The death of the heart

Tout comme les écrivains Virginia Wolf ou DH Lawrence, Elizabeth Bowen appartient au mouvement du modernisme littéraire. Sa narration est donc basée essentiellement sur le flot de pensées de ses personnages plutôt que sur l’intrigue. Ce style d’écriture transforme des faits ordinaires en expériences extraordinaires.

Dans ce livre publié en 1938, elle raconte la perte de l’innocence d’une jeune fille orpheline, prénommée Portia qui après la mort de ses parents est recueillie par son demi-frère et sa femme Anna. La jeune femme va très vite s’apercevoir qu’elle n’est pas la bienvenue dans cette maison luxueuse où sa propre famille la considère comme une « indésirable », le fruit d’une union non consacrée.

Séparé en trois parties basées sur l’expérience : Le Monde, La Chair et l’Esprit du Mal, ce livre décrit avec un sens aigu la rigidité des conventions d’une société britannique des années 1920 qui ne peut se défaire de ses traditions victoriennes vétustes. Tout comme les romans français de Flaubert, Elizabeth Bowen s’intéresse à l’éducation sentimentale. Ici, c’est celle d’une adolescente désillusionnée qui exprime son ennui à travers son journal intime. Le personnage principal relate les événements banals de son quotidien, analysant les relations des êtres humains qui l’entourent.

Souvent comparée à Edith Wharton, Elizabeth Bowen aime dépeindre la cruauté d’une société coincée qui préfère faire taire les exigences du cœur pour conforter sa position sociale. Un moyen pour elle de dénoncer l’hypocrisie de la haute classe britannique. Ces personnages sont peu attachants et parfois même monstrueux dans le besoin qu’ils ont de détruire le bonheur des autres. Un personnage tel qu’Eddie, sorte de Bel- Ami anglais, un rien gigolo, arriviste, manipulateur et opportuniste est presque effrayant. Façonnant Portia comme une poupée docile ou une marionnette, ce prédateur prend plaisir à jouer avec les sentiments de la jeune fille, la torturant suffisamment pour être sûr qu’elle lui appartiendra corps et âme.

Tout cet univers de personnes étouffées rend la lecture de ce livre presque insupportable. Bien que sa prose soit impeccable, l’ambiguïté cachée derrière chaque phrase anodine plonge le lecteur dans une atmosphère pesante. On a parfois même l’impression d’être asphyxié par tous ces non- dits. Comme si nous étions nous aussi, écrasés sous le poids de l’œil critique d’Anna et d’Eddie. L’écrivaine est donc incontestablement talentueuse car elle réussit sans peine à nous faire éprouver la souffrance de Portia. L’héroïne est une « créature absolue », trop perspicace et lucide pour son âge. En tenant un journal, elle témoigne sans le vouloir de la cruauté et des déviances cachées derrière la surface policée d’une société étriquée.

Elizabeth Bowen explore en profondeur le caractère de tous ses personnages, principaux comme secondaires. Toutefois, on ne peut s’empêcher d’être soulagé d’en finir avec le livre. Anna, cette femme dangereuse, rongée par la jalousie et le remord est glaçante jusqu’à la fin du roman. Son indifférence aux peines des autres, sa façon de s’immiscer dans la vie de chacun, de critiquer et de juger pour mieux humilier est déroutante.
Le lecteur sera sûrement choqué de rencontrer des personnages aussi tordus et malfaisants. Ce jeu de séduction qu’Anna utilise sans cesse avec les hommes pour les garder à portée de mains, la rend dangereuse pour toute autre personne de son sexe et particulièrement pour les « femmes en devenir » comme Portia qui lui rappelle par sa jeunesse que sa beauté n’est qu’éphémère.
La lecture peut être aussi parfois rebutante quand l’action est si molle. Le manque de péripéties ne nous empêche cependant pas d’être fascinés par la psychologie des personnages.

On pourrait s’interroger sur les raisons qui ont poussé l’auteur a avoir choisi de décrire des personnages incapables de sentiments spontanés. De ce que l’on en sait, Elizabeth Bowen a tout comme Portia été habituée très jeune à voyager avec sa famille. Son Père s’étant remarié quand elle avait 19 ans, elle fut élevée par ses tantes durant plusieurs années et fut tout comme Portia déracinée de son milieu. En revanche, les éléments autobiographiques s’arrêtent là.

Le lecteur remarquera sans doute que l’atmosphère de The Death of the Heart rappelle étrangement celle de The Great Gatsby. En effet, l’histoire se déroule durant la même période. Tout comme dans les romans de Fitzgerald, la société est désenchantée. Le roman datant de 1938 est sorti entre les deux guerres.

Enfin, The Death of The Heart annonce aussi la montée du féminisme. Anna est le reflet même de ce nouveau type de femme frustrée de ne pas être un homme, qui aimerait exister en dehors de la cellule maritale. On notera qu’à peine dix ans avant la publication du roman, les femmes en Angleterre venaient de bénéficier en 1928 d’un vote égal à celui des hommes. Le personnage de Daphne dans le livre illustre très bien ces femmes blasées qui ont tout vu, tout connu et qui sont rongées par leur ambition de s’élever au dessus des hommes mais qui n’ont pas encore le courage de se défaire totalement de leur éducation rigide.

L’œuvre d’Elizabeth Bowen est donc dense, la lecture en est difficile et il est souvent tentant de renoncer à le terminer. Même si la fin n’apporte aucune grande surprise, le roman reste très intéressant car il examine des thèmes philosophiques récurrents tels que la trahison, la perte de l’innocence, les secrets cachés derrière les conventions et la respectabilité.
A noter, une adaptation pour la télévision Granada en Grande- Bretagne avait été produite en 1987. Malheureusement, ce téléfilm est jusqu’à ce jour indisponible que ce soit en VHS ou en DVD.

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