors la connaissance de Gertie, une jeune actrice talentueuse tenant le rôle-titre. La ressemblance troublante de cette jolie brune pleine de fraîcheur avec son héroïne Tess, le fascinera autant qu’elle le bouleversera. Elle ravivera dans le cœur du vieillard une flamme qu’il pensait depuis longtemps à jamais éteinte. Le lecteur suivra cette passion secrète à travers le regard plein d’amertume de Florence, cette épouse vieillissante et délaissée, qui tentera désespérément de reconquérir son époux, en vain.

L’actrice Gertrude Bugler qui incarna Tess d’Uberville durant les années 1920.

Sans prendre parti, l’auteur portraiture avec finesse la personnalité souvent complexe et contradictoire de Thomas Hardy. Difficile finalement de percer à jour le caractère véritable de cet écrivain toujours nimbé de mystère. Certains y percevront celle d’un homme taciturne et pessimiste, dénigrant toutes formes de mondanités. Un homme parfois également peu attachant, à l’attitude aussi glaciale que l’hiver qui mettra un point final à sa vie. D’autres y découvriront un écrivain trop souvent tourné vers le passé. Thomas Hardy aimait en effet planter ses intrigues romantiques dans un décor sauvage, celui d’une campagne anglaise rustique et encore marquée de traditions païennes. C’est pourquoi ses œuvres étaient toujours volontairement enracinées dans le terroir anglais, ce « paradis primitif » comme il le décrivait si bien lui-même. Il était, de ce fait, convaincu que l’homme ne pouvait accéder au bonheur que par le maintien d’une certaine ignorance, et craignait le progrès. Il se méfiait du téléphone, un complot diabolique orchestré selon lui par les autorités pour espionner ses conversations, et méprisait tout aussi bien les automobiles, des engins bruyants qu’il jugeait contre- nature, voire même extrêmement dangereux. Il opposera un refus catégorique à l’installation de l’électricité dans son cottage, au grand dam de son épouse Florence qui souhaitait profiter de plus de confort.

Le cottage de Thomas Hardy en 1885, bâti à partir des plans de l’écrivain qui était architecte de formation.

Si Thomas Hardy, un brin égoïste, fascine autant qu’il dérange, sa personnalité reste malgré tout jusqu’à la dernière page insaisissable. Je dois admettre que le portrait pathétique que campe l’auteur de sa seconde épouse m’a bien plus touché. Finalement, c’est celle qui souffrira le plus de cette ultime passion. Cette femme de l’enfermement, trop jeune pour se marier à un vieillard (de 39 ans sa cadette) et pourtant déjà trop abîmée par le temps, suscite la pitié. Comment pourrait-elle rivaliser face à la jeunesse impitoyable de Gertrude Bugler ? Florence, qui espérait naïvement pouvoir aussi remplacer Emma, la première épouse disparue que chérira Thomas Hardy jusqu’à sa mort, sera hantée toute sa vie par le fantôme de cette défunte, et cette ombre spectrale ne cessera de planer sur leur couple comme un mauvais présage. Le caractère de cette femme tourmentée, un tantinet dépressive et d’une cruauté parfois féroce envers sa nouvelle rivale, la jolie Gertie, m’a étrangement rappelé celui de Zelda Fitzgerald qui se sentait elle aussi étouffée par le talent écrasant de son mari. Tout comme cette dernière, Florence s’est essayée sans grand succès à l’écriture et tout comme elle, elle demeurera malheureusement toujours une piètre écrivaine dont le nom restera inéluctablement associé aux triomphes littéraires de son époux. D’une tristesse désespérante…

Florence Dudgale et Thomas Hardy aux côtés de leur chien Wessex.

En bref : Christopher Nicholson nous livre avec grâce un récit doux-amer sur la vieillesse et la dissolution malheureuse d’un couple mythique de la littérature anglaise. D’une prose délicate, l’auteur esquisse dans ce huis-clos mélancolique le portrait saisissant d’un vieil homme en quête perpétuelle de l’idéal féminin recouvrant les traits imaginaires de son héroïne de papier, la belle Tess d’Uberville. Cette figure ensorcelante, Thomas Hardy n’aura de cesse de la chercher dans toutes ses conquêtes féminines sans toutefois jamais vraiment l’atteindre… Cette recherche insatiable demeurera l’un des principaux drames intimes de sa vie.

Certes, la lecture de ce roman d’atmosphère très évocateur peut s’avérer fastidieuse pour un lecteur en quête de rebondissements car les pages se succèdent bien souvent avec lenteur, à l’image des vieux jours du romancier. Toutefois, ce rythme parfois contemplatif n’a en rien entravé mon plaisir de lecture. Ce joli roman qui s’adresse avant tout à un lecteur averti désirant entrevoir un peu plus les coulisses de la vie d’écrivain de ce grand auteur, fut pour moi une très belle découverte. Je compte d’ailleurs poursuivre mon initiation littéraire en lisant prochainement Les Forestiers

Deuxième billet consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses grands écrivains dans le cadre du challenge Le Mois anglais.

