Le mur invisible

Au-delà d’un simple coup de cœur… Un pur bijou.

 « La vie humaine est une plaisanterie dont la mort est la chute » (Aleksandar Hemon).

Voilà une étrangeté littéraire qui me hantera sans-doute jusqu’à la fin de mes jours… Je l’avais dégotée durant une errance sans but dans une librairie de province. Quelle bonne pioche ! La couverture superbe de cette œuvre singulière m’avait d’emblée plu car elle me rappelait les peintures impressionnistes qui sont souvent associées dans mon imagination aux œuvres romantiques flamandes du XIXème siècle. Cette couverture évoque curieusement à mes yeux la nature luxuriante des alpes autrichiennes dépeinte dans Frankenstein de Mary Shelley, tout comme les paysages vallonnés décrits dans Les souffrances de Werther de Goethe. A l’instar des romantiques, la narratrice anonyme de ce roman se pâme elle aussi à la vue d’une forêt verdoyante, d’un lac ondulant, ou même d’éclairs déchirant un ciel orageux. Elle recherche par ailleurs la pureté d’une nature intouchée par l’Homme qui corrompt ou détruit tout ce qui est à sa portée sans se soucier des conséquences dramatiques pour son environnement. Est-ce là un message subtil d’une écrivaine féministe engagée qui en profite pour régler ses comptes avec l’espèce humaine ? Indubitablement, même si cette œuvre émouvante recèle quantités d’autres trésors de réflexions philosophiques propres à la condition humaine…

L’intrigue en apparence anodine de cette œuvre injustement méconnue semble relativement simple : une femme, veuve et dans la quarantaine, se rend chez  un cousin et son épouse dans un chalet isolé à la montagne pour un bref congé. Le couple, à peine installé, quitte les lieux provisoirement, dans l’idée de faire quelques emplettes au village, laissant la narratrice, assoupie au chalet. Le lendemain, la femme, désemparée, se réveille, dans un monde pétrifié, qui semble suspendu dans le temps, comme sous l’emprise d’un étrange envoûtement. Alors qu’elle explore les lieux pour comprendre ce qui a bien pu arriver, notre personnage se heurte à un gigantesque mur invisible. Elle découvre alors avec effroi que cette immense barrière transparente, enserre la forêt tout entière ainsi que tout ce qui se trouve à l’intérieur, coupant la pauvre femme du reste du monde…

Dès lors, la nature semble avoir repris ses droits sur l’Homme. L’héroïne, esseulée, tente inlassablement de survivre dans cet univers parallèle à la manière d’un Robinson Crusoé. Aussi entreprendra-t-elle la rédaction de ses mémoires dans un journal, d’abord dans l’espoir de laisser une empreinte après sa disparition, puis finalement, pour supporter son sort … Mais une lueur jaillira des ténèbres : la découverte inespérée d’animaux domestique qui lui tiendront compagnie dans cette terrible épreuve, entre autres un chien de chasse prénommé Lynx, une vache à traire qu’elle baptisera Bella, et enfin une chatte farouche …

Le ton est, de ce fait, donné dès les premières pages ; point de happy end à proprement parler pour ce roman d’anticipation au scénario post-apocalyptique flirtant avec les codes de la Dystopie. Le lecteur suit avec appréhension le combat permanent de cette femme confrontée à un vrai cauchemar éveillé. Les raisons de cette situation inquiétante demeureront toujours nimbées de mystère. Est-ce une punition divine ou une expérience humaine désastreuse, une catastrophe chimique qui aurait mal tourné ? Finalement, cela importe peu, le climat de fin du monde n’est qu’un prétexte d’écriture pour évoquer un sujet universel : la peur viscérale, celle de mourir, seul, dans l’abandon le plus total et oublié de tous. Ainsi, la mise en abîme de cette femme recluse dans une retraite forcée amorcera une réflexion profonde de la narratrice sur sa condition en tant qu’être humain. Couchant sur papier sans indications temporelles des remarques à chaud sur son  quotidien, la narratrice se servira ainsi de son journal comme exutoire, y relatant la monotonie de ses tâches quotidiennes et sa relation avec les êtres vivants qu’elle rencontrera au fil des pages.

