Le Fantôme et Mrs Muir

Voici une lecture pour le Mois anglais, qui se prêtait merveilleusement bien au climat ambiant de cette saison. Le temps demeure ici en Normandie plutôt morose avec des températures un peu fraîches et l’humidité persiste malgré l’annonce de l’été imminent… Où se cache donc le soleil !? Aussi je n’éprouve qu’une envie, me calfeutrer sous un plaid, en compagnie d’un bon roman et d’une tasse de thé réconfortante… Pour cette troisième participation, j’ai choisi de dépoussiérer un classique « vintage », une œuvre culte, poétique et singulière dont j’ai grandement apprécié la lecture…

L’histoire prend pour toile de fond les années 1900. Lucy Muir, une jeune et jolie veuve, décide de louer « Les Mouettes », un cottage meublé, au charme désuet, situé à Whitecliff dans une station balnéaire du Dorset, pour s’y établir avec ses deux enfants, Cyril et Anna, ainsi que sa servante, Martha, à son service depuis toujours. L’endroit isolé, en pleine campagne, semble en effet idéal pour accueillir cette petite famille bien sous tous rapports ; l’affaire est d’ailleurs inespérée, le prix étant anormalement bas. Pourtant, lorsque Mrs Muir souhaite visiter la coquette demeure, son agent immobilier, Mr Coombe, se montre réticent et, le regard fuyant, s’empresse de la dissuader d’y séjourner. Selon lui, ce lieu reclus ne sied guère à une jeune femme célibataire… Quel terrible secret tente-t-il donc de lui dissimuler ? Mrs Muir découvre très vite la vérité : le manoir est hanté par le fantôme d’un capitaine au caractère bien trempé… Qu’à cela ne tienne, elle n’a pas dit son dernier mot ! Fascinée et attirée par cette présence surnaturelle, Lucy Muir s’installe au grand dam de son entourage dans la propriété… Une décision extraordinaire qui bouleversera à tout jamais sa destinée…

Quelle belle lecture ! Cette histoire d’amour sublime, pourtant peu crédible de prime abord, qui flirte avec le genre fantastique sans toutefois y appartenir véritablement m’a émue jusqu’aux larmes ! J’ai aimé ces deux personnages principaux et en particulier le lien ténu qu’ils développent ensemble au fil des années, malgré leur rencontre totalement improbable. Mrs Muir est un bout de femme attachant, incarnant parfaitement la gente féminine de son époque, prolongement du XIXème siècle qui s’éteindra avec la 1ère Guerre mondiale, car elle évolue dans un univers encore très patriarcal où les femmes ont peu droit au chapitre. Cette jeune veuve, est en effet constamment infantilisée et dépréciée par son entourage, le carcan victorien demeurant particulièrement asphyxiant. Suffocant dans ce milieu corseté, Lucy Muir doit sans cesse s’affirmer pour conserver son indépendance. Tout le monde semble avoir une opinion sur son mode de vie tout comme ses initiatives. Son fils Cyril lui-même n’est pas mieux lorsqu’ayant atteint l’âge adulte il la congratule avec une pointe de mépris sur ses tentatives modestes d’écriture, l’interrogeant au passage avec une curiosité feinte : écrit-elle un livre de cuisine ? Abject.

Ainsi une douce brise d’émancipation féminine souffle sur ce roman, et c’est bien grâce au pouvoir de l’écriture que Mrs Muir se réalisera en tant que femme. Certes, sa soif d’indépendance reste partielle, car elle ne se défait jamais véritablement du joug masculin, ayant toujours besoin d’un homme pour l’épauler dans son entreprise ; le capitaine lui dictera ainsi le roman qui lui permettra d’accéder à son autonomie financière… Mrs Muir fait d’ailleurs parfois preuve d’une naïveté déconcertante et notamment, lorsque sensible à la flatterie, elle s’entiche au premier regard d’un vulgaire poseur, puéril et vaniteux, pour finalement sans mordre les doigts… Le lecteur déplore le caractère parfois trop ingénu de l’héroïne qui malgré son âge mûr et ses expériences d’épouse, demeure d’un bout à l’autre du roman une femme-enfant. On remarquera l’ironie de cette situation puisque l’homme qui la bernera, pourtant bien réel, a contrario du capitaine, se révèlera la véritable illusion de l’histoire. L’entêtement frisant parfois l’obstination tout comme son audace qui la caractérisent sont néanmoins ses principales forces et lui feront gagner graduellement l’admiration et le respect du capitaine.

