Les quatre plumes blanches

« En ces temps-là, des jeunes gens héroïques et quelque peu niais défendaient la gloire de la couronne aux frontières de l’Empire, avec à leur pommeau les couleurs de leurs belles (…) Des colonels à la retraite soignaient leurs rhumatismes au punch et au brandy dans les salons de quelque club londonien sentant fort le vieux cuir et le tabac d’Egypte (…) Des « spinsters » allumées, toutes voilettes au vent, se risquaient sans trembler, avec pour seule arme leur ombrelle, en plein pays anthropophage, sur les pas de Mary Kinsley. Et le terrible Gordon, défiant le ministère, s’en allait seul affronter le Soudan insurgé… ».

 (Extrait de l’introduction de Michel Lebris)

LES QUATRES PLUMES ROMANDécidemment, la littérature anglo-saxonne du XIXème siècle est un vivier prodigieux dans lequel je ne me lasse pas de puiser, et il nous réserve encore de belles surprises ! Voici sans conteste l’un de mes plus gros coups de cœur de ces tous derniers mois ! Pour notre plus grand bonheur, Michel Lebris, aura eu la brillante idée d’exhumer cette fresque splendide de l’ombre. L’introduction romancée par le directeur du Festival des Etonnants voyageurs m’a passionnée (quelle plume extraordinaire !). L’éditeur nous dévoile beaucoup sur Alfred Mason, cet auteur extravagant, un tantinet dilettante, qui préférait souvent délaisser ses travaux d’écriture pour se consacrer à ses passions : l’alpinisme, les croisières sur la mer méditerranéenne et la chasse en Afrique du nord. Un homme singulier qui plaisait tout particulièrement à son roi, et qui vécut une vie aussi palpitante que ses romans d’aventure !

Ce livre exceptionnel appartient à la collection Phebus, une maison d’édition française qui publie régulièrement des pépites de la littérature « aventureuse » tombées dans l’oubli. Souvent comparé à Joseph Conrad et à Rudyard Kipling, voire même qualifié d’Alexandre Dumas britannique de la Belle Epoque, A.E.W. Mason est peu connu du lectorat français, ce qui est bien regrettable, ce romancier ayant autant de talent (si ce n’est peut-être même plus !) que ses compatriotes écrivains.

Les quatre plumes blanches, roman d’aventure impérial qui se déroule au cours de la révolte du Mahadi (1881-1898), est encore considéré aujourd’hui comme l’œuvre-phare d’Alfred Mason. Le thème principal de ce livre captivant ? La peur, ce sentiment moite qui tenaille notre héros Harry Feversham d’un bout à l’autre du livre, l’accompagnant à chaque étape de son voyage et qui sera le point d’amorce de cette grande épopée romanesque…

ethne

A Lennon House, la demeure huppée du respectueux Général Feversham, on célèbre les fiançailles de son fils prodige, Harry, un jeune et fringuant officier de l’armée impériale, et de sa ravissante promise, Ethne. La fête bat son plein quand Harry reçoit  au cours de la soirée une mystérieuse petite boîte contenant trois plumes blanches en signe de disgrâce et de couardise, accompagnées des cartes de visite de ses compagnons de régiment. Ethne s’indigne, ce ne peut être qu’une plaisanterie de mauvais goût. Pourtant, devant la mine accablée d’Harry, elle commence à douter. La belle exige des explications sur le champ. Harry n’aura d’autre choix que de lui révéler son secret honteux. Après cette confession humiliante, la fière Ethne rompt sa promesse de mariage sans auparavant ajouter également une plume qu’elle a extraite dans un accès de colère de son éventail. Qu’a-pu donc lui révéler de si ignoble Harry Feversham pour que cette femme aux sentiments jusqu’alors constants le traite soudainement avec autant de mépris ?

