Un roman anglais

Attention, coup de cœur !

Pour ouvrir le bal de cette sixième saison du Mois anglais, mon choix s’est porté sur ce court roman de Stéphanie Hochet, une romancière contemporaine française. Acquis en librairie la semaine dernière, je n’ai pas lambiné à le lire. Il faut bien l’admettre, cette superbe couverture incarnant à merveille le style victorien m’a tout de suite séduite. Elle m’évoque de nombreuses représentations romantiques, entre autres celle d’une jeune femme aux traits délicats et à la complexion pâle, se prélassant dans un jardin parsemé de massifs de fleurs sauvages, des roses écarlates et de lierre à profusion, et prenant appui sur le pan d’un mur de pierres grises d’un charmant cottage ou encore l’image d’une tasse de thé bleue, en porcelaine, un peu ébréchée, remplie d’un liquide ambré encore fumant et au parfum enivrant. En somme, une vision de la culture anglo-saxonne un tantinet « cliché » mais du moins réconfortante, que de nombreux aficionados de la littérature britannique continuent d’entretenir (moi la première !).

Trêves de digressions, rentrons dans le vif du sujet !

La trame de ce roman prend pour toile de fond la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1917, quelque part dans une contrée anonyme, en pleine compagne anglaise et à l’abri des bombardements qui frappent encore Londres. Anna Whig, une jeune bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, suggère à son époux Edward d’engager par courrier une garde d’enfant afin qu’elle puisse reprendre sereinement ses activités de traductrice littéraire. Lorsqu’elle part à la gare accueillir sa nouvelle employée, Anna découvre avec stupeur que la gouvernante n’est autre qu’un jeune homme séduisant à la santé souffreteuse, George…

Londres bombardements de 1915 à 1917.

Avec un tel résumé, le lecteur s’attend de prime abord à lire un banal roman sur l’adultère, mais c’est sans compter sur le talent inné de Stéphanie Hochet qui brise ici avec maestria les conventions littéraires en s’écartant du schéma du trio amoureux quasi-éculé et souvent grossièrement focalisé sur la tension sexuelle. Certes, l’ambiguïté entre les deux protagonistes, Anna et George, est belle et bien palpable, toutefois, elle est avant tout basée sur une amitié amoureuse non avouée. Anna trouvera en George, ce jeune homme à l’attitude dilettante et originaire d’un milieu modeste, un confident sur qui s’épancher, de même qu’une ouverture sur un univers moins étriqué par des codes absurdes qui semblent de plus en plus l’asphyxier.

Ainsi, l’auteur dissocie la sensualité du sentiment amoureux. Rappelons que l’histoire se déroule dans un cadre post-victorien très collet monté où les émotions sont toujours réfrénées derrière des attitudes pondérées. Point de place pour les épanchements sentimentaux dans ce climat de guerre déjà très lourd et pourtant, c’est un véritable cataclysme qui semble progressivement s’opérer en Anna.

En effet,  sans tomber dans les écueils du journal trivial et à la manière de Virginia Woolf, l’auteure tente de sonder l’âme de son héroïne en s’appropriant à son tour le « stream of consciousness », ce procédé narratif qui s’attarde davantage sur le combat intérieur d’un personnage plutôt que sur ses actions dans le monde réel.

Le roman s’articule également autour du thème de la maternité. Une manière aussi de mieux cerner le trouble qui intervient chez une femme après la naissance de son enfant. Comment aimer son enfant ?  A vouloir trop l’aimer, Anna doute, s’effraie de sa propre dépendance à cet être, cette excroissance qu’elle semble traîner comme un fardeau. Anna semble dès lors subir une forme de dépression post-natale.  Dans cette période de troubles, elle s’interroge, est-elle une mère ou une épouse ? Qu’en est-il de son statut de femme à part entière ? Comment peut-elle reprendre sa place au sein du foyer familial quand son mari Edward semble peu à peu la délaisser depuis la naissance de leur fils Jack, lui préférant la compagnie rassurante de la mécanique de précision de ses horloges. Son époux est d’ailleurs un pur produit de cette société édouardienne. Edward reste, en effet, complètement hermétique à l’esprit féminin ; lui non plus ne sait pas véritablement aimer et dénigre souvent son épouse tout comme sa progéniture. Il jalouse de ce fait George, ce jeune homme complice de son fils qui semble savoir naturellement compenser l’absence d’instinct parental du couple. Ce rôle de garde d’enfant assumé par George dérange et même provoque du dégoût chez Edward. Il juge cette relation intime trop vulgaire, voire même animale. Le gouffre social entre les deux protagonistes masculins, l’un d’extraction très modeste, originaire du nord industriel du pays, l’autre représentatif de cette bourgeoisie terrienne, ne peut que renforcer la distance qui les sépare.

Si le statut d’homme Alpha et de patriarche qu’incarne Edward est clairement représenté, celui d’Anna reste assez flou tout comme celui des femmes de son époque. C’est pourquoi cette œuvre riche par ses multiples interprétations m’a grandement plu car elle provoque aussi chez le lecteur de nombreux questionnements. Les personnages de ce huis-clos dramatique sont souvent en proie aux affres induits par cette guerre inquiétante qui ne semble épargner personne, pas même ceux venus se réfugier loin du front, dans cette campagne anglaise rassurante. Cette bulle en apparence paisible et protectrice ne peut qu’être fragilisée par l’écho des bouleversements de ce conflit mondial. Dans cet avenir incertain, quel sort leur sera réservé ? Pourront-ils s’adapter à cette nouvelle société britannique qui semble appelée à de profondes mutations ?

