Le Fantôme et Mrs Muir

Voici une lecture pour le Mois anglais, qui se prêtait merveilleusement bien au climat ambiant de cette saison. Le temps demeure ici en Normandie plutôt morose avec des températures un peu fraîches et l’humidité persiste malgré l’annonce de l’été imminent… Où se cache donc le soleil !? Aussi je n’éprouve qu’une envie, me calfeutrer sous un plaid, en compagnie d’un bon roman et d’une tasse de thé réconfortante… Pour cette troisième participation, j’ai choisi de dépoussiérer un classique « vintage », une œuvre culte, poétique et singulière dont j’ai grandement apprécié la lecture…

L’histoire prend pour toile de fond les années 1900. Lucy Muir, une jeune et jolie veuve, décide de louer « Les Mouettes », un cottage meublé, au charme désuet, situé à Whitecliff dans une station balnéaire du Dorset, pour s’y établir avec ses deux enfants, Cyril et Anna, ainsi que sa servante, Martha, à son service depuis toujours. L’endroit isolé, en pleine campagne, semble en effet idéal pour accueillir cette petite famille bien sous tous rapports ; l’affaire est d’ailleurs inespérée, le prix étant anormalement bas. Pourtant, lorsque Mrs Muir souhaite visiter la coquette demeure, son agent immobilier, Mr Coombe, se montre réticent et, le regard fuyant, s’empresse de la dissuader d’y séjourner. Selon lui, ce lieu reclus ne sied guère à une jeune femme célibataire… Quel terrible secret tente-t-il donc de lui dissimuler ? Mrs Muir découvre très vite la vérité : le manoir est hanté par le fantôme d’un capitaine au caractère bien trempé… Qu’à cela ne tienne, elle n’a pas dit son dernier mot ! Fascinée et attirée par cette présence surnaturelle, Lucy Muir s’installe au grand dam de son entourage dans la propriété… Une décision extraordinaire qui bouleversera à tout jamais sa destinée…

Quelle belle lecture ! Cette histoire d’amour sublime, pourtant peu crédible de prime abord, qui flirte avec le genre fantastique sans toutefois y appartenir véritablement m’a émue jusqu’aux larmes ! J’ai aimé ces deux personnages principaux et en particulier le lien ténu qu’ils développent ensemble au fil des années, malgré leur rencontre totalement improbable. Mrs Muir est un bout de femme attachant, incarnant parfaitement la gente féminine de son époque, prolongement du XIXème siècle qui s’éteindra avec la 1ère Guerre mondiale, car elle évolue dans un univers encore très patriarcal où les femmes ont peu droit au chapitre. Cette jeune veuve, est en effet constamment infantilisée et dépréciée par son entourage, le carcan victorien demeurant particulièrement asphyxiant. Suffocant dans ce milieu corseté, Lucy Muir doit sans cesse s’affirmer pour conserver son indépendance. Tout le monde semble avoir une opinion sur son mode de vie tout comme ses initiatives. Son fils Cyril lui-même n’est pas mieux lorsqu’ayant atteint l’âge adulte il la congratule avec une pointe de mépris sur ses tentatives modestes d’écriture, l’interrogeant au passage avec une curiosité feinte : écrit-elle un livre de cuisine ? Abject.

Ainsi une douce brise d’émancipation féminine souffle sur ce roman, et c’est bien grâce au pouvoir de l’écriture que Mrs Muir se réalisera en tant que femme. Certes, sa soif d’indépendance reste partielle, car elle ne se défait jamais véritablement du joug masculin, ayant toujours besoin d’un homme pour l’épauler dans son entreprise ; le capitaine lui dictera ainsi le roman qui lui permettra d’accéder à son autonomie financière… Mrs Muir fait d’ailleurs parfois preuve d’une naïveté déconcertante et notamment, lorsque sensible à la flatterie, elle s’entiche au premier regard d’un vulgaire poseur, puéril et vaniteux, pour finalement sans mordre les doigts… Le lecteur déplore le caractère parfois trop ingénu de l’héroïne qui malgré son âge mûr et ses expériences d’épouse, demeure d’un bout à l’autre du roman une femme-enfant. On remarquera l’ironie de cette situation puisque l’homme qui la bernera, pourtant bien réel, a contrario du capitaine, se révèlera la véritable illusion de l’histoire. L’entêtement frisant parfois l’obstination tout comme son audace qui la caractérisent sont néanmoins ses principales forces et lui feront gagner graduellement l’admiration et le respect du capitaine.

Si j’ai aimé cette héroïne de papier pétrie de contradictions, je dois bien admettre avoir eu un faible pour le personnage masculin du Capitaine Gregg. Ce loup de mer aux faux airs de capitaine Haddock représente le mâle à l’état pur. Derrière son caractère bourru se cache cependant un cœur tendre. Il est rare de trouver aujourd’hui ce genre de personnage qui frôle parfois la misogynie… Son tempérament viril le rend toutefois irrésistible. Rex Harrison incarne à merveille cette force brute dans l’adaptation de Joseph L. Mankiewicz. Les discussions orageuses tous comme les réparties drôles de ces deux personnages que tout oppose, donnent également une saveur toute particulière à cette œuvre. Aussi ai-je pris particulièrement plaisir à suivre leurs tribulations.

