Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

là où chantent les écrevissesNon loin d’une petite bourgade de Caroline du Nord, une jeune femme surnommée Kya a vécu seule depuis son enfance tumultueuse dans les marais de Barkley Cove. De nombreuses rumeurs se sont développées à son sujet, donnant naissance également à quelques préjugés. Celle que l’on surnomme “la fille des marais” aurait été une petite sauvageonne illettrée incapable de s’exprimer correctement. Pourtant, Kya est bien plus que cela. A l’âge de dix ans, la pauvre petite fille, démunie, se retrouve abandonnée de tous et n’a d’autre choix que d’apprendre à se débrouiller seule dans les marais fangeux pour subvenir à ses propres besoins. Cet endroit, de prime abord hostile, deviendra peu à peu un refuge, loin des habitants mesquins et intolérants toujours prompts à l’accabler de tous les maux. 

Une éclaircie semble poindre dans ce décor triste lorsqu’à l’aube de son adolescence, la jeune femme croise finalement la route de Tate, le fils d’un pécheur. Bienveillant, ce dernier lui apprend à lire et à écrire et lui ouvre la voie vers une passion dévorante, celle de la botanique. Cette rencontre fortuite scellera ainsi à jamais la destinée remarquable de Kya qui s’élève intellectuellement malgré sa modeste condition sociale. Malheureusement, malgré les promesses d’une vie meilleure que lui fait miroiter Tate, ce bonheur fragile sera lui aussi de courte durée car le jeune homme ambitieux l’abandonne à son tour, laissant la jeune femme dans une solitude intolérable…

Le cœur brisé et inconsolable, Kya fait le serment de ne plus baisser la garde mais son chemin croise la route de Chase, un golden boy séduisant qui lui promet lui aussi monts et merveilles… Quand sa dépouille est retrouvée dans les marais, les langues de vipères vont bon train pour accuser cette créature mi-femme mi-animal qui semble préférer la compagnie des bêtes à celles des humains. Kya se retrouve très vite la cible des autorités qui la considèrent comme la principale suspecte. La jeune femme solitaire n’aura d’autre choix que de ne compter que sur elle-même pour s’extirper de ce mauvais pas … Chase a-t-il été vraiment victime d’une chute accidentelle ou a-t-il été assassiné de sang froid ? 

Comme j’ai aimé ce roman complexe planté dans un décor âpre et sauvage, au fin fond du bayou ! Si j’ai été happée dès les premières par cette lecture insolite, le genre m’a de prime abord un brin déroutée. Ce roman entremêle en effet plusieurs ambiances :  le nature writing y tient une place prépondérante bien que le roman soit aussi mâtiné d’une atmosphère d’intrigues policières. Etrangement, elle semble être davantage un prétexte d’écriture pour conter l’histoire merveilleuse bien qu’un tantinet improbable de cette jeune femme extravagante. On notera par ailleurs qu’Owens, zoologiste de métier, maîtrise davantage le nature writing (l’observation minutieuse de la nature et les considérations autobiographiques) que le policier qui manque parfois de rythme dans le déroulement de l’intrigue. La partie consacrée véritablement au procès reste à mes yeux la moins intéressante du roman et s’est révélée un peu trop longue.

Louisiane-bayous

Ainsi donc, si certains lecteurs ont déploré des digressions interminables sur la faune et la flore, cet aspect du livre n’a en rien entravé mon plaisir de lecture, au contraire, car ces passages restent mes préférés. En revanche, l’enquête policière chaotique tout comme la réussite spectaculaire de Kya m’ont laissée un poil dubitative et ont quelque peu terni mon opinion finale. Je les ai trouvés peu crédibles.

Ne vous méprenez pas, ce  beau roman émouvant m’a tout de même grandement plu et ce malgré ces quelques petits points noirs dans le développement de la trame. Certaines descriptions sont en effet un régal pour l’imagination. La nature luxuriante étant le seul repère de Kya, sa seule famille, l’écrivaine nous décrit dans le détail et avec sensibilité la côte marécageuse américaine tout comme l’époque dans laquelle l’histoire plante son décor, celui des années 50. Kya est issue d’une vieille famille de planteurs qui a malheureusement connu des revers de fortune après le crash boursier de 1929. Ces parents avilis par la misère sont devenus au fil des années de véritables « péquenauds américains blancs”. 

