Blackwater de Michael McDowell

20220920_105508Attention! Méfiez-vous de l’eau qui dort…

Alabama, Perdido.

Elinor, une femme mystérieuse à la chevelure de feu, est retrouvée dans un hôtel déserté parmi des débris après qu’une crue dévastatrice ait détruit l’intégralité de la ville… La jeune femme séduit d’emblée le fils de propriétaires terriens qui décide contre les réticences de son propre serviteur de la ramener chez lui. Très vite, cette femme ravissante au passé trouble s’immisce dans la vie de la famille Caskey et s’intègre progressivement dans cette petite bourgade isolée et poussiéreuse, en déployant son ombre inquiétante sur les habitants tout comme les membres du clan.  Marie-Love, la mère acariâtre du fils épris qui ne voit pas cette idylle d’un bon œil, pressent que son règne est désormais menacé, d’autant plus qu’une créature effroyable semble avoir surgi des tréfonds de la rivière… Dès lors, une rivalité nourrie de machinations et de manigances diaboliques débute entre les deux femmes, semant la discorde et le chaos dans la ville et au sein même du clan qui ne sortira pas indemne de cette guerre intestine sans merci.

Durant ces derniers mois, la saga Blackwater a suscité une telle émulation en France qu’elle aura piqué au vif ma curiosité. Je n’ai donc pas pu résister à mon tour à la tentation de plonger dans ses eaux troubles et fangeuses afin de découvrir si cette série de romans fantastiques et de terreur américaine valait vraiment cet étonnant succès éditorial. J’ai admiré sur les étalages de ma librairie la couverture de ces livres si originaux, de véritables bijoux d’imprimerie, au ton couleur de rouille et émaillés d’illustrations de feuilles d’or somptueuses en papier incrusté, un écrin sublime d’un esthétisme soigné et particulièrement élégant, parfait pour cette saga familiale remarquable. Bien évidemment, j’ai attendu fiévreusement la sortie de chacun de ses six volumes inédits, que j’ai lus avidement et engloutis durant ces trois derniers mois. Certains ont même réussi à me faire frémir d’horreur et d’appréhension, et m’ont rendu quasiment insomniaque (Allez, encore une toute petite page, juste une toute petite et j’éteins la lumière…).

Les romans de la saga Blackwater ont paru cet été de façon épisodique tous les quinze jours, une trouvaille intelligente et brillante des Editions Toussaint Louverture qui m’ont d’emblée séduite. Certes, cette idée était originellement celle de McDowell qui, de son vivant, souhaitait que ses romans soient publiés à la manière d’une série télévisée afin de rendre le concept addictif, ce qu’il fera d’ailleurs au cours des années 90.  Stephen King s’est également inspiré de cette méthode mercantile pour produire sa propre série de livres fantastiques La ligne verte, qui est constituée elle-aussi (un simple hasard?) de six tomes… Hommage à McDowell ou simple plagiat, les romans du King ont connu eux-aussi un succès retentissant dans les années 90 et continuent encore de séduire de nombreux lecteurs à travers le monde. J’ai déniché, de seconde main, l’intégralité de cette collection de livres et espère pouvoir les lire prochainement. Ce choix éditorial similaire mais pourtant génial n’a rien d’étonnant puisque ces deux écrivains étaient des amis intimes. Ils se sont sans doute mutuellement influencés. L’épouse de King, Tabitha, a en outre travaillé sur un projet d’écriture commun avec McDowell, qui a donné naissance au roman Calliope, la voix des flammes, une histoire horrifique malheureusement un peu bancale que je doute lire cette année.

J’ai donc découvert avec un plaisir délectable cette fameuse saga gothique et fantastique de McDowell, et je dois avouer que ce récit endiablé m’a complètement ensorcelée. Chaque tome est conçu pour maintenir l’attention du lecteur coûte que coûte et s’achève sur un « cliffhanger » haletant. Dès les premières pages, j’ai été subjuguée par cette intrigue macabre prenant pour décor le sud aride des Etats-Unis, et en particulier ce coin perdu marécageux de l’Alabama où rien ne semble vouloir pousser. Bien entendu, le lecteur se doute bien que l’origine de cette ignoble créature émergée des eaux saumâtres de la Perdido est directement liée avec l’arrivée soudaine d’Elinor, cette mystérieuse et séduisante institutrice, aussi belle que vénéneuse. J’ai adoré le personnage de cette magnifique rousse, étrange et mystérieuse naïade dotée d’un pouvoir magnétique sur son entourage. Elle évolue toujours dans la fameuse zone grise… Qui est-elle vraiment et pourquoi a-t-elle décidé de mettre le grappin sur cette famille prestigieuse de propriétaires terriens? Du reste, Elinor est une femme extrêmement combative et déterminée. Elle semble faire corps avec ce paysage sauvage. Son ambition démesurée presque vorace force néanmoins l’admiration. Le lecteur se retrouve lui aussi envoûté par son aura ensorcelante… Elinor demeure jusqu’à la dernière page une héroïne ambiguë.