L’auteure brosse donc le portrait émouvant d’une femme déchirée entre sa réalité et ses fantasmes. J’ai été d’emblée séduite par cette rencontre hors du temps, une histoire d’amour impossible mais pourtant éternelle. Cette vision de la vie très poétique donne à réfléchir sur notre condition de simple mortel… On observe d’ailleurs, durant les derniers chapitres, avec un certain pincement au cœur, le déclin progressif de Mrs Muir qui sombre peu à peu dans la vieillesse. Le récit de sa fin de vie est extrêmement touchant. Je dois avouer que le dénouement m’a profondément bouleversée. A noter qu’il est aussi admirablement bien rendu dans l’adaptation cinématographique de Mankiewicz. Lucy Muir s’éteindra comme elle a vécu, retirée du monde, loin de ses frivolités et de ses mondanités, dans sa retraite paisible qu’elle a elle-même choisie…

En bref : Cette rencontre hors du commun est une magnifique histoire d’amour qui transcende le temps et l’espace. Dans un style classique mais efficace qui rend cette lecture d’une grande fluidité, l’auteur traite avec habileté les thèmes de la réalisation de soi tout comme celui du courage, celui de rompre en s’acceptant comme différent malgré les jugements des autres. Une lecture addictive à ne surtout pas manquer.

Un dernier mot sur l’adaptation : Ce petit bijou du cinéma mêle habilement le fantastique au romantique. Certains pourraient trouver à redire sur la mièvrerie de la mise en scène, qui empiète sans-doute parfois un peu trop sur l’histoire ; et même s’il est vrai que le jeu maniéré de Gene Tierney m’a parfois déroutée, il n’a cependant en rien entravé mon plaisir de visionner ce film qui demeure encore selon moi une œuvre culte. Gene Tierney et Rex Harrison forment un duo remarquable. J’ai aussi aimé la bande-originale du film, envoûtante, mystérieuse et intrigante à souhait, qui ponctue avec brio l’intrigue… Si vous aimez ce film, je vous recommande aussi chaudement le film Dragonwick dans la même veine et dans lequel Gene Tierney, cette beauté funeste, incarne une fois de plus le rôle-titre.

La bande-annonce:

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Belgravia

Bruxelles, juin 1815.

A la veille de la célèbre et sanglante bataille de Waterloo, un somptueux bal est donné chez la duchesse de Richmond. La fête bat son plein tandis que les troupes françaises progressent sur le territoire… Mais l’aristocratie anglaise n’en a cure, au diable les envahisseurs, la saison des bals a débuté, pour rien au monde, on ne manquerait ces mondanités. Parmi la liste prestigieuse des convives, la famille Tranchard, des bourgeois parvenus, a réussi à obtenir une invitation grâce à leur ravissante fille Sophia qui s’est attirée les grâces d’Edmund Bellasis, le meilleur parti du moment. Mais la fête est soudainement interrompue par l’annonce de la bataille de Waterloo qui marquera le retour puis la fin précipitée de Napoléon. Vingt-cinq ans plus tard, les Tranchard qui ont gravi les échelons de la société se sont installés à Belgravia, l’un des quartiers les plus huppés de la capitale, le bastion privilégié de l’aristocratie londonienne. Mais un secret scandaleux est sur le point d’être révélé, menaçant leur ascension sociale fulgurante…

Voilà une lecture aux accents victoriens particulièrement exaltante ! Julian Fellowes nous entraîne dans un tourbillon palpitant d’intrigues d’alcôves où fourmille une galerie de personnages hauts en couleurs et inoubliables. L’auteur dépeint en effet avec maestria l’aristocratie anglaise, cette élite sociale inflexible et extrêmement arrogante qui se voit forcer de côtoyer la classe émergente d’arrivistes bourgeois ayant fait fortune après la défaite de Napoléon. C’est le cas de la lignée des Brockenhurst qui se retrouve malgré elle associée aux Tranchard. J’ai eu bien évidemment une préférence pour cette famille ambitieuse, un couple représentant la nouvelle aristocratie de l’argent et annonçant les prémices de la classe moyenne bourgeoise, avide de réussite mais pourtant étonnamment attachante. L’épouse Tranchard, Anne, une femme lucide consciente du ridicule de son mari, un vulgaire roturier dont la soif constante et démesurée de se distinguer l’agace au plus au point, demeure mon personnage préféré du roman. Cette petite bourgeoise, à la fois éduquée et raisonnable connait certes ses limites mais elle incarne par ailleurs une certaine sagesse d’esprit. Contrairement à son époux James, toujours insatisfait, Anne Tranchard aspire à une vie retirée bien tranquille dans sa demeure de campagne. J’ai également beaucoup aimé le « héros » de l’histoire, Charles Pope, fils adoptif d’un pasteur, symbole du progrès. Ce dernier, travailleur et entreprenant, souhaite s’embarquer pour les Indes afin de se lancer dans l’industrie du coton. Ainsi, si le roman prend pour toile de fond l’ère victorienne, la révolution industrielle se profile déjà doucement à l’horizon. Par certains thèmes, l’œuvre m’a rappelé l’atmosphère des romans sociaux d’Elizabeth Gaskell tels que Nord et Sud, un classique remarquable et incontournable de la littérature britannique. Si le couple Tranchard illustre le dynamisme de cette nouvelle classe, en perpétuel mouvement, en revanche, j’ai trouvé le personnage féminin de Lady Brockenhurst, la mère d’Edmund Bellasis, moyennement sympathique pour demeurer figée dans ses préjugés. Il faut l’admettre, son intolérance et son obsession viscérale pour les seuls titres nobiliaires la rendent aux yeux du lecteur franchement horripilante. Impossible donc de m’y attacher.

