Carmilla

Halloween se profilant à l’horizon, j’ai été prise d’une envie folle d’apporter exceptionnellement ce mois-ci mon humble contribution à l’évènement sur ce blog, sans décorations à l’hémoglobine dégoulinante, ni accoutrements ridicules, mais en lectures. Dans ce but, je me suis replongée dans mon « cabinet » de curiosités littéraires en quête d’ouvrages insolites, des récits angoissants susceptibles de me procurer quelques frissons.  J’y ai déniché une édition anglaise et élégante de Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu, un écrivain dublinois, pionnier de la littérature vampirique. Ma préférence ayant toujours été initialement aux classiques, il me semblait donc logique de débuter cette petite chronique littéraire par cette novella de la fin du XIXème siècle.

Si Dracula de Bram Stocker, paru en 1897, demeure aujourd’hui le classique incontournable du roman d’horreur, du fait de sa structure si moderne et innovante pour l’époque – l’association de journaux et d’échanges épistolaire fictifs ayant contribué principalement au succès du livre – cette œuvre illustre ne fut pourtant pas la première consacrée aux suceurs de sang.

Un certain John Polidori, ami intime du couple Shelley, s’était déjà emparé de ce mythe à l’occasion d’un défi lancé au cours d’une soirée bien arrosée entre confrères artistes. De ce pari littéraire émergèrent deux récits fantastiques inoubliables et au succès retentissant, la nouvelle gothique The Vampyre amorcée par Lord Byron – qui sera finalement délaissée pour être reprise et complétée bien plus tard par Polidori en 1819 –, et Frankenstein de Mary Shelley publié en 1818. La célèbre novella Carmilla,  qui fut d’abord révélée dans la revue anglo-saxonne The Dark blue, en 1871,  s’inscrit précisément dans la continuité des récits macabres de Polidori. Pour recréer l’atmosphère passablement anxiogène de Carmilla, Le Fanu aurait puisé son inspiration créatrice dans ses propres terreurs.  Souffrant d’insomnies chroniques, l’auteur ne trouvait en effet de répit que dans l’écriture.

L’intrigue  de Carmilla se situe au début du XIXème siècle. La jeune narratrice Laura vit aux côtés de son père, dans un  château reclus en Styrie, une contrée déserte et lointaine. La demeure menaçante, enserrée au cœur d’une forêt sombre apporte peu de réjouissances à l’héroïne qui grandit sagement sous l’attention vigilante et constante de ses deux gouvernantes et du patriarche, sa mère étant morte au cours de sa petite enfance. Seules quelques visites de propriétés éloignées viennent ponctuer ces journées monotones qui s’égrènent avec lenteur, jusqu’à  l’arrivée impromptue et énigmatique de Carmilla, une jeune femme ravissante. Surgissant au clair de lune à bord d’une voiture accidentée, elle bouleversera l’existence de la timide Laura. Au contact de Carmilla, des émotions contradictoires et dérangeantes qu’elle ne peut plus réprimer désormais la submergent, comme cette attirance sensuelle mais pourtant si irrésistible qui est devenue si difficile de dissimuler. Cette force magnétique émanant de Carmilla la plonge rapidement dans une inquiétante torpeur. Laura se retrouve en proie à de terribles cauchemars qui la laissent toute pantelante à son réveil.  Dès lors, sa santé se dégrade peu à peu, des détails à peine perceptibles puis de plus en plus flagrants se profilent aux yeux de tous ;  sa jeunesse semble s’être fanée prématurément et son teint de pêche blêmit de jour en jour. Ces étranges événements laissent supposer de terribles conjectures… Mais qui est donc vraiment Carmilla, cette jeune femme au visage pâle et à la beauté du diable ?

Carmilla est une œuvre ambiguë sur le plaisir défendu, suggérant avec subtilité la relation saphique et  troublante des deux principaux protagonistes féminins, un thème peu banal et audacieux pour le contexte historique, une époque victorienne encore très collet monté.  Si leur lien équivoque n’est qu’implicite, la question de l’homosexualité est cependant bel et bien effleurée ici, à travers la narration naïve de Laura. D’une plume fébrile, Le Fanu nous entraîne dans un florilège d’évènements abracadabrantesques addictifs. Bien que la tension s’étiole un peu dans la seconde partie du livre et que la plupart des rebondissements soient plutôt prévisibles car très stéréotypés pour notre époque, ce récit reste néanmoins un pur joyau de la littérature romantique et gothique que le lecteur ne peut dévorer qu’avec avidité.

Extraits: 

Version Prime Classics Library, édition 2005:

 « Sometimes after an hour of apathy, my strange and beautiful companion would take my hand and hold it with a fond pressure, renewed again and again; blushing softly, gazing in my face with languid and burning eyes, and breathing so fast that her dress rose and fell with the tumultuous respiration. It was like the ardor of a lover; it embarrassed me; it was hateful and yet over-powering; and with gloating eyes she drew me to her, and her hot lips traveled along my cheek in kisses, and she would whisper, almost in sobs, “you are mine, you shall be mine, you and I are one for ever…”

Version française du Livre de poche, édition 2004 :

“ Parfois après une heure d’apathie, mon étrange et belle compagne me prenait la main et la serrait longtemps avec tendresse; une légère rougeur aux joues, elle fixait sur mon visage un regard plein d’un feu languide, en respirant si vite que son corsage se soulevait et retombait au rythme de son souffle tumultueux. On eût cru voir se manifester l’ardeur d’un amant. J’en étais fort gênée car cela me semblait haïssable et pourtant irrésistible. Me dévorant des yeux, elle m’attirait vers elle, et ses lèvres brûlantes couvraient mes joues de baisers tandis qu’elle murmurait d’une voix entrecoupée : « tu es mienne, tu seras mienne, et toi et moi nous ne ferons plus qu’une à jamais ! »

Et pour la nuit d’Halloween, pourquoi ne pas visionner l’une ou l’autre de ces adaptations cinématographiques très kitchs :

The vampire Lovers, une version vintage de Carmilla des années 70 ou la version du début des années 60 Blood and roses (Et mourir de plaisir en français) de Roger Vadim, qui sont toutes deux disponibles sur Youtube ! Quant à moi, le 31 octobre, je me prépare une nuit blanche au cours de laquelle j’ai l’intention d’engloutir quantité de sucreries en regardant plusieurs films cultes de vampires, dont ces derniers feront partie.

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8 commentaires pour Carmilla

  1. Cléanthe dit :

    C’est un « pur joyaux » en effet. Je l’ai lu il y a déjà longtemps, mais j’en garde un souvenir très vif. Depuis, je me dis que je lirais bien un autre livre de Le Fanu. Qui sait, peut-être cette randonnée d’Halloween sera-t-elle l’occasion.

  2. Un roman précurseur du monde vampirique que j’apprécie particulièrement! Le personnage de Carmilla est pour le moins étonnant et subjuguant! Et j’adore la manière d’écrire de Sheridan le Fanu ^^

  3. Ping : Northanger Abbey | Artdelire

  4. Bianca dit :

    je ne lis pas ton billet car je vais le lire prochainement !

  5. Syl. dit :

    Je ne veux pas lire ton billet !!! je vais lire le livre très prochainement et ta critique si bien écrite risque de me donner un gros complexe !!! Alors, je repasserai…

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