Alexis Zorba

Peu de lecteurs connaissent l’auteur philosophe Níkos Kazantzákis ni son chef-d’œuvre paru en 1946. Pourtant, Alexis Zorba remporta un tel succès lors de sa publication aux Etats-Unis comme en Europe, qu’aujourd’hui encore, il demeure l’une des grandes références de la littérature grecque. Adhérant à la pensée bouddhiste, Nikos Kazantzaki fut jusqu’à sa mort en 1957, un romancier et essayiste prolifique, à qui l’on doit notamment le Christ ressuscité (ou la passion grecque).
A travers les bribes de souvenirs nostalgiques de Zorba, relatées sous formes d’anecdotes tantôt ridicules, tantôt tristes, l’écrivain brosse le portrait du peuple crétois des années 1930 en faisant le constat de sa nature impitoyable et égoïste.
L’histoire débute lorsqu’un jeune auteur caresse l’idée de renoncer à ses lectures pendant quelques mois pour se confronter à la dure réalité de la vie. Dans cet objectif, il décide de se rendre en Crète où il a l’intention de reprendre à son compte une mine de lignite désaffectée et peu rentable. A peine arrivé sur la petite île grecque, le jeune homme fait la connaissance de Zorba, un sexagénaire énergique et aux idées peu orthodoxes. Cette rencontre inoubliable entre ces deux individus, l’un manuel, l’autre intellectuel, donnera lieu à de nombreuses conversations philosophiques qui les amèneront à s’interroger sur leur condition humaine.
Voilà un roman dense à ne surtout pas manquer si l’on souhaite découvrir et comprendre la culture grecque.

Le jeune intellectuel, narrateur de l’histoire, reste toujours spectateur et ne sert qu’à rapporter les paroles de Zorba. De lui, on sait peu, si ce n’est qu’il travaille sur la rédaction d’un manuel philosophique des pensées spirituelles de Bouddha. L’auteur a préféré se focaliser sur le récit de Zorba, un personnage vieillissant.