A la manière d’un classique et sans « s’écouter écrire », Stéphanie Hochet dresse le portrait vibrant d’une femme en prise avec son temps. Cette œuvre d’ambiance intimiste et très pudique faite de non-dits, dépeint avec beaucoup de subtilité les préoccupations féminines de l’époque, dont la remise en question de la condition de la femme par les suffragettes. En outre, cette écriture poétique est agrémentée d’une finesse psychologique analogue aux œuvres phares de Stefan Zweig.

Mouvement de suffragettes

En bref : un bel hommage aux piliers de la littérature anglo-saxonne victoriens tels que DH Lawrence ou Virginia Woolf. Un pari d’écriture largement relevé pour cette auteure française dont la plume tout comme le sujet, m’ont totalement éblouie. A conserver !

Première participation au défi Le Mois Anglais, respectant le thème de la campagne anglaise.

 

 

 

 

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27 commentaires pour Un roman anglais

  1. nightwatch17 dit :

    Cela me fait tout de même beaucoup penser au livre Le rouge et le noir de Stendhal. Sans les excès romantiques évidemment mais ceux qui connaissent ne peuvent pas passer à côté de la référence à Julien Sorel et Madame de Rénal. Un roman anglais bien français finalement ?

    • missycornish dit :

      Il faut vraiment que je lise Le rouge et le noir. Je l’ai à la maison et à chaque fois je rechigne à le lire… Je pense que j’ai des aprioris à cause des années BAC.

  2. Il faut absolument que je le tente !

  3. Féli dit :

    Je ne connaissais pas du tout, je le note, tu m’as donné envie!

  4. myloubook dit :

    Je l’ai lu l’an dernier, enfin, je ne sais plus quand mais je sais que c’était à sa sortie… et je ne crois pas l’avoir chroniqué ! Ça a été un coup de coeur pour moi également et finalement, je trouve que ce n’est pas si cliché, dans la mesure où j’ai le sentiment qu’un auteur anglais aurait pu écrire ce roman qui me rappelle l’atmosphère de nombreuses lectures. Je l’ai trouvé original également… bref, tout ça me donne envie de le relire !

    • missycornish dit :

      C’est drôle Lou, j’ai vu aujourd’hui dans un magazine féminin (Cosmopolitain) qu’il figurait sur la liste de romans conseillés pour cet été. Je pense tout comme toi que j’aurai envie de le relire. En tout cas je le conserverai. C’était une lecture marquante.

  5. M de brigadooncottage dit :

    Cela donne envie de le lire.

    • missycornish dit :

      C’est une bonne surprise et c’est très fluide. On a du mal à croire que l’auteur est française et contemporaine. J’aimerais lire aussi l’éloge des chats, un livre d’un tout autre registre.

  6. Pourquoi pas ? J’aime bien l’idée de départ ! 🙂 bon dimanche !

  7. cryssilda dit :

    Je n’ai jamais été attirée par les romans de Stéphanie Hochet, mais grâce à toi, je tenterai peut-être !

    • missycornish dit :

      Bonjour Cryssilda! Apparemment, celui-ci est très différent de ses autres romans. J’ai écouté une interview sur Youtube où elle expliquait qu’elle voulait changer de genre et en quelque sorte s’inspirer de son auteure fêtiche Virginia Woolf. Je n’ai pas non plus lu ses autres oeuvres.

  8. rachel dit :

    et bin depuis 3 jours, il y a beaucoup de roman sur la premiere guerre mondiale…en tout cas tout un livre fort…la place de la femme en fin de compte dans cette societe..cela reste tout un theme….

  9. rachel dit :

    et bin depuis 3 jours, il y a beaucoup de roman sur la premiere guerre mondiale…en tout cas tout un livre fort…la place de la femme en fin de compte dans cette societe….cela reste tout un theme….

  10. anne7500 dit :

    Ah tu me fais regretter de laisser traîner ce livre dans ma PAL, découvert grâce à d’autres copines très enthousiastes.

  11. lcath dit :

    wouah! avec un tel billet , il ne me reste plus qu’à le lire !

  12. Edmée dit :

    Ah oui, une autre façon, moins brutale et dénudante, de réfléchir sur ces thèmes du doute dans le mariage, de la faim de complicité… du sens du devoir aussi!

  13. Lili dit :

    Oh mais que ton billet est passionnant et donne envie ! Tu ne manques pas de souligner, en prime, Virginia Woolf comme source d’inspiration narrative avec son flux de conscience, je suis donc évidemment conquise ! Merci beaucoup pour cette belle découverte !

    • missycornish dit :

      Salut Lili! Oui ça donne envie de se plonger dans une oeuvre de Virginia Woolf. Franchement, c’est vraiment une belle découverte. Je lirais bien de cette auteure, l’éloge des chats, un essai sur les félins.

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