Julian Fellowes nous emporte donc dans un carrousel d’intrigues où les commérages en tout genre tout comme les propos vipérins se révèlent des armes tout aussi redoutables qu’un fusil sur un champ de bataille. Entre mensonges et trahisons, l’indiscrétion des domestiques, les faux-semblants et les manipulations féminines, tous les coups sont permis pour arriver à ses fins ! L’auteur dresse de ce fait un portrait savoureux d’une société britannique étriquée, incroyablement conservatrice, et la thématique de la lutte des classes de cette époque est finement abordée. J’avoue que cette lecture addictive m’a tenu éveillée bien des soirées.

L’auteur et scénariste de Downtown Abbey, retranscrit une fois de plus avec brio les us et coutumes de cette époque. La plume fluide et classique du romancier tout comme son ironie débridée distillée avec finesse au fil des pages, m’a par ailleurs rappelé les romans de Jane Austen et en particulier l’atmosphère rocambolesque de Lady Susan. J’y ai également décelé des clins d’œil aux classiques de Charles Dickens, et en particulier dans sa construction littéraire, l’œuvre imitant avec talent le genre du roman historique à tiroirs riche de nombreux coups de théâtre.

En bref : Sous le couvert ludique de la fiction, Julian Fellowes nous fait ainsi découvrir un univers impitoyable à souhait, un vrai régal ! Les multiples rebondissements et l’intrigue plutôt bien ficelés font de ce livre ma lecture coup de cœur de ce mois-ci.

J’ai désormais hâte de voir l’adaptation réalisée pour la télévision par ITV, prévue courant 2020. Le tournage aurait débuté ce printemps ; gageons que si le scénariste s’attèle lui-même au projet, le résultat devrait être aussi prometteur que sa série magistrale Downtown Abbey. En attendant, je prendrai mon mal en patience en me contentant de visionner la suite de cette série qui sortira en septembre prochain sur grand écran.

Voici la bande-annonce :

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Dans la maison de l’autre/ Cœurs ennemis

Et c’est reparti pour un mois anglais riche en découvertes littéraires !

Pour ouvrir le bal cette année, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups en célébrant par la même occasion le D-Day qui sera commémoré ce 6 juin ? Résidant en Normandie, je vois depuis peu défiler sous mes fenêtres nombre de voitures vintages ou de véhicules militaires d’époque. La Seconde Guerre Mondiale étant une période historique à laquelle j’ai toujours été particulièrement sensible, je suis donc ce festival de près. De plus, ce contexte reste une mine intarissable d’inspiration pour la fiction… L’occasion semblait donc propice à lire cette petite romance historique, un moyen de participer à ma manière au devoir de mémoire…

En écrivant ce beau roman, Rhidian Brook a souhaité rendre un hommage vibrant à son propre grand-père, lorsque ce dernier, officier britannique au lendemain de la guerre, après avoir réquisitionné une propriété allemande, aurait décidé contre tout attente de cohabiter avec les propriétaires, une initiative de réconciliation que je trouve admirable. Cette dimension personnelle m’a d’emblée séduite, elle renforce par ailleurs un peu plus la crédibilité du récit.

L’histoire se déroule en 1946. Après la capitulation allemande, la ville de Hambourg est dévastée, anéantie par les bombardements successifs des forces alliées de l’Axe. Les troupes britanniques occupent le territoire et un projet titanesque de reconstruction et de dénazification prend doucement forme. Le colonel Lewis Morgan est chargé de cette mission ambitieuse. La demeure somptueuse de Stefan Lubert, un architecte veuf lui est attribuée mais l’officier, écrasé par le poids de sa culpabilité, décide de cohabiter avec « l’ennemi ». Cette décision inattendue n’excite guère l’enthousiasme de son épouse, Rachael, accablée par le chagrin de la perte de son fils, mort sous les bombardements de Londres. Dès lors, pour guérir et se reconstruire, ces trois âmes brisées, à l’image de cette ville détruite devront mettre de côté leurs dissensions…

Voilà un roman percutant qui s’écarte avec finesse des clichés menteurs trop souvent encensés par la littérature et les manuels d’Histoire ; non, tous les Allemands n’étaient pas nazis ! J’ai été ainsi abasourdie de découvrir que la ville de Hambourg, par mesure de répression avait été volontairement rasée de la carte durant l’un des raids aériens les plus meurtriers en Europe, l’opération Gomorrhe, dont le but principal était de démoraliser les forces allemandes. On décomptera plus de 45 000 pertes humaines, un véritable massacre! Les conséquences pour la ville seront bien entendu désastreuses : un million de civils transformés en sans-abris… L’auteur dépeint ainsi avec lucidité et empathie, les vestiges de la ville de Hambourg. Le lecteur ne peut rester de marbre et en particulier lorsqu’il décrit avec tant d’acuité les habitants désespérés et affamés qui errent tels des figures fantomatiques à travers les décombres, en quête de survivants. Je dois admettre que cette vision apocalyptique d’une cité en ruines m’a profondément mise mal à l’aise, et le climat d’après-guerre est en effet oppressant, presque même asphyxiant. La visite du Mémorial de Falaise, dédié aux victimes civiles du Débarquement et de l’Occupation, l’été dernier, m’avait beaucoup émue. Au fond, les traductions du titre du roman en français, Dans la maison de l’autre, tout comme celui de l’adaptation cinématographique Cœurs ennemis, sont donc toutes les deux plutôt évocatrices. La question s’impose en effet d’elle-même : comment peut-on composer avec celui qui fut quelques mois auparavant notre ennemi juré ?

