Rebecca de Daphne du Maurier

A l’occasion du défi, le Black November challenge, j’ai déterré de ma bibliothèque cette magnifique édition offerte pour Noël dernier qui propose une traduction française plus récente (et non tronquée comme la précédente !) en restituant plus fidèlement l’œuvre de Daphne du Maurier. Je voue depuis de nombreuses années une admiration fervente à cette grande romancière britannique. J’ai d’ailleurs eu la chance de partir sur ses traces en Cornouailles et de visiter la fameuse « Jamaïca Inn » (L’auberge de la Jamaïque) il y a déjà dix ans ! Comme le temps file !

Rebecca relate l’histoire d’une jeune fille timide et réservée qui travaille comme demoiselle de compagnie pour une dame acariâtre et cancanière, Mme Van Hopper. Cette dernière l’emmène avec elle à Monte-Carlo. Là, la jeune narratrice un peu gauche fait la connaissance d’un séduisant veuf d’âge mûr, Maxime de Winter qui la convainc de l’épouser et de le suivre en Angleterre… A son arrivée, la jeune femme déchante très vite, son époux est distant et le personnel de Manderley, son nouveau foyer, l’accueille froidement… En effet, l’ombre de Rebecca, la première épouse défunte de Maxime de Winter semble toujours planer sur les habitants tout comme sur la demeure elle-même.  Le malaise s’installe, seraient-ils tous sous l’emprise d’un étrange sortilège ?

Cette relecture de Rebecca ce mois-ci tombait parfaitement à pic car elle concordait avec la diffusion sur Netlfix d’une nouvelle adaptation. En effet, le réalisateur, Ben Wheatley s’est emparé du chef-d’œuvre et a tenté non sans mal de dépoussiérer ce classique en proposant sa propre adaptation pour le petit écran… Le résultat n’a, selon moi, malheureusement pas été à la hauteur du sujet… Si j’ai découvert une fois encore avec fascination l’atmosphère gothique de Manderley en relisant Rebecca, à nouveau envoutée par l’écriture magnétique de Daphne du Maurier, je n’ai à mon grand regret pas retrouvé cette ambiance si fascinante et auréolée de mystère dans ce film…

Certes, la photographie de cette adaptation est indéniablement sublime. Digne d’une publicité glacée de parfum, l’œuvre est en revanche étonnamment creuse et décorative. Il semblerait que le réalisateur n’ait pas lu le livre ou l’ai survolé. Ce long-métrage s’est d’ailleurs révélé un tantinet soporifique et manque cruellement de souffle romantique. Autant l’avouer, on s’ennuie ferme d’un bout à l’autre. Le réalisateur a tenté non sans mal d’apporter une certaine densité à l’héroïne pour la rendre plus intéressante… Ces efforts sont vains. Cette figure féminine terne et sans grande témérité est une poupée de chiffon finalement assez antipathique. Elle enchaîne bourdes sur bourdes… Dans le roman, ses faiblesses lui sont excusées car elle est manifestement trop jeune et inexpérimentée pour tenir le rôle de maîtresse de maison ; elle est d’une timidité maladive et s’efforce de plaire à son époux de vingt ans son aîné.

Mais cette relation ambivalente entre les deux protagonistes principaux est très mal exploitée dans le film, tout simplement par ce que l’écart d’âge entre eux deux à l’écran n’est pas vraiment respecté.

Ainsi, l’acteur qui incarne de Winter, Armie Hammer, est très séduisant. Toutefois, il n’a pas l’étoffe d’un personnage sombre et torturé… Il est par ailleurs bien trop jeune pour le rôle…  Je l’avais pourtant trouvé excellent dans U.N.C.L.E où il incarnait un agent secret du KGB. Il était à tomber ! Dans Rebecca, lui aussi est trop décoratif… Le film est donc étrangement bancal et ennuyeux, est -ce dû à une erreur de casting ou à un réalisateur incapable de diriger ses acteurs et de leur donner une ligne directrice claire ?

Quant à Lily James, si j’apprécie grandement cette actrice qui semble avoir actuellement le vent en poupe (elle enchaîne en effet les rôles-titres tels que dans Mama Mia, Le cercle littéraire des épluchures de patates entre autres), néanmoins, elle est en revanche beaucoup trop âgée pour ce rôle. L’héroïne du roman devrait avoir la vingtaine tout au plus. L’actrice a facilement dix ans de trop et n’est pas du tout crédible en jeune écervelée… Son attitude de femme-enfant la rend au contraire agaçante et un tantinet cruche à l’écran. On a du mal à s’attacher à elle. Dans le roman, si la narratrice est assez insipide, elle suscite du moins une certaine pitié.

