Un bébé pour Rosemary

jl0342-1975Pour amorcer cette nouvelle saison halloweenienne, j’ai choisi de débuter ma chronique diabolique avec ce roman incontournable de la fin des années soixante, une œuvre inquiétante qui avait fait fureur dès sa première parution aux Etats-Unis, en 1967. Grâce à son succès retentissant, le livre sera transposé un an plus tard à l’écran par le réalisateur slave Roman Polanski, l’un des plus grands maîtres du film d’épouvante. Cette excellente adaptation, bien que particulièrement éprouvante, marquera une décennie de lecteurs et de spectateurs. Impossible de ne pas être hanté par cette histoire infâme, celle d’une jeune femme enceinte pensant être la proie des forces du Mal.

Ignorant les avertissements de Hutch, son ami et protecteur de toujours, Rosemary, fraîchement mariée à Guy, un acteur ambitieux, décide d’emménager dans un appartement coquet du Bradford, un ancien immeuble new-yorkais de l’époque victorienne, qu’elle convoite depuis longtemps. On dit de cette bâtisse vétuste qu’elle est marquée par le sceau du diable. Elle aurait hébergé de nombreux criminels, au nombre desquels les ignobles sœurs Trench, des vieilles dames qui affectionnaient les sacrifices en tout genre et se délectaient spécialement de chair humaine ; un sorcier malveillant qui aurait été également lynché dans le vestibule de l’immeuble, et le cadavre d’un nouveau-né qui aurait été retrouvé dans la cave de l’établissement. Rosemary n’a que faire de ces faits-divers effroyables car la jeune femme est bien trop préoccupée par la décoration de son intérieur. Mais le suicide brutal de sa voisine de palier vient perturber ses projets. Rosemary constate alors un étrange changement chez son époux désormais pressé d’avoir un enfant. Elle se découvre finalement enceinte. Malheureusement, son bonheur est de courte durée. Sa grossesse ne semble en effet rien présager de bon. La jeune femme maigrit a vu d’œil et est prise d’horribles spasmes qui la laissent un peu plus frêle chaque jour. Quant à son époux, lui préfère passer la majeure partie de son temps chez leurs voisins, les Castevet, un couple à la gentillesse désarmante qui ne cesse de s’immiscer dans leur vie. La jeune épouse voit dès lors sa liberté lui échapper. Pourquoi Guy son mari, tout comme son médecin ne s’inquiètent-t-ils pas outre mesure de sa santé ? Et pourquoi se voit-elle forcée de prendre tous les jours cette solution médicamenteuse âpre, à base de plante, que lui concocte sa voisine excentrique ? Rosemary doute. Est-elle devenue paranoïaque ou serait-elle réellement victime d’une terrible machination? Dans ces circonstances alarmantes, que peut-il bien advenir de son enfant ?

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L’intérêt de ce livre réside principalement dans sa construction narrative brillante. Ira Levin a un talent manifeste pour attiser la tension en créant avec brio une atmosphère à la fois anxiogène et claustrophobe qui fait particulièrement froid dans le dos. Si le suspense s’est quelque peu érodé dans les dernières pages, je dois bien admettre qu’il m’a tout de même tenue en haleine deux après-midis complets. Il est cependant regrettable que le dénouement soit si prévisible, voire même médiocre en comparaison du début pourtant si prometteur. Même si le Mal est victorieux, une fin franchement irrévérencieuse, l’issue n’est pas pour autant aussi ignoble que les premières pages du livre le laissaient présager. Il semble que la série  American Horror Story, une véritable bouffonnerie horrifique, qui s’était emparée de cette même intrigue dans ses premiers épisodes, ait mieux réussi à exploiter l’idée à peine esquivée d’Ira Levin : la grossesse monstrueuse de Rosemary. L’horreur est d’ailleurs à son apogée dans cette série dérangeante qui n’épargne aucun de ses protagonistes luttant de bout en bout vainement pour leur survie. Point d’échappatoire donc pour l’héroïne qui succombera dans d’atroces souffrances, en accouchant d’un bébé satanique, l’antéchrist personnifié.