J’ai trouvé les personnages étonnamment fouillés et je dois bien admettre avoir eu une petite préférence pour le colonel Lewis Morgan qui demeure sans conteste la véritable figure héroïque du roman. Pour une fois, il représente plus que l’archétype banal de l’époux cocufié car ne vous méprenez pas lecteurs, ce huis-clos relate bien une liaison adultérine. Cependant, elle reste selon moi plutôt discutable… J’avoue d’ailleurs avoir éprouvé des difficultés à m’attacher à Rachael, une femme égoïste et narcissique trop froide et distante à mon goût. J’ai en revanche beaucoup apprécié Lubert, cet homme rongé par le chagrin de la disparition de son épouse Claudia, qui n’a d’autre choix que de subir avec flegme une situation de subalterne. Cet architecte brillant et raffiné est retranché comme un vulgaire serviteur dans son propre grenier… N’ayant d’autre choix que de travailler à l’usine pour subvenir à ses besoins, il s’efforce de garder espoir coûte que coûte.

Un dernier mot sur le film de James Kent : le cinéaste s’est attelé non sans mal à son adaptation. Mais étant servie par une distribution séduisante, je n’ai pu résister à la tentation de me précipiter en salle pour voir le résultat. La réalisation est plutôt sobre, aussi ce long-métrage manque-t-il selon moi de véritable souffle romanesque. Jane Campion (La leçon de piano) ou même Joe Wright (Reviens-moi) auraient sans-doute mieux exploité la fibre romantique parfois trop figée, et lui auraient apporté davantage de nuances.

Bien que le cinéaste se soit focalisé sur le triangle amoureux, le scénario présente malheureusement quelques lourdeurs et notamment dans son dénouement un peu trop convenu. Cependant, la photographie reste éblouissante et les costumes somptueux. Keira Knightley est d’une élégance folle. Ce film avait néanmoins beaucoup de potentiel même s’il pêche dans sa mise en scène un peu maladroite lorsqu’il tente de constituer le contexte d’après-guerre. Ereinté par la critique française impitoyable, ce long-métrage m’a paradoxalement plu. Certes, il est de qualité inégale, alors que l’adaptation de Suite française également produite par la BBC était nettement meilleure ; néanmoins, il m’évoque une autre petite bluette sans prétention mais toute aussi touchante, For the moment, avec Russel Crow, qui était sortie en 1993.

Pour ma part, je n’ai pas boudé mon plaisir en visionnant Cœurs ennemis, j’ai été agréablement surprise d’y découvrir Alexander Skarsgard repéré dans True Blood (le viking au sex-appeal affolant !). Cet acteur prometteur suédois pas vilain pour un sou est étonnamment juste dans ce film. On le retrouve dans un rôle aux antipodes de ses performances habituelles, à la différence de Keira Knigthley qui semble dernièrement emprisonnée dans d’éternels rôles mélodramatiques….

En bref : Sans être un grand chef-d’œuvre, ce mélodrame sobre de facture classique rejoindra volontiers ma petite dvdthèque.

La bande-annonce du film:

Première participation au Mois Anglais

 

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Le mois anglais fait son come back!

Le mois anglais est encore une fois de retour cette saison pour mon plus grand plaisir ! Il faut dire qu’avec le challenge Halloween, il demeure incontestablement l’un de mes rendez-vous littéraires favoris !  Je guettais donc cet événement culturel avec impatience ! Mon blog a déjà dix ans et si je n’ai pas toujours été constante et prolifique sur Artdelire, j’ai participé bon gré mal gré à cette aventure plusieurs années d’affilée sans jamais m’en lasser.

Cette année, je compte une fois de plus apporter ma modeste contribution en chroniquant quelques romans sélectionnés au gré de mes envies. Mon accouchement étant imminent (en théorie fin juin) je doute pouvoir malheureusement participer aux multiples rendez-vous proposés sur la blogosphère mais sait-on jamais. Je lirai et écrirai donc mes billets à mon rythme habituel de croisière… C’est-à-dire doucement mais sûrement… Ce challenge me permettra de m’occuper pleinement en attendant l’heureux événement !

