Washington Square

CouvertureVoilà un roman qu’il me tardait de découvrir. Après avoir lu sur la toile de nombreuses critiques élogieuses concernant cet auteur éminent de la littérature anglo-saxonne du 19ème siècle, une période historique que j’affectionne particulièrement, je n’ai pas lambiné pour me procurer ce titre. L’histoire m’était également un peu familière puisque j’avais visionné il y a quelques années l’adaptation cinématographique dont je garde à présent un souvenir flou. En effet, le film ne m’avait pas marqué outre mesure. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi. Avant de vous livrer mon ressenti, je voudrais une fois de plus attirer votre œil critique sur l’édition en ma possession. Certes, l’illustration aguicheuse nous dévoile une affiche vintage à la manière de Scott Fitzgerald, mais cette couverture est pourtant à mon grand regret trompeuse. En effet, elle présente un anachronisme, le récit ne se déroulant pas durant les années 30 comme l’image sépia le laisse suggérer, mais pendant l’époque victorienne en 1850, un choix étrange et maladroit des éditions Piccolo. Ce roman écrit de la main d’Henry James n’était-il pas suffisamment vendeur ? A mon sens, cette erreur souligne un manque sérieux d’intérêt des éditions françaises pour la littérature étrangère. Enfin, cessons de rouspéter et voyons ce qu’il en est de l’histoire.

Le titre Washington Square fait référence à un quartier riche de New-York et au décor dans lequel est planté le récit. Dans ce huit-clos quatre protagonistes occupent principalement la scène : Le Docteur Sloper, un scientifique prospère, sa fille unique Catherine, une jeune fille de vingt-deux ans à la beauté terne, Mrs Penniman, une célibataire âgée et excentrique et Moris Townsend, un séduisant soupirant au passé sulfureux.

Washington Square

Dans la demeure somptueuse de Washington Square, le Docteur Sloper vit aux côté de sa fille, Catherine, une jeune femme vulnérable et de sa sœur Lavinia Penniman, une dame écervelée et nourrie de littérature sentimentale. Lors d’une soirée mondaine surgit un homme séduisant qui va chambouler l’existence morne de ces trois personnages. A la grande surprise générale, ce mystérieux prétendant jette son dévolu sur l’insipide Catherine, une nouvelle que désapprouve grandement le docteur, un fin observateur, qui le soupçonne d’en vouloir à la fortune florissante dont sa fille sera à sa mort l’unique héritière. Catherine pourtant de nature docile et bénéficiant du soutien de sa vieille tante Mrs Penniman, opposera exceptionnellement une résistance farouche à son père au risque de fragiliser l’entente familiale. Mais le Docteur Sloper n’accepte pas les refus, habitué à ce que l’on se plie à sa volonté; il n’hésitera pas à user de tous les subterfuges ignobles à sa disposition pour conserver son emprise sur sa fille et mettre en fuite ce coureur de dot.

Rencontre Washington Square

Si cette intrigue machiavélique semblait prometteuse, je dois dire que les personnages m’ont un peu déroutée et en particulier Catherine, une héroïne au caractère si malléable qu’elle en devient agaçante au fil des pages. Au grand désarroi du patriarche (et du lecteur), Catherine ne fera nullement preuve de courage mais révélera plutôt un esprit borné. Néanmoins, malgré sa personnalité faible, elle reste un personnage attachant car finalement peu armée pour affronter les vicissitudes de la vie. Vulnérable et sage comme une enfant soumise ou un animal apeuré, Catherine se range toujours à l’avis de son père à qui elle voue une admiration fervente. Elle n’a malheureusement pas l’étoffe d’une grande dame, et est dépourvue des attraits de sa propre mère, morte en couches. Catherine est toutefois consciente de ses qualités physiques et intellectuelles. Elle sait fort bien qu’elle est une déception aux yeux de son père. Ce dernier ne cache guère son regard consterné. Ce personnage masculin m’a d’ailleurs fortement déplu car il exerce une cruauté mentale constante sur sa fille. Catherine est telle que son père l’a éduquée, c’est-à-dire dans le mépris de l’esprit féminin. Il n’a du reste pas haute opinion de la gente féminine et dédaigne sa sœur Lavinia, cette femme grotesque qui se délecte principalement d’intrigues amoureuses.