 

 

 

 

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Un roman anglais

Attention, coup de cœur !

Pour ouvrir le bal de cette sixième saison du Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce court roman de Stéphanie Hochet, une romancière contemporaine française. Acquis en librairie la semaine dernière, je n’ai pas lambiné à le lire. Il faut bien l’admettre, cette superbe couverture incarnant à merveille le style victorien m’a tout de suite séduite. Elle m’évoque de nombreuses représentations romantiques, entre autres celle d’une jeune femme aux traits délicats et à la complexion pâle, se prélassant dans un jardin parsemé de massifs de fleurs sauvages, des roses écarlates et de lierre à profusion, et prenant appui sur le pan d’un mur de pierres grises d’un charmant cottage ou encore l’image d’une tasse de thé bleue, en porcelaine, un peu ébréchée, remplie d’un liquide ambré encore fumant et au parfum enivrant. En somme, une vision de la culture anglo-saxonne un tantinet « cliché » mais du moins réconfortante, que de nombreux aficionados de la littérature britannique continuent d’entretenir (moi la première !).

Trêves de digressions, rentrons dans le vif du sujet !

La trame de ce roman prend pour toile de fond la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1917, quelque part dans une contrée anonyme, en pleine compagne anglaise et à l’abri des bombardements qui frappent encore Londres. Anna Whig, une jeune bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, suggère à son époux Edward d’engager par courrier une garde d’enfant afin qu’elle puisse reprendre sereinement ses activités de traductrice littéraire. Lorsqu’elle part à la gare accueillir sa nouvelle employée, Anna découvre avec stupeur que la gouvernante n’est autre qu’un jeune homme séduisant à la santé souffreteuse, George…

Londres bombardements de 1915 à 1917.

Avec un tel résumé, le lecteur s’attend de prime abord à lire un banal roman sur l’adultère, mais c’est sans compter sur le talent inné de Stéphanie Hochet qui brise ici avec maestria les conventions littéraires en s’écartant du schéma du trio amoureux quasi-éculé et souvent grossièrement focalisé sur la tension sexuelle. Certes, l’ambiguïté entre les deux protagonistes, Anna et George, est belle et bien palpable, toutefois, elle est avant tout basée sur une amitié amoureuse non avouée. Anna trouvera en George, ce jeune homme à l’attitude dilettante et originaire d’un milieu modeste, un confident sur qui s’épancher, de même qu’une ouverture sur un univers moins étriqué par des codes absurdes qui semblent de plus en plus l’asphyxier.

Ainsi, l’auteur dissocie la sensualité du sentiment amoureux. Rappelons que l’histoire se déroule dans un cadre post-victorien très collet monté où les émotions sont toujours réfrénées derrière des attitudes pondérées. Point de place pour les épanchements sentimentaux dans ce climat de guerre déjà très lourd et pourtant, c’est un véritable cataclysme qui semble progressivement s’opérer en Anna.

En effet,  sans tomber dans les écueils du journal trivial et à la manière de Virginia Woolf, l’auteure tente de sonder l’âme de son héroïne en s’appropriant à son tour le « stream of consciousness », ce procédé narratif qui s’attarde davantage sur le combat intérieur d’un personnage plutôt que sur ses actions dans le monde réel.

Le roman s’articule également autour du thème de la maternité. Une manière aussi de mieux cerner le trouble qui intervient chez une femme après la naissance de son enfant. Comment aimer son enfant ?  A vouloir trop l’aimer, Anna doute, s’effraie de sa propre dépendance à cet être, cette excroissance qu’elle semble traîner comme un fardeau. Anna semble dès lors subir une forme de dépression post-natale.  Dans cette période de troubles, elle s’interroge, est-elle une mère ou une épouse ? Qu’en est-il de son statut de femme à part entière ? Comment peut-elle reprendre sa place au sein du foyer familial quand son mari Edward semble peu à peu la délaisser depuis la naissance de leur fils Jack, lui préférant la compagnie rassurante de la mécanique de précision de ses horloges. Son époux est d’ailleurs un pur produit de cette société édouardienne. Edward reste, en effet, complètement hermétique à l’esprit féminin ; lui non plus ne sait pas véritablement aimer et dénigre souvent son épouse tout comme sa progéniture. Il jalouse de ce fait George, ce jeune homme complice de son fils qui semble savoir naturellement compenser l’absence d’instinct parental du couple. Ce rôle de garde d’enfant assumé par George dérange et même provoque du dégoût chez Edward. Il juge cette relation intime trop vulgaire, voire même animale. Le gouffre social entre les deux protagonistes masculins, l’un d’extraction très modeste, originaire du nord industriel du pays, l’autre représentatif de cette bourgeoisie terrienne, ne peut que renforcer la distance qui les sépare.