On retrouve d’ailleurs dans ce curieux roman de drôles de personnages rustres imbibés d’alcool, comme le père brutal de Kya, ainsi que des Southern Belles fanées, telles que sa mère qui étrenne sur des sentiers sinueux ses chaussures à talon croco, les derniers vestiges précieux de ses fastes passés, lorsqu’elle n’était encore qu’une jolie jeune fille promise à un beau parti … Ces personnages désespérés vont sombrer peu à peu dans les marais mouvants, comme attirées sans relâche par la fange qui les entoure. Ces êtres qui fuient toujours un passé honteux m’ont rappelé les protagonistes cyniques et sombres des pièces de théâtre de Tennessee Williams, tels que ceux d’Un tramway nommé désir.

Pour conclure, j’ai englouti en l’espace d’une semaine cette lecture étonnamment haletante malgré quelques bémols dans l’intrigue parfois maladroite. J’ai été profondément touchée par ce petit bout de femme résiliente qui tentera coûte que coûte de conserver et de protéger son marais. Ce roman d’une puissance évocatrice intense nous fait découvrir un lieu insolite à l’attirance magnétique, où la nature reprend sans cesse ses droits sur l’homme, un lieu à la beauté sauvage déconnecté du reste du monde où la vie et la mort s’entremêlent continuellement.

OIP (3)Kya est une belle âme. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé sa vision du monde tout comme son rapport à l’animal. Cette façon bien à elle de s’émerveiller de son univers sans rechercher davantage que le bonheur de cette solitude d’abord imposée. C’est une femme admirable. J’ai aussi été émue par son sort et par l’histoire d’amour présente en filigrane qui m’a rappelé l’atmosphère bucolique et pessimiste propre à la culture du Sud. Je pense notamment à une petite bluette, pourtant marquante, que j’avais visionnée il y a déjà quelques années et qui s’intitulait Un été en Louisiane (The man in the moon) avec Reese Witherspoon, encore à ses premiers balbutiements dans le milieu du cinéma. Il dégageait une ambiance aigre analogue. L’histoire était également ponctuée d’un drame amoureux… 

En bref : ce récit doux-amer, à la frontière du conte, est une belle réussite. Égayée de descriptions vives et époustouflantes d’un environnement souvent méconnu mais pourtant bel et bien fascinant, cette lecture fut excellente. Reese Witherspoon que j’affectionne tant produira en outre l’adaptation télévisée de ce roman prochainement… Un curieux hasard … Il me tarde désormais de voir le résultat pour prolonger un peu plus la magie de cette lecture envoûtante.

En attendant je compte revoir The man in the moon qui m’avait tellement marquée durant mon adolescence. Je vous en parlerai sans-doute dans un prochain billet. Voici la bande-annonce:

Cette lecture s’inscrit dans le Challenge Cottagecore dans les catégories Retour aux sources et Rêveries au bord de l’eau.

Challenge Cotagecore 2021 1

Cet article a été publié dans Challenge Cottagecore, La littérature fait son cinéma, Littérature américaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

  1. Milly dit :

    C’est certain que je lirai ce roman. C’est tout ce que j’aime. Justement en lisant ton billet, je me disais que cela ferait tellement un beau film. Un roman qui semblent déployer plusieurs attraits. Je le note! 🙂 Tu aimerais sûrement ‘L’homme du verger’… je te mets le lien:
    http://lamaisondemilly.canalblog.com/archives/2017/01/07/34832375.html

  2. alexmotamots dit :

    J’ai beaucoup aimé cette lecture qui ne m’a pas paru longuette. Même si les personnages auraient mérité d’être plus fouillés. L’auteure s’est-elle inspirée du film dont tu parles ?

  3. rachel dit :

    Oh oui tout le monde en parle en bien….oui, vous nous donnez vraiment envie…et je note tes points noirs…

  4. Marjorie de Bazouges dit :

    Très intéressant ce billet. Je vais garder ce titre en réserve…

  5. Chicky Poo dit :

    Alors celui-ci me faisait de l’oeil, mais je crois que ce n’est pas un roman pour moi, le côté « nature writing » est quelque chose qui m’ennuie profondément. Et l’aspect âpre et brutal me rebute aussi, j’avais tenté « My absolute darling », j’avais détesté…

    • missycornish dit :

      Ah Chicky Poo. C’est vrai qu’il faut aimer. Je ne lirai pas My absolute Darling je n’aime pas les histoires de maltraitance enfantine, surtout quand cela est bien glauque. Ce roman garde tout de même une touche d’optimisme même si la fin est un peu triste. Belle soirée ! 😉

Répondre à missycornish Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s