Loubook nous a une fois de plus gâtés ce mois-ci en nous concoctant un programme pour le moins alléchant… Je vous invite à découvrir sa page consacrée au challenge (c’est ici !) pour plus d’informations. Les dates suivantes m’intéressent tout particulièrement, sous réserve que j’aie suffisamment de temps et de volonté pour les honorer, peut-être les ferai-je dans le désordre :

  • Un roman se déroulant dans une région anglaise de notre choix (10 juin)
  • Lecture commune Un manoir en Cornouailles (14 juin)
  • Lecture commune Le fantôme et Madame Muir (17 juin)
  • Rendez-vous surnaturel (18 juin)
  • Journée victorienne, auteur ou œuvre prenant pour toile de fond cette époque (21 juin)
  • Anna Hope (29 juin)
  • Kate Morton (26 juin)

Après moult hésitations, ma PAL étant une fois de plus en pleine expansion (merci les filles pour toutes ces tentations !), j’ai sélectionné les romans suivants :

Bien entendu j’ai déjà pris un peu d’avance sur mes lectures (Ouh, la tricheuse !). Certains livres ont déjà été lus et il ne me reste plus qu’à rédiger leurs billets. Cependant, ayant peur de manquer de temps, l’exploration littéraire anglaise et par extension la culture britannique se poursuivront sans-doute pour ma part sur mon blog durant toute la saison estivale. Vous voilà donc prévenus !

 A ma grande fierté, je suis restée cette année plutôt raisonnable, (l’acheteuse compulsive s’est un peu calmée) et n’ai fait que deux achats pour ce challenge : j’ai succombé à l’envie irrésistible de me procurer Un manoir en Cornouailles d’Eve Chase paru en poche dernièrement, et Le fantôme et Mrs Muir (pour une Lecture commune) en version française, n’ayant qu’une copie V.O afin de pouvoir comparer la traduction et travailler davantage mon vocabulaire en anglais. Je le lirai donc dans les deux versions.

A noter qu’un compte Instagram (@Lemoisanglais) a été ouvert cette année pour la toute première fois afin de permettre à ceux ou celles qui n’ont peut-être pas de blog ou qui ne peuvent se lancer dans des critiques dithyrambiques sur leur site de poster également leur ressenti/feedback. Vous pouvez donc nous rejoindre dans cette aventure en partageant vos coups de cœur et coups de griffe sur cette plateforme…

Un grand merci aux organisatrices, Loubook, Titine et une petite pensée toute particulière pour Cryssilda qui ne pourra malheureusement pas animer l’événement cette année mais qui nous suivra cependant dans nos lectures…

Je vous retrouve très prochainement pour mon premier billet de la saison ! Quel titre ouvrira le bal cette année ? Les paris sont lancés, à vous de le deviner ! Bon challenge à tous et à toutes !

Publié dans blablas littéraires, Challenge Le mois anglais, Littérature anglaise | 26 commentaires

Une année studieuse/ Le redoutable

Ayant eu plus de temps libre ces temps-ci, j’ai décidé de dépoussiérer ma bibliothèque pour effectuer un grand ménage de printemps et d’attaquer par la même occasion ma copieuse pile de livres, qui ne cesse de grossir au fil des ans. Je lorgnais cette lecture depuis un moment déjà, et il était donc grand temps de m’y attaquer. J’avais fait l’acquisition de ce roman autobiographique après avoir visionné le film Le Mépris de Godard lorsque je m’étais soudainement prise d’intérêt pour son univers cinématographique éparpillé qui, je dois bien l’admettre, m’intrigue toujours autant qu’il me fascine. Ce cinéaste insaisissable me laisse encore aujourd’hui songeuse… Est-il un pur géni visionnaire et incompris ou un vulgaire bobo snobinard ? Il faut bien l’admettre, lorsqu’on évoque son art, les avis sont souvent partagés.

L’écrivaine Anne Wiazemski qui épousa Godard en secondes noces en 1967, et fut l’héroïne prérévolutionnaire du film très controversé et sifflé par la critique, La chinoise, romance ici ses mémoires de jeunesse et notamment leur rencontre amoureuse, une idylle qui la marquera à tout jamais et qui sera le tremplin d’une carrière flamboyante d’abord en tant qu’actrice puis en tant qu’écrivaine. La romancière dépeint ainsi sans œillères mais avec beaucoup de tendresse, ce cinéaste fantasque tout comme son quotidien torturé. L’auteure égrène de ce fait ses souvenirs et revient plus particulièrement sur un tournant majeur de sa vie, en 1966, lorsqu’elle écrivit à Godard, récemment divorcé d’Anna Karina, après avoir terminé le film d’André Bresson, Au hasard Balthazar.  Emu par sa candeur, le cinéaste succombera au charme de cette jeune demoiselle au physique prépubère mais cette idylle sera, de prime abord, pourtant perçue d’un mauvais œil par son entourage. Sous la coupe de l’autorité familiale et en particulier de son grand-père écrivain un tantinet tyrannique, personnage littéraire illustre et intransigeant qui n’est autre que François Mauriac, la jeune fille en fleur se doit de montrer patte blanche. Sa mère redoute par ailleurs que sa fille « découche » avec un homme d’âge mûr, l’ultime embarras pour cette famille bourgeoise respectable sous tous abords. Anne Wiazemski, au grand dam de la sphère familiale n’en fera qu’à sa tête, et elle épousera malgré tout Godard qui la métamorphosera en petite marionnette malléable et docile à souhait.