Zorba n’a pas vraiment l’étoffe d’un héros et a enfreint tous les pêchers capitaux: il a fait la guerre, a volé, pillé, assassiné et même violé. Malgré tout, lorsqu’il se remémore son passé tumultueux, il en conclue qu’il n’est pas mauvais, seulement faible et incapable de résister à ses pulsions. La pensée de Zorba suggère que nous ne sommes que des animaux pensants assaillis par des instincts bestiaux.
Ce vieux sage cloue au pilori les dévots qu’il qualifie d’illuminés terrifiés à l’idée de mourir. Bon vivant, il vit son paradis sur terre. A 65 ans, Zorba s’émerveille devant les prodiges de la vie comme s’il les découvrait pour la première fois et se contente des petits plaisirs que lui procure son humble existence. A l’exception des récits d’aventure de Simbad le marin, il n’a quasiment rien lu et s’est forgé sur le tas, en tirant des leçons de ses expériences passées. Selon lui, seuls les ignares peuvent être heureux.  Homme à femme, Zorba vénère la déesse Aphrodite derrière chaque visage féminin qu’il croise. Qu’elle soit belle ou laide, pour lui, elles ne sont toutes que des créatures fragiles et pleurnicheuses dont il faut toujours prendre soin.
Par certains aspects, le livre est très dérangeant car il provoque un véritable questionnement sur la nature profonde de l’être humain et sur ce que font nos civilisations. La place de la femme dans la société grecque, dépeinte sous une image asservissante, est particulièrement choquante. Zorba est parfois cruel envers la gente féminine et n’y va pas de main morte lorsqu’il utilise les épithètes vulgaires de « salope », « morveuse », « putain », « chienne », « garce » et autres que l’on retrouve régulièrement dans le récit.
Les deux personnages féminins de l’histoire la Bouboulina et la veuve m’ont fait beaucoup de peine.
Dame Hortense rebaptisée Bouboulina par les hommes méchants, fut jadis une courtisane parisienne splendide. Délaissée par ses anciens amants, la beauté fanée est venue s’échouer sur le territoire crétois pour prendre sa retraite. Il est douloureux de la voir conserver ses illusions de jeunesse alors qu’elle n’est plus qu’une vieille fille à la poitrine flasque et aux cheveux de plus en plus rares. Il y a très longtemps, cette femme bouleversante fut la maîtresse de grands amiraux français, italiens comme anglais et exercait une certaine influence sur leurs décisions politiques. Cette putain sur le déclin magnifie désormais ses exploits pour glorifier son existence misérable .
La Bouboulina est traitée par les crétois comme un oiseau exotique, une sorte d’animal de cirque. Lorsque sa fin approche, la petite paysannerie arriérée, venue se regrouper autour de sa pension, l’observe disparaitre comme il regarderait s’éteindre le Dodo, exterminé par les hollandais. La scène de sa mort m’a particulièrement retournée. Bouboulina, consciente et spectatrice de son agonie voit sa pension pillée sous ses yeux par les villageois impatients de découvrir les trésors qu’elle a accumulé toute se vie.  L’île l’a rongée, ses amants l’ont usée.
La veuve n’est pas mieux respectée. Cette jeune femme, avatar d’Eve, est perçue comme une démone tentatrice, le maux de tous les vices. Parce qu’elle est belle et libre, elle sème inconsciemment la discorde et menace l’entente des villageois. Elle est finalement lapidée et décapitée injustement sous le pouvoir d’un mot porté par la rumeur et l’émulation collective des crétois. Cette scène est particulièrement brutale car on s’attend à ce que Zorba se révolte devant cette boucherie, or sa réaction fait encore plus mal. Zorba réagit  mais en vérité il se préoccupe moins de la valeur humaine que de la beauté de l’objet perdu. Cette scène choquante transcende la pensée de Zorba, les femmes ne sont pas des êtres humains mais des biens communs.
Nikos Kazantzaki pose un regard aiguisé sur la Grèce et sa mentalité qui ne laisse pas indifférent. L’auteur flagelle les coutumes païennes des crétois et nous décrit l’univers d’une paysannerie engluée dans sa petitesse et son ignorance.  Servi par une écriture haute en couleur comme en saveurs, Alexis Zorba nous transporte dans un lieu et une époque méconnus de nous lecteurs français. On est immergé dans cette lecture miroitante de sens. Le récit est étonnamment clair pour un sujet de cette envergure et la construction narrative,  associée à une grande poésie du langage, est éblouissante. Dépaysant.
Un extrait:
 « Les femmes glapissaient, s’égratignaient, s’arrachaient les cheveux. Quand elles virent qu’on emportait le corps, elles se précipitèrent pour s’agripper à lui. Mais le vieux Mavrandoni, brandissant sa canne, les écarta et prit la tête du cortège. Elles le suivirent alors en chantant des mirologues. Derrière, silencieux, venaient les hommes.
Ils disparurent dans le crépuscule. On entendit de nouveau la paisible respiration de la mer. Je regardai autour de moi. J’étais resté seul.
« Je vais rentrer me dis-je. Encore une journée qui a eu sa bonne part d’amertume ! »
Je pris le sentier, songeur. J’admirais  ces gens, si étroitement, si chaudement mêlés dans les souffrances humaines : Dame Hortense, Zorba, la veuve et le pâle Pavli qui s’était bravement jeté dans la mer pour éteindre sa peine. Et Delikaterina qui crier d’égorger la veuve comme un mouton et Mavrandoni qui refusait de pleurer ou même de parler devant les autres. Moi seul étais impuissant et raisonnable, mon sang ne bouillait pas, je n’aimais ni ne haïssais avec passion. Je désirais maintenant encore arranger les choses en mettant tout, lâchement, sur le dos du destin. »
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6 commentaires pour Alexis Zorba

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  3. jouineau dit :

    j’ai lu « Alexis Zorba « ..alors que j’étais adolescente! je l’ai dévoré,j’ai surligné beaucoup de jolies phrases sur mon livre de poche ! Dans la foulée j’ai lu le » Christ recrucifé » avec autant d’appétit et de plaisir !!!!! je ne suis plus adolescente …et je n’ose pas les relire …pourtant …je les ai ressortis de ma bibliothèque !

    • missycornish dit :

      Bonjour! Et bienvenu sur le blog! J’ai hâte de lire le Christ réssucité!(je l’ai en anglais dans une vieille édition, l’un de mes anciens collègues me l’avait acheté dans une foire-à-tout). Alexis Zorba est l’un de mes romans favoris, je pense que je le relirai à plusieurs étapes de ma vie. Le roman est dense et je n’ai pas lu depuis de livre aussi bien écrit. En tout cas, la traduction en français était excellente, je n’avais relevé aucune coquille durant ma lecture. Merci de votre visite!

  4. alexmotamots dit :

    Pourquoi pas, ce roman me fait de l’oeil depuis… quelques années. A réservé pour les grandes vacances.

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