Le docteur Sloper, philosophe à ses heures perdues, est un homme désabusé et sarcastique. J’avoue que sa méchanceté envers sa fille me l’a rendu franchement antipathique tout comme son orgueil démesuré. C’est un homme au caractère paradoxal: il ne peut se résoudre à voir sa fille convoitée pour sa dot, et pourtant lui-même a épousé sa femme pour son argent. Grâce à sa situation financière confortable, il a pu mené une carrière brillante et devenir un médecin réputé.

Si le personnage de Sloper est fortement déplaisant, il n’est toutefois pas le seul car Moris Townsend n’est guère mieux. Bien qu’il ait un visage « admirable » qui semble lui ouvrir de nombreuses portes closes, son caractère est exécrable. Calculateur et fainéant, le jeune séducteur vit aux crochets de sa sœur aînée. Il est dépensier et dénué d’ambition. Ce n’est qu’un noceur opportuniste et sans morale. Ce chasseur de dot tentera vainement d’attirer dans les mailles de ses filets la pauvre Catherine et demeurera toujours un homme médiocre.

Enfin, que dire de la tante ? Elle est sans conteste le personnage le plus irritant. C’est une véritable enclume qui se cramponnera comme une sangsue à sa nièce sur qui elle projettera ses rêves de grandeur. C’est elle qui fera entrer le soupirant dans la vieille demeure, comme le loup dans la bergerie. Lavinia Penniman est une Bovary en puissance, une vieille fille grotesque digne des portraits dikensiens que l’auteur n’épargne pas dans ses descriptions. Ainsi les femmes n’ont certainement pas ici le beau rôle, étant dépeintes comme des individus faibles et influençables, manquant de discernement et de subtilité. Quant aux hommes, ce sont des êtres tyranniques.

D’emblée, je n’ai pas réussi à réellement entrer dans cet univers un tantinet fade.

En somme, le siège que fera Moris Townsend sera l’unique événement mémorable de la vie monotone de Catherine, et bien le seul rebondissement du livre. Cet épisode marquant sonnera le glas dans leur relation. Malgré sa nature résignée, dans l’espoir de vivre sa grande aventure romantique, Catherine affrontera la réprobation paternelle avec l’aide de sa tante si heureuse de déceler chez sa nièce une pointe d’engouement romanesque. Elle ne cédera pas, s’agrippant désespérément à cette chimère. Le père, quant à lui, s’entêtera dans sa décision et demeura implacable jusqu’à la dernière page. Il ne pardonnera jamais véritablement à sa fille de l’avoir trahi car en refusant de se rallier à son avis, Catherine ne se doute pas qu’elle a surtout blessé l’amour-propre de son père, un homme si sûr de sa domination. C’est son orgueil à lui qui est de prime abord touché.

Quoique Henry James nous livre un témoignage cruel mais lucide de la société new-yorkaise guindée du XIXème siècle singulièrement étouffante, il faut bien reconnaître que ce roman psychologique sombre ne peut être considéré comme un chef-d’œuvre car il pêche par des faiblesses d’écriture. Le style sobre m’a paru parfois redondant, et la trame évolue très lentement à la manière des romans « austeniens », car essentiellement basée sur l’immobilité et donc sur le portrait de personnages stagnants. Certes, la plume de l’écrivain est parfois acérée et la construction est plutôt classique – ce que j’apprécie généralement grandement – cependant on ne peut que déplorer une absence totale d’actions effrénées, et même l’expression de sentiments passionnés. La narration repose ainsi avant tout sur le conflit d’autorité entre un père et sa fille et non sur le renoncement amoureux de Catherine pour Moris Townsend.

Ma première rencontre avec l’écrivain s’avère mitigée… Mais peut-être n’ai-je pas lu le roman le plus représentatif de son œuvre ?

Voici la bande-annonce de l’adaptation la plus récente, un film que je revisionnerai prochainement:

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15 commentaires pour Washington Square

  1. Lilly dit :

    C’est un livre qui plaît beaucoup sur la blogosphère en général, donc ton avis me fait peur puisque je repousse sa lecture depuis des lustres. Chez James, je connais seulement quelques unes de ses nouvelles, très bien pour la plupart.