Je vous avoue, lecteurs, que cet aspect de la personnalité trop conciliante de la narratrice m’a fortement agacée. J’ai moyennement aimé ce personnage de femme enfant soumise qui se plie inlassablement aux caprices de cet homme caractériel, un véritable pervers narcissique souvent cruel voire même sadique. L’artiste lunatique et existentialiste de dix-sept ans son aîné, sorte de pygmalion toxique invivable, la forge à son image, décide du choix de ses lectures tout comme du sort de sa carrière artistique. A l’instar de l’héroïne de Rebecca, la narratrice, au fond bien trop jeune et frêle, se sent aliénée et dominée. Tout comme le fantôme de Rebecca, l’ombre d’Anna Karina, la première épouse, actrice talentueuse de renom, continue de planer sur son couple. L’auteure évoque d’ailleurs souvent au fil des pages avec une pointe d’envie et d’admiration pourtant toujours respectueuse cette « merveilleuse actrice », se sentant toujours éclipsée par le talent écrasant et la beauté mystique de cette vedette du cinéma. Eprise de philosophie, étudiante plutôt médiocre et dilettante, au rattrapage du Bac, la jeune Anne accèdera cependant grâce à son compagnon abusif au cercle très fermé et huppé des cinéastes de son temps ayant le vent en poupe (Truffaut en autre avec qui elle se liera d’amitié).

Même si cette lecture fut plaisante et instructive, m’ayant permis de découvrir un pan de la vie intime de ce cinéaste brumeux, j’ai trouvé les derniers chapitres peu intéressants et un tantinet longuets… Par ailleurs, la partie consacrée au tournage chaotique du film controversé La chinoise m’a même plutôt ennuyée. Si le roman se focalise de prime abord sur l’éducation sentimentale douloureuse de la romancière, les dernières pages sont pour leur part dédiées au tournant de la carrière artistique pour le moins chaotique de Godard tout comme à sa remise en question politique, annonciatrice de sa descente aux enfers lorsque par une étrange lubie, ce cinéaste se lancera de façon paradoxale dans une lutte pseudo-communiste, et décidera de rejeter le cinéma traditionnel sous sa forme conventionnelle qui l’avait pourtant projeté sous les feux de la rampe… Anne Wiazemski finira tout de même par se défaire de l’emprise nocive de Jean-Luc Godard, mais son arrogance, sa suffisance sonneront malheureusement le glas de cette entente fragile et causeront sa chute.  L’écrivaine finira par mettre un terme à leur relation pour cause de « désaccord artistique ».

Pour conclure, si cette lecture m’a plutôt plu, je n’ai pourtant pas éprouvé l’envie de lire le second volet, Une année après. J’ai cependant visionné son adaptation cinématographique très cynique de Michel Hazanavicius, un réalisateur que j’apprécie grandement après avoir découvert la saga comique et décalée d’OSS 117. Le cinéaste immortalise ici avec panache la personnalité excessive de Godard dans sa parodie burlesque Le Redoutable, qui prend pour toile de fond Mai 68. Anne Wiazemski aurait d’ailleurs adoubé cette adaptation libre et loufoque. Le réalisateur populaire démystifie le cinéaste souvent trop verbeux pour le réduire à une peau de chagrin, un projet fou et un peu culotté qui m’a tout de suite séduite. Il se moque également avec malice des idées fumeuses pseudo-maoïstes ou marxistes de Godard. J’ai trouvé le film un brin kitsch très original, et certains passages m’ont fait doucement sourire, en particulier lorsque la voix nasillarde de Godard, incarné sous les traits de Louis Garrel méconnaissable, (quel meilleur choix que le fils d’un cinéaste de la nouvelle vague pour interpréter ce rôle !), s’interroge sur ses choix artistiques hasardeux : à quel moment a-t-il vraiment perdu pied ? Ce portrait au vitriol du cinéaste est un pur régal ! Complice du système, cette gauche caviar dont il est pourtant le pur produit, Godard évolue dans un univers qui frise parfois le ridicule, un monde où l’artiste incompris peine à trouver sa place, constamment déchiré entre sa passion reniée pour le 7ème art, une activité très bourgeoise, et ses convictions paradoxalement anticapitalistes.

En bref : cette comédie romantique douce-amère dépeint avec humour le naufrage irrévocable d’un couple confronté au désir de grandeur et à la mégalomanie de Jean-Luc Godard. Une parodie criante de vérité que j’ai particulièrement aimée et qui s’achève magistralement sur les mots de ce cinéaste poseur : « Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’avais tort »…

La bande-annonce du film:

 

 

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Le pouvoir du chien

Congé forcé oblige du fait d’une grossesse quelque peu chamboulée, me voilà cloîtrée à la maison, en manque cruel d’évasion. Qu’à cela ne tienne, cette lecture de facture « Western littéraire », une ode aux espaces sauvages, est tombée particulièrement à pic pour me remettre le pied à l’étrier et rédiger de nouveaux billets printaniers.