Cette partie du livre reste selon moi la plus intéressante du roman car l’écrivaine a su couler le long de sa plume une part de son humanité. Elle devait incontestablement être dotée d’une sensibilité à fleur de peau pour dépeindre avec autant d’acuité et de cœur le comportement des animaux. J’ai été particulièrement touchée et même émue jusqu’aux larmes de découvrir le portrait empathique de son héroïne de papier. Cette femme est admirable, elle n’a de prime abord rien d’extraordinaire, et pourtant, dans son chagrin, alors qu’elle est totalement démunie, seuls ses bêtes lui importent car elles sont sa responsabilité. Ces animaux deviennent sa raison d’être, sa principale mission. Elle les englobe d’affection, les protège comme s’ils étaient sa propre chair, son propre sang. Bien que la narratrice se sente déjà vaincue, se doutant que le dénouement de sa propre histoire ne peut qu’être tragique, elle garde malgré tout toujours l’espoir chevillé au corps. Les mauvaises langues diront que son intérêt pour les bêtes n’est qu’un vulgaire opportunisme (« if it pays it stays »), phrase méprisable que nous rabat inlassablement la culture télévisuelle poubelle…), certes, puisqu’il est indéniable qu’ils sont indispensables à sa survie. Néanmoins, leur relation va au-delà de cet aspect purement matérialiste, elle dépasse la logique ; la femme les aime d’un amour inconditionnel et est prête à tout pour eux, même au sacrifice ultime de sa vie. L’auteur semble vouloir nous rappeler l’importance de la préservation de toute espèce animale, qui est essentielle à la survie de l’humanité. Selon elle, ces êtres ont également des vertus thérapeutiques et soignent les plaies du cœur. C’est cette compassion infinie qui élève la narratrice et pourtant demeure jusqu’à la dernière page sa principale faiblesse, celle qui touche autant le lecteur. Parce qu’elle est femme et qu’elle a porté elle-même la vie, elle incarne la mère-nature. Cette vision moderne, un brin écologiste et en somme, très féministe, entre parfaitement en résonnance avec le contexte actuel : la prise de conscience lente de notre société à propos du réchauffement climatique et des dégâts matériels qu’ont engendrés notre « évolution » (déforestation, pollution mais aussi disparition voire extinction d’espèces vivantes qui contribuaient à l’équilibre de la faune et de la flore).

L’auteur fustige au passage également l’individualisme pernicieux qui gangrène fâcheusement notre société de plus en plus consumériste. Ecrit durant la Guerre Froide, ce roman nimbé de clair-obscur se mue de ce fait peu à peu au fil des pages en un puissant manifeste pour la sauvegarde de notre environnement, trop souvent défiguré au cours des guerres mondiales successives. Cet ouvrage illustre d’ailleurs l’atmosphère ambiante de cette époque, un contexte de début du vingtième siècle fait d’incertitude où le monde craignait l’isolement de l’Europe et appréhendait son futur…

Il faut bien l’admettre, j’ai lu de nombreux livres durant ces dernières années, mais aucune lecture ne m’aura autant marquée que celle-ci, à l’exception peut-être du Mépris d’Alberto Moravia. Ce récit aux accents bibliques, émaillé de descriptions sublimes de la nature, est à mes yeux une pure merveille. J’y ai retrouvé la sensibilité allemande propre aux œuvres de Stefan Zweig, cette finesse psychologique exceptionnelle dépeinte par l’auteur. Il y a, en effet, quelque chose de bouleversant et de terrifiant dans ce récit désespéré qui touche le lecteur au plus profond de son âme. Pour ma part, cette œuvre m’accompagnera sûrement tout au long de ma vie. Une chose est certaine, ce roman étrange, sombre et lumineux à la fois ne peut laisser de marbre.

En bref : Une ode à la vie, à la nature et à l’amour inconditionnel des bêtes. Un récit extrêmement poignant à garder précieusement.

La bande-annonce de l’adaptation cinématographique Le mur invisible (Die Wand sous son titre original):

Un extrait du roman :

« Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard. »

 

 

 

 

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8 commentaires pour Le mur invisible

  1. lilly dit :

    Magnifique billet ! J’avais été très marquée par cette lecture également, faite sur les conseils d’une libraire. Un livre très étrange mais dont les mots sont d’une justesse rare.

  2. M de brigadooncottage dit :

    Enfin de retour!
    On sait maintenant d’où Stephen King s’est inspiré pour son roman Dôme.
    Ton article donne vraiment envie de le lire.

  3. Mélina dit :

    j’aime me promener sur votre blog. un bel univers agréable. Blog très intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog. à bientôt.

  4. maggie dit :

    J’avais été agréablement surprise par le film : il n’était pas du tout répétitif et visuellement très beau et intriguant. On ne s’ennuie pas. JE compte lire le livre un de ces 4.

    • missycornish dit :

      Bonjour Maggie! Je n’ai pas encore vu le film. Je me le réserve pour plus tard. Il faut d’abord que je digère cette lecture, je l’ai terminé la larme à l’œil. Même si ce livre a été un vrai coup de foudre, je me suis dit qu’il fallait que je me tourne à présent vers une lecture plus légère avant de me plonger à nouveau dans cet univers un tout petit peu déprimant.

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