american-horror-story posterJe regrette d’ailleurs que mon ressenti ait été altéré après avoir visionné le premier volet de cette série effroyable dont l’idée m’avait pourtant paru nettement plus intéressante. Les plus vaillants pourront se ruer sur cette production télévisée terrifiante. Pour ma part, je n’ai pu poursuivre le visionnage n’ayant pu supporter le gore excessif dont semble se délecter le réalisateur. Mon courage a en effet défailli après avoir vu la première saison qui m’avait fait cauchemarder. Au risque de vouloir trop verser dans l’horreur innommable, le concept s’essouffle, les scènes deviennent insoutenables et finalement dégoûtent d’avantage le spectateur qu’elles effraient. Néanmoins cette adaptation libre a eu le mérite de faire parler d’elle dans les chaumières !

A mon sens, l’auteur de Rosemary’s baby, n’est pas allé au bout de son projet d’écriture comme si l’écrivain s’était effrayé à l’idée de coucher sur papier ses propres pensées macabres, ce qui finalement est déplorable. Quant à l’héroïne, Rosemary peu combative m’a paru initialement bien trop faible au point de devenir franchement agaçante dans les dernières pages. Cette figure féminine égocentrique d’une petite ménagère toujours propre sur elle semblait initialement trop vulnérable à mon goût. Toutefois, elle représente parfaitement son temps, les années 60, une époque où les femmes plutôt dociles et soumises (en apparence) étaient encore souvent sous la coupe d’époux dominateurs. Rosemary ne vit ainsi qu’à travers les yeux de son mari qu’elle idolâtre, un acteur pourtant médiocre, veule et prêt à tout pour percer à Hollywood. Guy n’a d’ailleurs aucun scrupule pour arriver à ses fins, quitte à sacrifier sa tendre épouse.

La fin du livre se veut vaguement philosophique bien qu’elle m’ait laissé un peu dubitative. Le lecteur ne pourra ignorer une similitude fumeuse et franchement discutable voire choquante entre « l’héroïne » et la vierge Marie qui toutes deux éprouvent un amour infini pour leur enfant. Si Levin s’est inspiré de la Nativité, cette symbolique n’est cependant pas la plus intéressante de l’œuvre. L’émancipation presque sournoise de Rosemary, une jeune femme aux faux-airs de sainte-ni-touche, m’a davantage fasciné. Elle est de prime abord perçue à travers sa métamorphose physique et en particulier lorsqu’elle décide dès le début de sa grossesse de troquer pour de bon sa belle chevelure blonde toujours impeccablement soignée pour une coiffure à la garçonne résolument moderne, car ne nous méprenons pas, Rosemary est loin d’être une victime sans défense. Malgré les trahisons multiples qu’elle aura endurées au cours de sa grossesse difficile, l’héroïne ressortira de cette épreuve triomphante, libre d’éduquer selon sa guise sa progéniture, qu’elle soit démoniaque ou non. En somme, cette œuvre soulève une question essentielle: la liberté féminine serait-elle diabolique comme le suggère l’auteur ?

En bref, je n’ai pas boudé mon plaisir. Même si cette idée d’écriture est malheureusement aujourd’hui éculée, je dois bien le reconnaître, je n’ai fait qu’une bouchée de ce livre !  Une lecture fébrile d’un roman noir culte diablement palpitant que je vous enjoins de découvrir au plus tôt si cela n’est pas déjà fait ! Attention cependant, femmes enceintes s’abstenir !

Rosemarys-baby-movie-posterUn dernier mot sur le film : peu de changements, l’esprit du roman a bel et bien été conservé. Difficile d’ailleurs de dissocier l’œuvre d’Ira Levin de l’adaptation cinématographique proposée par Polanski. Le livre était de toute façon déjà une ébauche parfaite pour un scénario.

Ce long métrage de 1968 est un pur chef d’œuvre, tout y est : la luminosité presque aveuglante de l’appartement de Guy et de Rosemary, les tentures sombres du salon suranné et désordonné des Castevet, les couloirs étroits et sinueux du bâtiment renforçant un peu plus cette impression caractéristique d’abandon des vieilles bâtisses. Et que dire de la froideur de cette caméra implacable captant avec virtuosité les expressions pleines de terreur de Mia Farrow, l’actrice principale ? Magistral !  Quant à cette jeune interprète, elle est à mes yeux, sublime, d’une beauté hitchcockienne troublante. Bien que son jeu frôle souvent l’hystérie, (des maladresses sans-doute de débutante) la jeune femme demeure toujours poignante.