Publié pour la première fois en 1967, Le pouvoir du chien est un roman américain devenu culte, qui, pour d’obscures raisons, fut durant de nombreuses années, boudé par la critique tout comme par les éditions françaises. Pourquoi donc ce roman magistral est-il resté si longtemps inaperçu ? Il semble que les années 60, ancrées dans un climat social encore particulièrement sexiste, ne pouvait supporter l’idée d’une possible remise en cause quelque peu subversive du mythe de John Wayne, l’incarnation du cow-boy viril et misogyne, considérée jusqu’alors intouchable. Il faut l’admettre, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour esquinter cette icône… Il aura d’ailleurs fallu attendre le succès d’abord littéraire puis cinématographique retentissant de Brokeback Mountain en 2005 pour ouvrir la voie à ce genre de littérature. Les éditions Gallmeisteir connues pour leurs couvertures rétro nous en proposent donc ici une nouvelle version, avec une traduction exclusive et particulièrement soignée afin de compenser ce mal.

L’histoire prend pour toile de fond la fin des années 1920. Deux frères, célibataires endurcis que tout oppose, tiennent un ranch dans le sud-ouest du Montana. La fratrie vit dans une certaine quiétude routinière depuis que leurs parents se sont retirés de l’exploitation vachère pour s’offrir une retraite bien méritée dans un hôtel luxueux en ville. Phil et George Burbank régentent ainsi l’entreprise florissante d’une main de maître et l’isolement ne leur pèse guère. Leur relation en apparence sereine va pourtant être bouleversée par l’arrivée d’une présence féminine inopportune, la veuve d’un médecin que Phil a poussé au suicide ; Rose est en outre accompagnée de son fils Peter, jeune garçon introverti et un brin précieux. Au grand dam de son frère qui voit en elle une vulgaire intrigante, George s’entiche de la belle éplorée et prend la décision irrévocable de l’épouser. Mais Phil n’a pas dit son dernier mot, la soupçonnant de convoiter la fortune familiale, aussi tentera-t-il de multiples coups bas pour la faire déguerpir…

Voilà un roman excellent et percutant ! Comme quoi, comme le dit si bien le proverbe, c’est encore dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ! Je ne regrette pas d’avoir déniché ce petit trésor d’écriture. Thomas Savage dépeint avec maestria l’Amérique rurale de Steinbeck, un climat rustre où règnent quantité de préjugés (homophobie, racisme prononcé, etc.). Il dissèque également avec panache les comportements humains dans ce qu’ils ont de plus vils, les tendances bestiales et meurtrières tout comme le goût prononcé de l’homme pour la violence. L’originalité de ce livre réside ainsi principalement dans sa construction narrative qui est parfaitement bien rodée. L’auteur a décidé de focaliser l’essentiel de l’intrigue autour d’un protagoniste franchement infâme, Phil, symbole du mâle alpha qui n’est pas sans rappeler le personnage mythique d’un Tramway nommé désir, Stanley, une autre figure littéraire brutale et impitoyable. La ressemblance est d’ailleurs frappante. Phil, calculateur, sournois et misogyne méprise les plus faibles. Il humilie ainsi quotidiennement son entourage et fera sombrer Rose, cette femme désespérée et vulnérable, dans la boisson. Tortionnaire d’une cruauté rare, il martyrise aussi pour son propre plaisir les bêtes et incarne la force brute presque animale du paysage rude et hostile des plaines sauvages qui l’a vu grandir. Pour ne pas être pris par une « chochotte », il se refuse à porter des gants, manipule toujours sans protection le bois tout comme le cuir se sentant invincible. Phil cultive de ce fait son accoutrement sale et sa dégaine de vacher rustique.  Il méprise par ailleurs les tenues fringantes des cow-boys propres sur eux aux éperons rutilants et jeans Levis flambant neufs, cette image caricaturale et stéréotypée que renvoie inlassablement le cinéma hollywoodien.

Sa nature psychopathe fascine d’ailleurs autant qu’elle dégoûte le lecteur. Toutefois, derrière ses airs de cow-boys grossier et souillé se dissimule une intelligence des plus machiavélique. Obsédé par son dégoût des homosexuels, il décidera de s’en prendre au rejeton de Rose, Peter, cet étrange garçon aux gestes efféminées, sujet de railleries dans le ranch. Cette force tranquille en apparence vulnérable et malléable est sans conteste la grande surprise de ce roman.

En bref : cette œuvre mérite largement l’estampillons de roman culte. Thomas Savage nous offre ici un huis clos glaçant sur la face dissimulée de l’Amérique rurale profonde, une œuvre au dénouement inattendu et incisif où les faibles ne sont pas forcément ceux que l’on croit… S’il est bien ici question d’homosexualité refoulée qui est à peine suggérée, celle-ci n’est qu’un prétexte d’écriture pour amener tout en finesse au fil des pages un autre thème plus frappant, celui de la vengeance, une revanche savamment orchestrée…  Car bien que Phil se soit forgé une nature virile poussée jusqu’à l’extrême, comme un masque, cette dernière finira tout de même par tomber… Et la question demeure en suspens jusqu’à la dernière page engloutie : qui est donc le véritable bourreau dans cette histoire sombre et tragique ? … Je ne vous en dirai pas davantage au risque de vous gâcher le plaisir de la lecture… A lire de toute urgence !

