Le blé en herbe/ Article rapatrié

« Il venait d’avoir dix-huit ans, c’était le plus belle argument de sa victoire, il ne m’a pas parlé d’amour, il pensait que les mots d’amour sont dérisoires. Il m’a dit : « j’ai envie de toi », il avait vu au cinéma le Blé en herbe. Au creux d’un lit improvisé, j’ai découvert émerveillée, un ciel superbe ». (Extrait de la Chanson Il venait d’avoir dix-huit ans de Dalida).

imagesSans faire de véritable remous, le Goût de la mangue de Catherine Missonnier, une histoire sentimentale un peu creuse et bancale relatant les premiers amours en 1956 d’une jeune héroïne française plutôt insipide à Madagascar, ne m’avait guère encouragé à poursuivre l’exploration des méandres de la vie adolescente. Cependant pour amorcer le challenge Lisons Colette cet été, un défi auquel je me suis inscrite il y a quelques semaines afin de découvrir les œuvres de cette éminente romancière française, j’ai dû m’intéresser d’un peu plus près à ce thème, particulièrement récurrent dans les lectures estivales, qu’est le trouble de l’adolescence. Parmi les trois titres de Colette qui m’attendaient sagement sur mes étagères, le Blé en herbe, a tout de suite retenu mon attention.

Cette œuvre subtile et pleine de pudeur publiée en 1924 dépeint la perte de l’innocence de Vinca âgée d’une quinzaine d’année et de Philipe seize ans et demi, durant les années 20.

Vinca et Philipe sont inséparables depuis leur plus tendre enfance, comme chaque été ils se retrouvent en Bretagne pour passer leurs grandes vacances ensemble au bord de la mer près de St Malo.  Mais cette année, leur complicité juvénile s’est amollie sans que ni l’un ni l’autre ne saisissent vraiment la raison de leur éloignement respectif. Des changements se sont opérés graduellement, des détails d’abord à peine perceptibles puis de plus en plus flagrants. A mesure que les mailles du chandail se resserrent chaque jour un peu plus sur la petite poitrine comprimée de Vinca, le fil distendu de leur enfance s’étiole davantage, accentué par le désir réprouvé de Philipe pour la jeune « Pervenche ».

Vinca quant à elle est de plus en plus mal à l’aise devant les gestes prévenants et l’attitude galante que son ami d’enfance lui prodigue. Cette manière qu’il a de lui tendre la main et de la garder négligemment dans la sienne sous le prétexte de vouloir l’aider à gravir un rocher dangereux, lui qui ne se souciait guère jadis de sa sécurité, ne lui ressemble pas, ni cette façon désagréable et insistante de la sonder de son regard noir et pénétrant. Une gêne et un ennui persistants semblent s’être installés entre les deux adolescents. Dès lors, le jeu d’enfants innocents devient celui d’adultes. Leur entente déjà fragile va être une fois de plus mise en péril au contact de Mme Camille Dalleray, une jeune trentenaire séduisante, séjournant dans la grande propriété de Ker-Anna. Cette dernière noue une relation secrète et équivoque avec le jeune homme. Malgré tout ces changements, l’amitié amoureuse entre Vinca et Philipe pourra t-elle survivre à un nouvel été ?

 Le Blé en herbe souligne le décalage entre les deux personnages principaux : Vinca et Phil. Cet été, le voile de l’enfance s’est brusquement écarté devant leur adolescence. Au fil des pages, le lecteur assiste aux humeurs maussades des deux jeunes gens et à leur inquiétude à l’idée de retrouver à la rentrée prochaine la vacuité de leur vie  pour rejoindre inévitablement les « ombres », ces adultes si ennuyeux qui évoluent dans un monde incertain et inquiétant, toujours semé d’embûches et de responsabilités de plus en plus difficiles à contrecarrer.

Tandis que Phil, impatient et coléreux, n’a plus le goût pour la pêche aux crabes, Vinca semble s’accrocher désespérément aux branches de son enfance et persiste à s’aventurer impunément sur les chemins de campagne à bicyclette ou sur la plage dans l’espoir de débusquer un bon homard. Cet extrait illustre bien l’état d’esprit de Vinca :

« … Vinca resta muette, et après un long temps, comme après la pause calme qui suit la foudre, il risqua une question timide :

Et cette faiblesse-là suffit pour que tu aies l’air de ne plus m’aimer ?

Vinca tourna vers lui la tâche nébuleuse et claire de son visage, serré entre les deux haies rigides de ses cheveux :

Oh ! Phil je t’aime toujours. Malheureusement, ça n’y change rien.

Il sentit son cœur bondissant heurter sa gorge :

Oui ? Alors tu vas me pardonner d’avoir été si « petite fille », si ridicule.

Elle n’hésita qu’une seconde :

Mais oui je vais te pardonner, Phil. Mais ça aussi, ça n’y change rien.

A quoi ?

A nous, Phil.

Elle parlait avec une douceur sibylline, qu’il n’osa interroger davantage, et dont il n’osa se réjouir. Vinca le suivit sans doute dans son mouvement de repli mental, car elle ajouta subtilement :

Tu te souviens des scènes que tu me faisais, et des miennes, il y a trois semaines, parce que nous nous impatientions d’avoir quatre ans, cinq ans à nous morfondre avant de nous marier ?… Mon pauvre Phil, je crois bien que j’aimerais retourner en arrière et redevenir enfant, aujourd’hui. ».