Je reste cependant convaincue que ce personnage féminin d’héroïne qui n’en est pas vraiment une était calculée. Du Maurier ne voulait pas lui donner trop d’importance dans son roman, ce que le réalisateur n’a manifestement pas compris. Il préfère s’attarder trop sur la romance des personnages et passe ainsi à côté du sujet principal de l’œuvre originale : le génie de ce roman ne réside en effet pas dans le portrait peu flatteur des deux protagonistes principaux mais dans l’écriture brillante de cette romancière, sa manière bien à elle de distiller une ambiance sombre et parfois même inquiétante. Le secret terrible sous-jacent de la mort de Rebecca, ce fantôme imposant qui écrase l’existence de l’héroïne incapable d’avoir sa propre identité est la véritable trouvaille de ce roman et, ce qui aurait dû être mis davantage en lumière dans le film. La narratrice n’est rien et ne laissera aucune trace de son passage lorsqu’à son tour elle décédera… Son identité est de ce fait volontairement tu dans le roman. Elle est ainsi condamnée à vivre dans l’ombre de cette première épouse qui rayonne encore et continue de séduire son entourage même après son dernier souffle. Il y a de la sorcellerie dans l’air… Rebecca est un personnage sombre et malsain dont le souvenir trop prégnant suinte à chaque coin de la demeure… Elle hante Manderley. C’est cette trouvaille géniale et d’une psychologie rare qui m’a séduite dans le roman original et non les protagonistes en eux-mêmes.

Rappelons tout de même que Rebecca est avant tout un roman d’atmosphère qui puise sa principale inspiration dans les œuvres gothiques du XIXème siècle. Comment ne pas dès lors penser à Jane Eyre et à son héroïne tout aussi insipide que la narratrice de Rebecca? Une jeune femme maladroite qui, grâce à sa bonté, réussira malgré elle finalement à conquérir le cœur tout comme l’esprit de son maître… A l’instar de Mr Rochester qui a séquestré sa première épouse complètement folle, le protagoniste principal dissimule lui aussi une vérité abominable…

Pour conclure, si cette adaptation un peu brouillonne tente de s’émanciper de la version classique et originale, elle s’est révélée malheureusement totalement creuse. J’ai longtemps hésité à la revoir pour tenter de comprendre ce qui ne m’avait pas plu à l’écran, et je me suis rendu compte que même ma curiosité n’était pas assez aiguisée pour en connaître la vraie raison. C’est dire si le film en vaut la peine…

Reste, que les costumes sont somptueux, Lily James porte des tenues sublimes. Le choix de musique un brin anachronique était aussi une tentative osée mais une fois de plus, elle n’est pas particulièrement bien exploitée. Saluons tout de même la performance magistrale de Kristin Scott Thomas à l’écran qui incarne avec maestria le rôle de cette gouvernante glaciale et délétère. Cette dernière cultive une fascination morbide pour son ancienne maîtresse Rebecca et a conservé ses effets tout comme sa chambre qu’elle a transformé en véritable mausolée. Ce personnage à la voix doucereuse est particulièrement ignoble et demeure encore le plus mémorable du livre… Hitchcock l’avait admirablement bien restitué dans sa version de 1940 (une adaptation excellente que je vous recommande chaudement) et avait accentué encore davantage son ambiguïté…

 

En bref :  Cette nouvelle adaptation peu fidèle de Ben Weathley s’est malheureusement révélée être une jolie coquille vide sans grand intérêt. Quelle déception ! Toutefois, elle m’aura au moins permis d’apprécier à nouveau la lecture de Rebecca, ce petit bijou d’écriture paru en 1938. Il reste un classique incontournable de la littérature anglaise. Quinze ans après sa première lecture, l’aura de Rebecca a toujours le même impact sur moi… Il reste l’un de mes livres de chevet favoris. 

La bande-annonce du film:

Cet article a été publié dans Classique britannique, La littérature fait son cinéma, Littérature anglaise, roman gothique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

24 commentaires pour Rebecca de Daphne du Maurier

  1. Syl. dit :

    Je n’étais pas du tout tentée de regarder cette adaptation, mais maintenant, c’est vraiment foutu.

