Le diable au corps

Le diable au corps image romanAvril 1917

François, un adolescent de seize ans, fait la connaissance de Marthe, une femme de dix-huit ans qui est déjà fiancée à Jacques parti sur le front pour défendre sa patrie. Faisant peu de cas des conventions ou des qu’en dira-t-on, Marthe s’installe seule pour recevoir cet ami secret qui deviendra très vite son amant. Après avoir commis de multiples imprudences, elle découvrira finalement qu’elle attend un enfant de lui. Mais François, encore lycéen, est-il prêt à assumer son rôle paternel ?

Lâche, faible et capricieux, l’adolescent vivra malheureusement cette aventure d’homme comme un enfant égoïste. François ne prend en effet pas de véritable risque, il laisse Marthe être l’initiatrice de leurs jeux amoureux et préfère s’accrocher aux branches de sa jeunesse. Jouant parfois la carte du « mari » complaisant en inversant les rôles, le narrateur façonne sa maîtresse à son image. Jacques, l’époux absent devient dès lors l’amant importun qui vient lui ravir son jouet, sa femme Marthe, qu’il considère comme sa seule propriété. François se moque d’ailleurs bien de ternir la réputation de son aimée. La pauvre Marthe n’est aux yeux du narrateur que l’esclave de ses désirs. Étrangement, les réflexions de ce personnage tyrannique en amour – d’une finesse psychologique extraordinaire pour son âge – mettent le lecteur mal à l’aise. Le narrateur pose en effet un regard trop froid, presque chirurgical sur sa victime Marthe.

 Cette œuvre, qui fut durant de nombreuses années parée d’une aura de scandale pour son histoire sulfureuse, m’a malheureusement laissée de marbre. Certes, la construction narrative est brillante, et je dois le reconnaître, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman. Cependant, ce récit d’une liaison adultérine dont l’issue ne peut qu’être inexorablement tragique, reste trop bref à mon goût. La disparition de Marthe est ainsi réglée en un paragraphe. Un dénouement donc bien trop expéditif qui aurait mérité d’être davantage peaufiné. Autre bémol selon moi, La Grande guerre, qui sert avant tout de décor pour ce drame de boudoir puisque le principal protagoniste est trop jeune pour être enrôlé dans l’armée. François évoque d’ailleurs cette période comme « quatre ans de grandes vacances ». Ainsi, le héros ne connaîtra rien de l’horreur des tranchées, et ses préoccupations sont bien triviales comparées aux inquiétudes des soldats.

Je me suis longtemps demandé pourquoi je ne pouvais pleinement apprécier ce chef-d’œuvre de la littérature française. Après avoir mûrement réfléchi sur cette gêne, j’ai finalement compris. Ce roman ne correspond tout simplement plus à notre temps. Si le sujet de l’adultère reste atemporel, le contexte, lui, a bien évolué, et cette situation décrite est aujourd’hui passée de mode. Serait-on de nos jours choqué de voir une jeune fille de dix-huit ans fréquenter un adolescent de seize ans ? Certainement pas. Et qui songerait en France à marier sa fille à sa majorité ? Les circonstances de la Grande Guerre étaient tout autres. C’est elle qui a précipité cette jeunesse dans l’âge adulte tant redouté. L’époque et les mœurs ont bien changé. Les gens sont moins pressés. Nous avons d’ailleurs depuis sombré dans une société de procrastination… Où l’on préfère remettre au lendemain ce qui pourrait être réglé aujourd’hui…

En somme, cette œuvre sur le mode de vie libertin où règne d’un bout à l’autre un malaise pesant, m’a tout de même laissée songeuse car elle soulève de nombreux questionnements quant à la fidélité et à l’hypocrisie des relations entre homme et femme. Ce paradoxe dérangeant est expliqué brillamment par ce jeune prodige de la littérature, un auteur précoce puisqu’il publia son premier roman à seulement dix-sept ans ! Et quelle plume ! Dans un style limpide bien que parfois cinglant, l’auteur fait le portrait sans œillères d’un jeune homme peu flatteur déjà un pur produit de son milieu, la petite bourgeoisie française individualiste que dénonce sous cape l’écrivain.

Un extrait du roman:

Il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur. Sans-doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui tout autre est indifférente. C’est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant « halte ! » devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d’autres, sans ressentir ce choc. L’instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans la société que seuls les esprits grossiers sembleront ne point pêcher contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains hommes s’acharnent sur les « blondes », ignorants que souvent les ressemblances sont les plus secrètes.

Le diable au corps film

Il ne me reste plus qu’à visionner l’adaptation de 1947, avec Gérard Philipe…

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11 commentaires pour Le diable au corps

  1. bookyboop dit :

    J’en garde un très bon souvenir. En fait je l’ai lu au lycée et c’est de loin l’un des livres que j’ai le plus aimé de toute cette période ! Au contraire j’avais tente de lire le deuxième livre de Radiguet (il me semble qu’il n’est pas entièrement de lui ) et ça avait été d’un ennuie incroyable !

  2. La Gueuse dit :

    Ca me donne envie de le lire… Dis, ça te tente d’essayer le bookcrossing? En gros tu trouves un bouquin, tu l’abandonnes avec un mot dedans, en espérant que la personne qui le trouvera le lira et l’abandonnera à son tour. Les livres ont parfois un code et sont suivis sur internet, histoire de les tracer… J’ai hérité de l’accroche coeur comme ça… Je te le refile ou pas?

  3. Armelle dit :

    Beau texte trempé dans le vitriol. Le film était plus édulcoré avec un magnifique Gérard Philipe, peut-être trop sympathique pour être pleinement le personnage.

  4. Denis dit :

    je l’ai lu il y a longtemps donc je ne me rappelle plus de mon ressenti exact

  5. alexmotamots dit :

    Toi aussi, il ne t’a pas paru si immoral que cela.

  6. maggie dit :

    J’avoue que c’est un roman qui ne m’attire pas du tout… Peut-être un jour quand j’aurai lu toute ma PAL !!! BONNES FETES DE NOEL !

    • missycornish dit :

      Merci Maggie! Je te souhaites une très bonne année! C’était très bien écrit mais le thème est complètement passé de mode. C’est dommage. Un roman qui n’a pas survécu à l’épreuve du temps.

  7. Mdebrigadoon cottage dit :

    Je garde un souvenir ennuyée et sombre de ce livre et de ce film …. Et pourtant Gérard Philippe était un bel acteur . Tu as été courageuse de le lire , alors qu’aujourd’hui tout cela semble bien dépassé .

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