Le lecteur découvrira que la veille, à l’annonce du départ imminent de son escadron pour le Soudan, le jeune officier, la peur au ventre à l’idée de prendre les armes, s’est empressé de démissionner… Désormais ostracisé par la société victorienne, Henry disparaîtra sans laisser aucune trace…

D’emblée, j’ai été passionnée par cette œuvre originale qui oscille brillamment entre le réalisme psychologique et le grand roman historique. Je raffole des romans d’aventure en tout genre et en particulier lorsqu’ils prennent pour toile de fond l’épopée des guerres impériales britanniques de cette fin du XIXème siècle. J’ai été également impressionnée par la construction narrative originale de l’œuvre qui est parfaitement rôdée. En effet, le lecteur ne suit pour ainsi dire jamais directement les actions d’Harry Feversham et pourtant ce dernier reste bien le pilier de l’intrigue. On ne l’entrevoit finalement qu’à travers les propos rapportés par les autres protagonistes qui ne nous dévoilent que des bribes d’informations sur le parcours du héros. De ce fait, le lecteur se retrouve embarqué dans un jeu de piste passionnant.

D’ailleurs, cet anti-héros est tout simplement extraordinaire. Si les romans d’aventure ont coutume de négliger la psychologie des personnages pour se focaliser d’avantage sur l’action, ce roman sort pourtant des sentiers battus. De surcroît, certaines personnalités sont très bien esquissés, telles que celles d’Harry Feversham, ce héros qui n’en est pas véritablement un au départ. Le jeune homme m’a beaucoup touchée par son caractère avant tout profondément humain.

Malgré sa maigre expérience de l’armée, Harry porte déjà un regard lucide sur l’issue fatale de la guerre. Il n’est pas dupe et sait qu’au Soudan, il sera confronté au barbarisme de l’homme, que le prestige de l’uniforme ne le préservera pas de périr sous les coups des tribus sauvages et sanguinaires qui peuplent cette contrée lointaine et inquiétante.

Harry, qui craint tellement de se découvrir lâche durant la bataille, le devient véritablement aux yeux de son entourage. Cette peur irrationnelle de sa potentielle lâcheté le paralyse et pourtant, ce sentiment qu’il considère détestable déclenchera chez lui une vraie prise de conscience. De ce fait, elle lui insufflera la fibre héroïque qu’il lui manquait tant initialement pour rétablir son honneur bafoué. La voie de la rédemption se fera bien évidemment dans la douleur.

frères d'armes

Si Harry est considéré comme le principal héros de ce roman, il n’est néanmoins pas l’unique. Autour de lui gravitent d’autres figures attachantes telles que son meilleur ami, Jack, un militaire dans l’âme, de prime abord un peu bourru et à l’esprit étroit, qui, à la suite d’une embuscade, perdra la vue et développera des qualités intuitives exceptionnelles lui donnant la capacité de sonder l’âme humaine. En somme, quelqu’un d’extra-lucide. Je ne me pencherai pas ici sur le personnage d’Ethne Eustace, la fiancée d’Harry, dont j’ai trouvé l’orgueil méprisable bien qu’elle représente les codes de la société victorienne impitoyable dans laquelle elle évolue et qu’elle soit l’élément catalyseur de cette épopée…

Certes, la morale corsetée de ce roman pourrait de nos jours paraître un tantinet poussiéreuse. Cependant, rappelons qu’elle reflète parfaitement bien le cadre historique de l’intrigue : l’impérialisme britannique. Les jeunes hommes devaient avant tout combattre pour s’affirmer dans la société où le patriotisme synonyme d’héroïsme était souvent poussé jusqu’au sacrifice. Se battre et mourir pour sa reine ou son empire « sur lequel le soleil ne se couchait jamais » étaient alors considérés comme un grand honneur.

Les lecteurs ainsi admiratifs d’Edith Warthon et de Joseph Conrad  qui dépeignent si bien la psychologie de leurs personnages aimeront sans aucun doute ce chef-d’œuvre oublié.