Si elle est incontestablement mon personnage préféré, je doute cependant d’oublier de si tôt les autres membres du clan Caskey et particulièrement les autres femmes qui le dirigent. Bien que leur vie soit façonnée par le courant de la Perdido, cette rivière capricieuse, elle l’est aussi dirigée par leurs ambitions démesurées et leur soif insatiable de réussite..

ophélie

Aucune n’est d’ailleurs foncièrement bonne. Autour d’Elinor gravitent de ce fait d’autres figures féminines tout aussi audacieuses et monstrueuses. Elles n’ont d’ailleurs nullement besoin de dons surnaturels pour exercer leur pouvoir de nuisance. Ainsi Marie-Love, cette marâtre diabolique est une femme exécrable qui par mesquinerie s’échine à pourrir la vie d’Elinor, cette belle-fille au caractère trop passionné qu’elle haïe sans aucune équivoque. Marie-Love, une arachnide infâme, est un véritable poison qui filtre à travers toutes les interstices de la vieille demeure des Caskey. Comme j’ai aimé la détester et comme elle m’a glacé!  Les femmes ici évoluant pourtant dans un monde rude d’hommes burinés par le soleil sont donc de véritables survivantes et restent les principaux moteurs de l’intrigue. Ce sont elles qui régentent l’existence des Caskey en imposant leurs propres lois et leur propre code de vie. Les hommes eux sont des êtres faibles qui ne servent  que d’outils pour arriver à leurs fins. Conscients ou non d’être de simples pantins dans les mains de cette gente féminine diabolique, ces hommes sont étrangement fiers de leurs femmes, leur vouant presque une adoration aveugle et se laissent aisément manipuler par elles. Ils sont toujours corvéables à merci.

D’une plume corrosive, l’auteur dépeint avec maestria un univers d’une grande noirceur. Le roman possède en effet un potentiel horrifique exceptionnel. J’ai adoré en outre la scène d’introduction de cette saga. L’angoisse diffuse qui se dégage du roman monte crescendo. Certains passages et en particulier les scènes paranormales m’ont donné la chair de poule. J’étais réellement terrifiée à la lecture et été prise d’une peur indicible à l’apparition des fantômes et revenants qui peuplent la demeure. La disparition d’un protagoniste est de ce fait toujours marquante.

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J’ai d’ailleurs retrouvé la patte lovecraftienne tout au long du récit. L’hommage à cet écrivain fantastique est prégnant. Au confins des tourbillons de la Perdido qui draguent les déchets et les corps submergés se cache un monstre tapis qui n’est pas sans rappeler les créatures mystiques et innommables des abysses décrites par Lovecraft dans le Mythe de Cthulhu. On y retrouve une ambiance malsaine et décadente analogue à ces récits fantastiques. Par certains aspects, cette série de romans rappelle curieusement aussi la fameuse saga Dynastie car il y est également question d’une famille avide d’argent et qui s’échine à faire perdurer le commerce florissant de sa scierie. L’empreinte des grands auteurs américains sudistes tels que Mark Twain est aussi présente en filigrane. Comment ne pas aussi penser à Beloved à la lecture de ces romans? Le surnaturel y tient une place prépondérante tout au long de l’histoire. 

L’auteur mêle ainsi habilement les genres (fantastique, horreur et saga familiale) et maîtrise aussi bien les ellipses pour faire avancer l’intrigue dans le temps. Toutefois, j’aurais parfois aimé que le lecteur s’attarde davantage sur l’évolution de certains personnages qui dans les derniers tomes sont quelque peu expéditifs. La fin manque à mon sens de surprise, elle est finalement assez prévisible car l’intrigue est cyclique. Cependant, ce n’est pas la croisière qui importe mais bien sa traversée.

Pour conclure, cette lecture s’est révélée malgré tout fabuleuse et hautement addictive. L’intrigue est plutôt bien ficelée et les péripéties font légion relançant constamment l’attention du lecteur.

Ce soap opéra horrifique aux relents nauséabonds est une très belle réussite. La lignée des Caskey et leurs guerres intestines m’ont passionné tout comme le gothic marsh literature (la littérature gothique des marais), un genre littéraire que je souhaite encore explorer un peu plus, c’est pourquoi il me tarde à présent de continuer mon incursion dans l’univers terrifiant de McDowell en lisant The Amulet. J’ai fait l’acquisition de ce roman de terreur pour Halloween et je pense qu’il ne fera pas long feu dans ma PAL.

En bref : cette œuvre de terreur culte et féministe avant l’heure, qui a paru pour la toute première fois en 1983, n’a pas pris une ride et est à découvrir de toute urgence ! Plongez à votre tour dans les eaux sombres de la Perdido, cette petite bourgade américaine désolée du sud des Etats-Unis, vous ne serez pas déçus!

Seconde participation au Mois Halloween et au Pumpkin Autumn Challenge.

Cet article a été publié dans Challenge Halloween, Chronique diabolique 2022, Classique horreur, Lire du fantastique, Littérature américaine, Ovni littéraire, Pumpkin Autumn challenge, roman gothique, Saga familiale. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

15 commentaires pour Blackwater de Michael McDowell

  1. dasola dit :

    Bonsoir missycornish, j’ai les six tomes qui m’attendent. J’espère que qu’ils me plairont autant qu’à toi. J’aime beaucoup les couvertures. Bonne soirée.

  2. Hilde dit :

    J’ai lu le premier tome tout récemment ! Je vais bientôt partager mon billet alors je ne me suis pas plongée dans la lecture de ton article mais je reviendrai. J’ai hâte d’ouvrir le tome 2 ! 😉

  3. Chicky Poo dit :

    J’hésite toujours quand je vois un roman (une série) partout, mais j’avoue que Blackwater, je suis très curieuse, parce que je suis fan de Monsieur Toussaint Louverture 😀

  4. Yes, il faut que je tente absolument !!!

  5. cora85 dit :

    J’aimerais beaucoup lire cette saga !
    J’adore les images qui illustrent ton article.
    Belle semaine !

  6. alexmotmots dit :

    Ce fut la lecture idéale cet été : addictive et facile à lire.

  7. Marjorie de Bazouges dit :

    J’ai adoré cette saga.
    Ton choix d’illustrations est très parlant .
    Merci de m’avoir fait connaître cet auteur.

  8. rachel dit :

    ET bin tu es aussi tombee dans ces eaux noires…didonc….je me tate…mais 6 tomes…c’est trop pour moi…lol

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