Une onde de mépris traverse souvent le jeune garçon lorsqu’il voit la silhouette enfantine de sa compagne de toujours, couvertes de bleues et de sable, les pieds toujours dans l’eau et ne se préoccupant guère de son apparence. Les cheveux de la jeune fille coupés à la garçonne et dorés comme les blés, vestiges d’une enfance à peine terminée, tout comme sa peau brunie par le soleil breton, lui donnent des allures de boucanier qui ne la mettent pas davantage en valeur. Cette attitude négligée déplait à Phil.  Pourquoi ne peut-elle pas ressembler à cette Mme Dalleray, cette mystérieuse femme mûre à l’attirance troublante  qui se pare de bijoux, de robes à fanfreluches et de rouge aux lèvres pour rehausser sa beauté et aguicher les jeunes bourgeois comme lui venus mendier devant son portail? Mme Dalleray, une sulfureuse trentenaire s’abandonne dans les bras de Phil dans l’espoir de saisir des bribes de sa jeunesse envolée et sera le catalyseur des premières vraies tensions entre Vinca et Phil.

La servilité et le dévouement de Vinca envers ses parents agacent aussi Phil. Vinca semble déjà prête à endosser le rôle de la parfaite ménagère et s’affaire tous les jours en cuisine ou dans le potager familial pour récolter des fruits et des légumes. Si la phase de l’adolescence désole Phil, Vinca, elle la subit. Elle se résigne se doutant déjà de ce que l’avenir lui réserve : une vie paisible et posée comme celle de ses parents, c’est pourquoi elle savoure chaque instant de son enfance. Bientôt la jeune fille devra épauler sa mère qui souffre de rhumatismes dans les tâches ménagères et prendre sa sœur cadette sous son aile. Mais ce futur bien morne n’est pas la seule inquiétude de Phil, dans quelques années la petite Vinca, qui partageait son seul terrain de jeux, sera aussi courtisée par d’autres garçons et pis,  d’autres hommes. Qui sait si elle ne cessera pas d’aimer Phil et ne finira t-elle pas par l’oublier définitivement ?  Le jeune homme scrute constamment l’altération des traits de sa compagne et remarque de plus en plus les regards d’admiration de la gente masculine qui glissent sur ses formes, sa grâce se profile et ses gestes enfantins deviennent ceux d’une femme. Si elle possède encore la brusquerie de sa jeunesse, comme un papillon à peine sortie de sa chrysalide elle s’apprête à prendre son envol et se révélera sans-doute une vraie beauté, ce que pressent Phil avec angoisse. La personnalité de Vinca évoque donc à la fois l’insouciance tout comme la dureté de l’enfance, mais aussi l’éclosion de la grâce féminine.

Quant à Phil qui voudrait pouvoir posséder la virilité d’un homme de vingt-cinq ans, son désir frustré se heurte sans cesse au caractère farouche de Vinca. Cette dernière pleine de candeur est sage, même trop sage aux yeux de Phil puisqu’elle refuse  cette sexualité trop précoce qui la trouble, effrayée par son désir grandissant pour Philippe.  Les deux adolescents passent donc le plus clair de leur temps à se chercher, se frôler, franchissant une étape d’un pas mal assuré pour finalement se rétracter. Phil est détestable et souvent de mauvaise foi. Tour à tour tendre, possessif puis despotique, il se plait à faire souffrir son amie, comme s’il souhaitait la punir de ne pas être encore  femme. La fin du roman se veut moralisatrice et pousse le lecteur à méditer sur le rituel du passage de l’enfance à l’âge adulte, est-ce vraiment la perte de la virginité qui entraîne les  désillusions de la jeunesse ou les circonstances des événements conduisant à l’acte sexuel lui-même ?

D’une écriture sublime, Colette révèle son amour de la nature et des rapports humains et dépeint avec brio les sens, l’air salin de la mer, les décors champêtres et l’atmosphère de vieille France des vacances d’antan, ces journées paisibles en famille qui s’égrènent avec lenteur. Un temps révolu où les jeunes étaient souvent livrés à eux-mêmes, préservés de l’influence malsaine des adultes et encore ignorants de tout. Dans ce roman les jeunes gens ne sont pas sans cesse accablés par l’attention vigilante de parents méfiants et soupçonneux. Ceux de Vinca et Phil sont confiants et ne semblent pas inquiets outre mesure à l’idée de voir leurs progénitures vagabonder au gré de leurs envies sans la présence d’un chaperon. Laisserait-on aujourd’hui, dans une famille respectable, une jeune fille et un jeune homme de quinze et seize ans partir des journées entières seules à bicyclette sur des chemins hasardeux de campagne, maintenant que notre société est devenue si vicieuse ? D’ailleurs en auraient-ils vraiment envie ?

Si l’histoire est considérée un peu désuète pour notre époque, l’œuvre n’en reste pas moins remarquable. Colette décrit avec une grande finesse les bouleversements de ces deux adolescents aux prises avec leurs états d’âmes adolescentes. Cette œuvre magnifique imprégnée de nostalgie nous ferait presque regretter cette époque paisible où les vacances rimaient encore avec famille, pique-niques, pêches aux crabes et baignades.

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

On papote?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s