Si le statut d’homme Alpha et de patriarche qu’incarne Edward est clairement représenté, celui d’Anna reste assez flou tout comme celui des femmes de son époque. C’est pourquoi cette œuvre riche par ses multiples interprétations m’a grandement plu car elle provoque aussi chez le lecteur de nombreux questionnements. Les personnages de ce huis-clos dramatique sont souvent en proie aux affres induits par cette guerre inquiétante qui ne semble épargner personne, pas même ceux venus se réfugier loin du front, dans cette campagne anglaise rassurante. Cette bulle en apparence paisible et protectrice ne peut qu’être fragilisée par l’écho des bouleversements de ce conflit mondial. Dans cet avenir incertain, quel sort leur sera réservé ? Pourront-ils s’adapter à cette nouvelle société britannique qui semble appelée à de profondes mutations ?

A la manière d’un classique et sans « s’écouter écrire », Stéphanie Hochet dresse le portrait vibrant d’une femme en prise avec son temps. Cette œuvre d’ambiance intimiste et très pudique faite de non-dits, dépeint avec beaucoup de subtilité les préoccupations féminines de l’époque, dont la remise en question de la condition de la femme par les suffragettes. En outre, cette écriture poétique est agrémentée d’une finesse psychologique analogue aux œuvres phares de Stefan Zweig.

Mouvement de suffragettes

En bref : un bel hommage aux piliers de la littérature anglo-saxonne victoriens tels que DH Lawrence ou Virginia Woolf. Un pari d’écriture largement relevé pour cette auteure française dont la plume tout comme le sujet, m’ont totalement éblouie. A conserver !

Première participation au défi Le Mois Anglais, respectant le thème de la campagne anglaise.

 

 

 

 

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Retour en catimini sur la blogosphère/ Challenge Mois Anglais

Après une longue absence, chers blogueurs me voilà de retour pour partager avec vous de nouveaux coups de cœur comme de nouvelles déceptions littéraires. Il m’aura fallu du temps… Bien deux ans pour revenir vers vous. Pour ma défense, mon plaisir de lecture s’était quelque peu affaibli dernièrement. La lecture devrait, en effet, toujours être avant tout un plaisir plutôt qu’une corvée. Lire pour produire des billets n’a jamais eu de sens à mes yeux et écrire sur des lectures creuses me semblait superflu. Mon temps est précieux tout comme le vôtre. C’est pourquoi, la grande procrastinatrice que je suis a finalement pris la décision regrettable de mettre son blog « en pause » pour un temps pour pouvoir se consacrer avec plus de sérénité à la vie et à son lot quotidien de responsabilités (en autre un changement de carrière qui nécessitait des ajustements dans le choix de mes priorités). Les mois se sont succédés et les billets se sont espacés jusqu’à disparaître complètement sans que je brise pour autant définitivement mes liens avec la blogosphère ni que je délaisse mes lectures.

L’été se profilant doucement à l’horizon et mes tâches scolaires s’amoindrissant progressivement, le désir de lire tout comme d’écrire est devenu plus impérieux durant ces derniers mois.

Il ne me fallait plus qu’un nouveau défi littéraire pour me remettre le pied à l’étrier et m’atteler à la rédaction de nouveaux billets. Lou et Cryssilda m’en ont donné l’opportunité grâce à leur rendez-vous littéraire annuel, le challenge du Mois anglais qui se déroulera en juin prochain (Pour vous inscrire c’est ici.) La littérature anglo-saxonne étant avant tout mon domaine de prédilection, je ne pouvais refuser une telle occasion ! Je compte bien en profiter pleinement!

Bien entendu, ma PAL (pile de livres) est déjà prête. Longtemps indécise, j’ai finalement sélectionné cinq titres (trois ont été acquis récemment, deux autres proviennent de la demeure familiale) que je chroniquerai pour célébrer cette saison. Je compte par ailleurs participer à quatre lectures et rendez-vous communs organisés tout au long du mois. Voici donc mon programme :

°Le 5 juin s’articulera autour du thème de la campagne anglaise

°Le 14 juin sera consacré à l’exploration de l’époque victorienne tout comme à ses plus grands écrivains.

°Le 17 juin nous permettra de faire plus ample connaissance avec une auteure contemporaine anglaise, Angela Huth.

° Le 23 juin mettra enfin à l’honneur l’une de mes romancières anglaises favorites, Jane Austen.

Je vous souhaites de belles lectures et vous retrouve très prochainement pour débuter cette nouvelle exploration livresque!

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