Lisez-le ! Les quatre plumes blanches est un pur bijou de la littérature qui, la dernière page tournée, m’a laissée un sentiment nostalgique de manque. Cette œuvre au souffle épique que j’ai lue d’une traite, reste sans conteste l’un de mes romans favoris. Il appartient à cette catégorie de livres inoubliables que l’on garde toujours précieusement dans sa bibliothèque pour pouvoir en relire des passages au gré de nos envies. Le style de l’auteur est d’une fluidité exceptionnelle. Croyez-moi, je viens d’achever un roman d’une toute autre nature au style très rébarbatif, un calvaire de lecture dont je vous parlerai peut-être dans un prochain billet (quand je l’aurais digéré !)…

Zoom sur le film :

affiche film bellePorté à l’écran en 2003 par Shekhar Kapur, cette adaptation cinématographique récente des quatre plumes blanches, rebaptisée Frères du désert pour le public français, est tout simplement sublime. Si le film n’égale bien entendu pas le roman original, il reste tout de même très bon. Je l’ai particulièrement apprécié. Il y a peu de temps mort dans cette fresque incroyable qui mêle habilement le récit de guerre à l’épopée romanesque. Le très regretté Heath Ledger encore si jeune et si séduisant incarne d’ailleurs avec talent Harry Feversham. A voir absolument si vous êtes passionnés de l’épopée impériale britannique !

 

Le mois anglais est de retour !!

le mois anglais  challenge

Et hop ! Et une première participation au challenge le « Mois anglais » organisé par Titine, Cryssilda et Lou. Les demoiselles nous ont préparé un programme passionnant pour juin autour de journées thématiques. Je vous encourage à vous inscrire ici pour participer à l’événement. De nombreuses LC sont proposées sur leur site à cette occasion, autour d’auteurs britanniques tels que Sir Arthur Conan Doyle ou même Anthony Trollope. Pour ma part, je tenterai d’en lire quelques-unes. Je suis déjà plongée dans Expiation de Ian McEwan que j’espère pouvoir chroniquer à temps pour la lecture commune du 24 juin.

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7 commentaires pour Les quatre plumes blanches

  1. maggie dit :

    Je note, vu que je raffole des romans du XIXeme siècle anglais mais aussi français. De Kapur, je ne connais qu’Elizabeth, que j’avais beaucoup aimé et l’adapation des 4 plumes blanches me tente évidemment. PS : quel est ce roman abominable ?

    • missycornish dit :

      Salut Maggie! Je parlais de la confrérie des chasseurs de livre. Un roman qui m’a bien énervé. J’en reparlerais dans les semaines à venir. Je suis en train de préparer un billet sur Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy.

  2. Lili dit :

    Mais quel enthousiasme !!! Je ne connaissais absolument pas mais je ne peux que noter avec tant d’entrain et de compliments ! Allez hop !

  3. M de Brigadoon Cottage dit :

    Je n’ai pas eu l’occasion de lire le livre , mais je garde un souvenir mitigé du film , je n’avais, comme toi pas du tout aimé le personnage de la fiancée . J’avais trouvé étrange qu’elle ne laisse pas au moins le bénéfice du toute à cet homme qu’elle disait « aimer ». Sans doute était-elle plus attiré par le prestige de l’uniforme que par celui qui le portait….
    Je pense que le livre dont du parle et qui t’a fait souffrir est celui de notre LC . Comme toi j’ai du mal à le digérer et plus encore à le finir !!!

  4. anne7500 dit :

    C’est génial de commencer avec un coup de coeur ! Et voilà une vue sur l’envers du décor du grand empire britannique…

    • missycornish dit :

      Oui c’est vraiment un super roman! Je pense que cela plaira sur la blogosphère. Et puis, il y a tout de même une histoire d’amour en filigrane même si ce n’est pas le principal sujet du livre. A lire en tout cas. Bises

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