La promesse de l’aube

IMG_20130717_184748Parmi les nombreux romans lus ces dernières semaines, peu m’ont vraiment enchantée au point d’éprouver le besoin de leur consacrer du temps pour les chroniquer dignement. La promesse de l’aube, tout comme l’Amant de la Chine du nord, fut l’une de ces rares exceptions. J’en garde un souvenir marquant.

Souvent comparé à Saint-Exupéry pour son humanisme, Romain Gary fait partie de ces auteurs tels que Conrad et Kipling (deux écrivains renommés qu’il me tarde de découvrir) dont l’œuvre littéraire reste indissociable de leur vie foisonnante. Le romancier nous conte ici dans cet ouvrage hautement autobiographique, le récit d’un destin extraordinaire forgé par une mère à l’ambition démesurée. Il revient ainsi sur ses souvenirs de jeunesse, son enfance en Russie puis son arrivée et son intégration difficiles sur le sol français. Le titre du livre est doublement évocateur puisqu’il renvoie tout autant à cette fameuse promesse que la mère a faite à son fils, celle de lui donner la vie dont elle a toujours rêvé pour elle-même – une existence riche sans embûches ni restrictions – qu’à celle du narrateur, qui s’est efforcé en retour de ne jamais la décevoir.

Si l’œuvre est bien entendu un pur produit romanesque, Romain Gary ayant sublimé les faits, je me suis tout de même plongée avec délectation dans ce récit savoureux. C’est ainsi qu’il brosse avec maestria le portrait d’une figure maternelle orgueilleuse et intouchable. Issue d’une famille russe désargentée, Nina, mère rassurante, aux cheveux gris et au visage flétri, s’échinera au travail comme une forcenée pour financer les études de son fils, et veiller à son bien-être. Redoutable femme d’affaire, la mère initialement couturière deviendra par la suite la gérante d’un grand hôtel. Bien qu’elle reste tout au long de sa vie son principal bouclier contre les coups du sort, l’admiration sans borne que porte cette femme usée à son fils se révèle pourtant une charge écrasante.

En effet, le narrateur tentera en vain de lui plaire. Nina est une femme têtue, parfois tyrannique, mais toujours débordante d’amour, qui se voue corps et âme à son fils, son petit prodige. Elle est convaincue qu’il gravira les échelons de la société grâce à ses capacités intellectuelles. Savoir quelle est la nature de son talent n’est qu’un détail à ses yeux. Si l’enfant mène des études sans éclat et qu’il a peu de dispositions pour les sciences, encore moins pour les arts, il s’intéresse toutefois à l’écriture. Espérant d’abord le voir épouser la carrière éclatante de diplomate, la mère le poussera finalement vers cette voie. Cette fois-ci, la voilà confiante, car si son fils ne pourra éclipser Victor Hugo du moins il l’égalera… Gary découvrira ainsi sa vocation de romancier, une vocation qui sera temporairement mise à l’écart par sa carrière militaire. La mère rêvant d’uniformes aux couleurs chatoyantes et de médailles scintillantes, notre héros s’enrôlera donc dans l’armée de l’Air.

Gary pilote

La casquette sur les yeux, le cigare aux lèvres, la moue arrogante et provocatrice, avec sa veste en cuir sur le dos pour seule armure contre les railleries de ses camarades français qui ne voient en lui qu’un immigré russe, Gary tiendra envers et contre tout parole. Tout comme Conrad, cet écrivain polonais qui avait réussi à se faire un nom dans le milieu littéraire occidental malgré sa nationalité, le narrateur qui se dit « cosaque un peu tartare et mâtiné de juif », deviendra non seulement un brillant romancier, mais recevra également la croix de la Libération pour sa bravoure, des mains-mêmes de Charles De Gaulle !

Gary sera ainsi élevé dans la fierté et la loyauté de sa terre d’accueil, son pays d’adoption qu’est la France de De Gaulle. Nina lui instillera l’amour pour la patrie jusqu’au sacrifice tout comme l’honneur et l’aspiration à la grandeur, faisant de lui un grand Français. Malgré la disparition de Nina, le souvenir de sa mère continuera d’habiter l’auteur et ce lien ténu entre eux deux, ce cordon ombilical, ne se brisera jamais.

Le roman est donc surtout un hommage magnifique à sa mère disparue qu’il a mise toute sa vie sur un piédestal. Certains passages font sourire, et en particulier l’image peu indulgente que Gary renvoie de lui-même. Tour à tour drôle et émouvant, l’auteur qui porte un regard attendri et moqueur sur sa jeunesse, a un talent exceptionnel de conteur. En outre, son style débridé et ironique nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Bien que j’aie trouvé son amour indéfectible pour sa mère admirable, cette relation de mère-fils m’a paru parfois presque malsaine. Gary porte en effet l’amour de Nina à bras le corps comme un véritable fardeau car cette dernière vit toujours à travers son enfant le souvenir de son amant perdu. Toutefois, malgré cet aspect du roman un tantinet déplaisant, j’ai tout de même eu un véritable coup de cœur pour cet écrivain fascinant. Ce roman émouvant et patriotique est une petite perle. Ma prochaine immersion littéraire ? Les racines du ciel – du même auteur – qui vient juste de rejoindre ma PAL déjà bien chargée !