  2. Eliza dit :

    Mon histoire avec cet auteur est chaotique, je viens d’abandonner en chemin Les Européens… mais je le note tout de même !

    • missycornish dit :

      Oui moi je préfère pour l’instant les romans d’Edith Warthon. Je pense lire cet été la bête dans la jungle, une novella en espérant que cela pouvoir me réconcilier avec l’auteur.

  3. Bianca dit :

    Je ne connais pas ce titre mais j’ai déjà lu et aimé de cet auteur : Le tour d’écrou, Les ailes de la colombe et Les Ambassadeurs. je l’ai ai lus il y a très longtemps mais je me souviens que c’est un auteur exigeant, ses romans ne se lisent pas si facilement, ils ont sans doute un peu vieillis aussi !

    • missycornish dit :

      Peut-être j’aimerais beaucoup aussi lire, Les Ambassadeurs et les Européens. Je vais d’abord lire ceux que j’ai à ma disposition: La bête dans la jungle, un court roman et un pavé Les Bostoniens que je lirai sans-doute cet été juste après avoir terminé la lecture des Boucanières d’Edith Warthon (un roman incroyable sur des jeunes américaines parties tentant de s’intégrer dans une société anglaise très collet monté, bref un super roman dense que je dévore!).

  4. Jo dit :

    La prochaine lecture sera meilleure !
    En ce moment je lis les « Contes de la Nouvelle-Angleterre » d’Hawthorne. Son style n’est pas mal, d’autant plus qu’il fait des références historiques qu’il détourne un peu dans sa fiction.
    Bonne continuation dans tes lectures !

    • missycornish dit :

      La prochaine a été meilleure, j’ai terminé la lecture de la Promesse de l’aube. Super roman. Je ne connais pas les Contes de la Nouvelle-Angleterre. Est-ce qu’il y a dans le recueil Sleepy Hollow? Le titre me rappelle quelque chose. Bises

  5. cleanthe dit :

    Ton billet est vraiment très complet… Qu’est-ce que ce doit être lorsque tu aimes vraiment! :o)
    L’œuvre de Henry James est assez diverse dans la forme et il est assez difficile de distinguer UN chef d’œuvre: « Washington Square » appartient à sa première période, encore assez classique, influencée par les grands modèles américains ou européens. Dans cette première période, je te conseille « Confiance » ou « Les Européens ». Puis, on trouve une période plus expérimentale (« Ce que savait Maizie »). Enfin, il y a les grands romans de la fin, p.ex. « Les Ambassadeurs », fascinants, mais très exigeants, donc plutôt difficiles à lire. Une autre bonne façon d’aborder James, ce sont les Nouvelles (on en trouve deux éditions complètes, dont l’une en Pléiade, en 4 volumes). Tu peux très bien picorer là-dedans: »Daisy Miller », « Le Tour d’écrou », « Les Papiers d’Aspern », etc, d’autant que ces textes ont souvent été édités à part. Bonne lecture!

    • missycornish dit :

      Je viens de me rendre compte que j’avais aussi une novella de cet écrivain: « La bête dans la jungle », tu l’as lu? Je pense que je vais peut-être pas résister à la tentation de le lire entre deux lectures denses. J’aimerais aussi me procurer Les Europééns aux éditions Point mais j’attends de terminer de lire les oeuvres que j’ai sous la main. Je trouve qu’Henry James rappelle un peu Edith Warthon dans ses thèmes. Est-ce que l’un a influencé l’autre. Je termine juste Les Boucanières. Fabuleux! Merci de ta visite, reviens quand tu veux pour me donner de nouvelles idées de lectures!

      • cleanthe dit :

        Oui, je l’ai lu il y a longtemps. C’est un de mes premiers James. J’espère qu’il te plaira. J’attends avec impatience ton – long :o) – billet.
        Edith Wharton était l’amie de James, une américaine qui comme lui a passé une partie de sa vie en Europe, d’où les thèmes communs sans doute, mais l’écriture de James est souvent plus complexe.

  6. denis dit :

    je l’ai peu lu, dommage que tu aies été déçue

  7. M de Brigadoon Cottage dit :

    Bon et bien je pense que je ferai l’impasse sur ce roman ….

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