  2. J’avais tellement aimé lire « Rebecca » !! j’aimerais donc voir cette adaptation pour me faire une idée… et puisque tu dis que les costumes sont magnifiques 😉 Bonne semaine et bise à ta pitchounette 😉

  3. Mya Rosa dit :

    J’hésitais à visionner l’adaptation avant de lire le roman mais je vais plutôt faire l’inverse…
    Oui, j’ai honte. Je ne l’ai toujours pas lu !

    • missycornish dit :

      Ah! C’est un très bon livre! Si un jour tu as l’occasion n’hésite-pas! Daphne du Maurier est l’une de mes écrivaines favorites. l’Auberge de la Jamaïque est super aussi! Tu me diras si l’adaptation te plaît… Je serai curieuse de connaître ton avis.

  4. hauntya dit :

    Je ne suis on ne peut plus d’accord avec toi sur cette adaptation qui n’a pas compris grand-chose à son histoire, ses thèmes ou ses personnages, hormis Mrs Danvers, et encore, quelque chose me gêne dans son interprétation. Le pire, c’est Maxim, qui est quand même tellement lunatique suite à son passé qu’il inquiète le lecteur et la narratrice ; ici, pas grand-chose dans la version de 2020, qui échoue à créer une atmosphère et un mystère. C’est trop romantique et joli (et encore) pour vouloir en sortir vraiment quelque chose. J’avais en revanche beaucoup aimé le film de 1940, la série télé de 1997 et j’adore la comédie musicale qui en a été tiré… ces versions surpassent celle de 2020 de loin !
    Quelle chance tu as eu de pouvoir visiter Jamaïca Inn ! Ça doit être spéciale… j’aimerais bien marcher dans certains des lieux qui ont inspiré Du Maurier.

    • missycornish dit :

      Hello! Tu viens de m’apprendre quelquechose. Je ne savais pas qu’il existait une version de 1997. J’ai très envie de la voir du coup. Entièrement d’accord avec toi pour Maxime de Winter, sa personnalité était complètement creuse. Il était assez décevant et pourtant j’ai vu cet acteur dans d’autres films et il jouait mille fois mieux. Bref, pour moi c’est un ratage. Comme tu dis le réalisateur a pas bien compris l’histoire. Dommage!

  5. Chicky Poo dit :

    Je n’ai pas lu le roman, honte à moi ^^ Un jour je me déciderai… Je n’ai pas vu non plus l’adaptation de Netflix, j’avais noté que je souhaitais la regarder, mais finalement, quelque chose m’a retenue et je n’en ai plus eu envie…

  6. maggie dit :

    J’avais adoré le roman. L’adaptation ne me tentait pas. Peut-être plus tard… PS : J’ai commencé la saison 1 de Sabrina 🙂

    • missycornish dit :

      Ah! Alors verdict? C’est pas mal, non? je trouvais le concept sympa! J’ai eu une idée de dernière minute pour ton Swap! Pour l’instant je n’ai trouvé que deux éléments… Les magasins étant fermés je fouille sur internet à la recherce d’idées sympas!

  7. rachel dit :

    Et bin merci pour cette longue critique, cela m’evitera de regarder ce film….restant dans la lecture….(je ne suis pas trop dans le romanticisme)….

    • missycornish dit :

      Ahaha! Tu manqueras pas grand chose! As-tu avancé dans ta lecture de Lovecraft? J’ai pas lu grand chose je crois que je vais être à la ramasse pour la lecture commune. Je lis beaucoup trop lentement. Est-ce que tu aimes le livre? pour l’instant j’accroche pas trop… Peut-être la fatigue…

      • rachel dit :

        Bin je t’avouerai que j’ai eu du mal au depart…un style pas evident, simple et hache…cela coupe sans transition….mais j’arrive bientot a la fin quand meme…car cela m’a fait plaisir de retrouver les personnages….mais lala je te dirais que je prefere largement la serie…et oui, cela reste une intrigue a regarder pas a lire….en tout cas je peux attendre pour la LC…no probleme….;)

  8. Marjorie de Bazouges dit :

    À vouloir trop moderniser les thèmes on perd tout le romantisme de l’histoire.
    Je préfère clairement la première version.

  9. ceciloule dit :

    Tu es encore plus dure que moi ! Pourtant je n’ai pas été transportée non plus…

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