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Au lieu-dit Noir-Etang

Durant les années 20, dans une petite ville très collet-monté de la Nouvelle-Angleterre, Henry, un jeune lycéen, découvre la liaison adultérine qu’entretiennent deux de ses professeurs. Bien des années plus tard, le narrateur, une fois adulte et âgé, se remémore l’arrivée éclatante de Miss Channing dans son lycée, une professeure d’arts plastiques à la beauté magnétique qui fascinera autant qu’elle ébranlera la moralité rigide de l’établissement pour garçons, Chattam, par sa soif d’indépendance. La jeune femme célibataire s’éprendra de M. Reed, un professeur de lettres marié et taciturne, revenu estropié et traumatisé par la guerre… Cette relation clandestine observée par le prisme d’Henry, un adolescent naïf, aura des répercussions dramatiques sur la petite communauté puritaine. Le Noir-Etang deviendra le théâtre d’un meurtre glaçant qui bouleversera à jamais le narrateur, complice malgré lui de cette tragédie…

Voilà un roman noir estampillé policier qu’il me tardait de découvrir et il faut le reconnaître le temps morose normand de ces derniers jours se prêtait particulièrement à cette lecture romanesque emprunte de mystères. L’atmosphère pesante très austère qui s’en dégage rappelle d’ailleurs beaucoup les œuvres de Daphne du Maurier, en particulier Ma cousine Rachel.  Et effectivement cet angle là ne nous déçoit pas. L’ambiance sombre à souhait est ainsi admirablement bien rendue et l’auteur décrit avec maestria le climat ambiant particulièrement empesé de la petite communauté de Noir-Etang. Les mauvaises langues y vont bon train, notamment chez la gente féminine… Par ailleurs, Thomas Cook nous dépeint habilement en filigrane une époque poussiéreuse ancrée dans une morale puritaine inflexible où l’adultère semble encore pire que le meurtre. J’ai été abasourdie d’apprendre que dans les années 1920 aux Etats-Unis, une femme était passible de prison ferme pour avoir violé son serment de fidélité ! Cet aspect du roman entre en résonance avec l’œuvre cinématographique magistrale de David Lean, La fille de Ryan, qui prenait pour toile de fond le contexte de l’Irlande au cours de la Première Guerre mondiale, en 1916. L’héroïne était tout comme Miss Channing une femme passionnée, étouffée par une morale trop corsetée, victime de ses amours interdits aux conséquences désastreuses. Ce personnage féminin malmené m’avait bouleversé.

 Je m’attendais donc à y trouver une finesse psychologique analogue ; malheureusement si l’écrivain a privilégié une ambiance très hitchcockienne, il semble qu’il ait négligé au passage ses personnages qui restent d’un bout à l’autre du livre embourbés dans des stéréotypes. D’une beauté désarmante, Miss Channing incarne l’héroïne romantique désespérée à la personnalité énigmatique. Cependant, au grand désarroi du lecteur, le romancier tente vainement de lui donner une certaine profondeur mais sans véritable succès.  Elle fait en effet tristement pâle figure face à la personnalité ambiguë de Catherine Ernshaw (Les Hauts de Hurlevent) ou même de Rachel (dans le roman éponyme Ma cousin Rachel). Son personnage demeurant trop inaccessible jusqu’à la dernière page, il est de ce fait impossible de s’y attacher véritablement. L’auteur la dépeint en effet avec le regard détaché et superficiel d’un homme admirant un bel objet d’art ; les sentiments de Miss Channing sont toujours dissimulés derrière un masque de froideur et d’indifférence alors qu’il aurait été intéressant de déceler une certaine vulnérabilité dans son tempérament en s’attardant davantage sur ses pensées. Mais l’auteur a choisi de se focaliser sur la narration de Henry, un personnage omniscient. Quant à Monsieur Reed, il représente le personnage masculin un brin cliché, tourmenté par son passé de soldat. Ses origines sont totalement passées sous silence. Dommage car une fois de plus elles auraient sans doute permis d’apporter davantage de relief à sa personnalité.

La lecture de ce livre m’aura du moins renvoyée à l’évocation du roman d’ambiance de Pierre Benoît, Mademoiselle de la Ferté, une œuvre où il ne se passe pas grand-chose, mais où tout est suggéré. Les personnages étant toujours statiques, cette lecture un peu passée de mode s’était révélée tout aussi frustrante.

En bref : Thomas Cook a voulu se frotter aux œuvres classiques victoriennes du XIXème siècle. L’exercice de style est d’ailleurs presque réussi, la plume de l’auteur est élégante et l’usage de prolepses dans la narration permettent de donner un certain rythme à l’intrigue même si elle demeure relativement lente. Toutefois, c’est peut-être là que le bât blesse, ce drame psychologique reste trop fade à mon goût. J’espérais y trouver une histoire d’amour désespérante au romantisme échevelé, similaire aux œuvres des sœurs Brontë. Mais non, il n’en est rien. L’écrivain a tenté de mystifier un vulgaire fait divers et a négligé l’essentiel du roman noir, à savoir une héroïne charismatique et inoubliable. Autre point noir, le dénouement est trop expéditif. Il y avait tellement de bonnes idées d’écriture mais elles se sont révélées finalement mal troussées car trop superficielles. Et pourtant les thématiques étaient potentiellement intéressantes, telles que le crime passionnel et la culpabilité pesante d’un narrateur aux idéaux bien trop romantiques, et dont le rôle n’est pas non plus tout à fait innocent dans cette affaire sordide…  Sans faire de véritables remous, Au lieu-dit Noir- Etang se lit malgré tout relativement bien. Amateurs de belles plumes, ce roman est fait pour vous !

 

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