Zoom sur l’écrivain :

Romain Gary portrait

Né en 1914 et bien que d’origine russe, Romain Gary est naturalisé français durant son adolescence. Il suit d’abord des études de droit, puis s’enrôle dans l’aviation. Patriotique, il s’engage dans la France libre et y sert de 1940 à 1944, envoyé en mission en Abyssinie, Libye et Normandie. Lorsque la guerre prend fin, il est alors Capitaine, Compagnon de la Libération et Commandeur de la Légion d’honneur. Quelques années plus tard, il devient Consul général de France. En 1956, Romain Gary obtient le prix Goncourt avec Les racines du ciel, publie la promesse de l’aube quatre ans plus tard, et réalise également quelques films. Grâce à un subterfuge hardi (ou supercherie littéraire comme on la qualifia après sa mort), il obtiendra une seconde fois le prix Goncourt sous le pseudonyme d’Emile Ajar avec La vie devant soi, en 1975. Un titre pour le moins étonnant quand on sait que cette existence remarquable se clôturera tragiquement par le suicide de l’écrivain, en 1980…

Pour en savoir un peu plus sur l’affaire Emile Ajar, c’est ici.

Challenge PAL fond au soleil

 

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15 commentaires pour La promesse de l’aube

  1. éline dit :

    J’ai un superbe souvenir de cette lecture ,j’avais beaucoup aimé

  2. Emma dit :

    Du même auteur, je recommande la lecture de Chien Blanc, Clair de femme, La vie devant soi.
    J’ai lu presque tous ses livres. J’ai une faiblesse pour Adieu Gary Cooper.

  3. maggie dit :

    Je l’avais trouvé très humoristique ce livre ! Un bon souvenir de lecture

  4. Marion dit :

    Je lis ton article en diagonale puisque ce livre m’attend depuis un moment sur ma PAL… Et quelque chose me dit qu’il ne vas pas tarder à en sortir!

  5. La gueuse dit :

    A lire : la Folie Almeyer, de Conrad et la voie Royale de Malraux, tous les deux t attendent au chaud dans ma bibliothèque ! Et si tu veux pousser le vice j ai des poèmes inédits de Kipling illustrés par Pratt et Kim acheté en Inde avec les livres de la jungle même si je te recommande plutôt de commencer par les bâtisseurs de ponts.

    • missycornish dit :

      Tiens j’ai déjà pris dans la bibliothèque des parents les Batisseurs de pont de Kipling, je vais essayer de le lire après le Quatuor. Je viens de finir Justine et là je suis plongée dans Balthazar. Passionnant! Merci de me l’avoir conseillé! J’ai aussi la Folie Almayer, il faut que le lise dès que possible!

  6. Asphodèle dit :

    Un de mes livres préférés, tu en parles très bien !!! Je te conseille Clair de Femme, un magnifique roman d’amour !!! 😉

    • missycornish dit :

      Je note je suis fan aussi! Pour l’instant je lis le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence, je pense que toi qui aime la poésie et les voyages, tu serais passionnée par ce roman. C’est une oeuvre exceptionnelle! Encore le récit d’une vie extrêmement riche.

  7. Lili dit :

    Aaaah La Promesse de l’aube ! Je tourne autour de ce roman depuis des années. J’en entends toujours des éloges mais je repousse le moment de m’y mettre. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression que ce n’est pas pour tout de suite encore… En tout cas, ton bel article apporte encore la confirmation qu’il faudra un jour que je m’y frotte !
    Bisouxx douxx¨¨*

  8. denis dit :

    très bel article d’un écrivain francophone en effet né en Russie qui est à lire encore et toujours

    • missycornish dit :

      Tu es plus rapide que l’éclair Denis! J’étais en train de corriger les coquilles du billet. Oui c’est un auteur passionnant. J’ai hâte de lire Les racines du ciel. Pour l’heure je prépare un dossier spécial Lawrence Durell pour introduire le premier volume Justine du Quatuor. J’ai vu hier une super video, une interview exclusive de Jean d’Ormesson (jeune!)de l’écrivain sur le site du INA je crois. Incroyable. Durell parle très bien le français et je suis resté accroché à l’écran durant toute l’émission en noir et blanc. Bref, j’adore! Lis-le Quatuor comme ça on pourra papoter dessus ensemble. Je serais contente de connaître ton opinion sur cet auteur.

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