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Pour finir, la berceuse entêtante de Mia Farrow donnant le ton de l’ambiance malsaine du livre des premières scènes du film est une trouvaille épatante… Le réalisateur réussit insidieusement à communiquer la peur paranoïaque de Rosemary au spectateur. Impossible de rester de marbre devant ses crises de panique. Au final, l’histoire n’a pas pris une ride ; preuve à l’appui, Scott Abott, réalisateur de série a tenté avec maladresse une reprise au début de l’année pour la télévision. Cette nouvelle adaptation libre sans originalité n’a bien évidemment pu égaler le génie de Polanski. N’est pas grand cinéaste qui veut !

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Cet article a été publié dans Chronique diabolique 2014. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

13 commentaires pour Un bébé pour Rosemary

  1. Armelle dit :

    Je n’ai pas lu le livre mais vu le film que j’ai même revu récemment et qui m’a plu tout autant que la première fois. L’ambiance et l’interprétation sont au top ; Polanski distille l’angoisse avec subtilité. Une grande réussite. L’un de ses meilleurs films.

    • missycornish dit :

      Apparemment son film Répulsion est aussi intéressant mais je n’ai pas eu encore l’occasion de le visionner, j’ai vu hier l »adaptation de Mary Reilly par le réalisateur des Liaisons dangereuses.

  2. Louise dit :

    Je ne connai ni le livre, ni le film (j’en ai entendu parler quand même), je note les deux,histoire de se faire un peu peur.

    • missycornish dit :

      Je trouve que ces histoires sont idéales pour Halloween elles mettent suffisamment mal à l’aise sans toutefois nous plonger dans une ambiance gore. Bisous et merci de ta visite!

  3. carolivre dit :

    J’avais eu la trouille de ma vie en lisant ce bouquin. Je devais avoir une vingtaine d’années à l’époque et ce livre m’avait vraiment effrayée. J’aime beaucoup ton article!

  4. mladeb1 dit :

    Qu’est-ce que c’est que ces chochottes ? Allons lecteurs et lectrices, prenons notre courage à deux mains, les romans d’effroi n’en sont pas moins des chef-d’oeuvre ! Que recherchons-nous dans la lecture sinon un peu de frisson ! Allumez grand vos lumières de chevet, serrez les fesses et accrochez-vous fermement à vos romans d’horreur !
    Ceci était un message d’encouragement qui vous a été diffusé par La Gueuse, bien à vous.

  5. alexmotamots dit :

    Je garde un souvenir fort du film de Polanski. Mais le roman ne me tente pas. J’ai peur d’avoir peur…..

  6. Syl. dit :

    Missy, tu fais vraiment dans l’horreur ! Là, c’est la cour des grands ! Je n’y risquerai pas un pied.
    A++

  7. Edmée dit :

    Je l’ai lu également après avoir vu le film… et moi aussi la fin m’a laissée « sur ma faim » 🙂 Mais l’ambiance de cet immeuble est remarquablement bien rendue, au point que lorsque j’ai vécu aux USA et allais à la cave pour ma lessive, j’y pensais toujours… Il est possible qu’Ira Levin ait eu des contraintes de son éditeur dans une Amérique très craintive…

  8. cora85 dit :

    Bravo pour ce bel article !
    Je n’ai pas accroché plus que ça au film, mais j’ai envie de le revoir !
    Je vais lire le livre, et commencer bientôt « AHS » !
    J’espère que ton mariage s’est bien déroulé ! ?
    Bonne journée,
    Bisous d’Ondine

    • missycornish dit :

      Salut Ondine! Contente d’avoir de tes nouvelles. Le mariage s’est très bien passé merci, nous avons eu une très belle journée. Les acteurs sont parfois un peu hystérique mais l’histoire m’a plu. Je ne connais pas du tout « AHS », je vais me renseigner sur ce livre. As-tu prévu des lectures diaboliques pour Halloween? Bises

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