Si j’ai aimé cette héroïne de papier pétrie de contradictions, je dois bien admettre avoir eu un faible pour le personnage masculin du Capitaine Gregg. Ce loup de mer aux faux airs de capitaine Haddock représente le mâle à l’état pur. Derrière son caractère bourru se cache cependant un cœur tendre. Il est rare de trouver aujourd’hui ce genre de personnage qui frôle parfois la misogynie… Son tempérament viril le rend toutefois irrésistible. Rex Harrison incarne à merveille cette force brute dans l’adaptation de Joseph L. Mankiewicz. Les discussions orageuses tous comme les réparties drôles de ces deux personnages que tout oppose, donnent également une saveur toute particulière à cette œuvre. Aussi ai-je pris particulièrement plaisir à suivre leurs tribulations.

L’auteure brosse donc le portrait émouvant d’une femme déchirée entre sa réalité et ses fantasmes. J’ai été d’emblée séduite par cette rencontre hors du temps, une histoire d’amour impossible mais pourtant éternelle. Cette vision de la vie très poétique donne à réfléchir sur notre condition de simple mortel… On observe d’ailleurs, durant les derniers chapitres, avec un certain pincement au cœur, le déclin progressif de Mrs Muir qui sombre peu à peu dans la vieillesse. Le récit de sa fin de vie est extrêmement touchant. Je dois avouer que le dénouement m’a profondément bouleversée. A noter qu’il est aussi admirablement bien rendu dans l’adaptation cinématographique de Mankiewicz. Lucy Muir s’éteindra comme elle a vécu, retirée du monde, loin de ses frivolités et de ses mondanités, dans sa retraite paisible qu’elle a elle-même choisie…

En bref : Cette rencontre hors du commun est une magnifique histoire d’amour qui transcende le temps et l’espace. Dans un style classique mais efficace qui rend cette lecture d’une grande fluidité, l’auteur traite avec habileté les thèmes de la réalisation de soi tout comme celui du courage, celui de rompre en s’acceptant comme différent malgré les jugements des autres. Une lecture addictive à ne surtout pas manquer.

Un dernier mot sur l’adaptation : Ce petit bijou du cinéma mêle habilement le fantastique au romantique. Certains pourraient trouver à redire sur la mièvrerie de la mise en scène, qui empiète sans-doute parfois un peu trop sur l’histoire ; et même s’il est vrai que le jeu maniéré de Gene Tierney m’a parfois déroutée, il n’a cependant en rien entravé mon plaisir de visionner ce film qui demeure encore selon moi une œuvre culte. Gene Tierney et Rex Harrison forment un duo remarquable. J’ai aussi aimé la bande-originale du film, envoûtante, mystérieuse et intrigante à souhait, qui ponctue avec brio l’intrigue… Si vous aimez ce film, je vous recommande aussi chaudement le film Dragonwick dans la même veine et dans lequel Gene Tierney, cette beauté funeste, incarne une fois de plus le rôle-titre.

La bande-annonce:

Cet article a été publié dans Classique britannique, La littérature fait son cinéma, Littérature anglaise. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

22 commentaires pour Le Fantôme et Mrs Muir

  1. dasola dit :

    Bonjour missycornish, pas lu le roman mais le film est un chef d’oeuvre. Bonne après-midi.

    • missycornish dit :

      Bonjour Dasola! Bienvenu sur le blog! Le film est en effet un petit bijou, le livre est également bien même si j’ai eu une petite préférence bien entendu pour son adaptation que j’ai visionné en premier. Bonnes lectures!

  2. Catherine dit :

    J’avais beaucoup aime celui la aussi quand je l’avais lu!

  3. La Gueuse dit :

    Merci pour cette séance ! Je crois que Giene Tierney a été très attachée à ce rôle de débutante d’un féminisme encore tâtonnant. C’est l’un de ces thèmes récurrents du cinéma classique qui m’embête mais que je comprends mieux en le regardant non pas avec des yeux neufs mais avec le prisme de l’époque. Je l’avais vue dans Laura où elle interprétait une jeune femme avec un désir d’indépendance. Laura croit naïvement que l’opportunité professionnelle qui lui a été donnée par un homme lui a été donnée parce qu’elle la méritait. Elle est la seule à croire qu’elle a une relation saine de confiance avec ce mécène douteux, quand tout le monde dans son entourage s’étonne voire s’offusque qu’elle n’ait pas encore « payé sa dette. »

    • missycornish dit :

      ça à l’air bien ce film! Je me demande comment la censure de l’époque a accepté ce film dont tu parles… On dirait un sujet pour Hitchcock, ça me fait penser à « Pas de printemps pour Marnie » où le sujet était un tantinet subversif… Dans Dragonwiwk, Gene Tierney jouait un rôle de femme un peu plus mâture (même si le personnage était plus jeune), celui d’une jeune fille opportuniste, une mine de rien…

  4. Claude dit :

    Cela donne envie de lire, le soleil arrive en Normandie, quoique ..un peu frileux ce matin.
    Belle journée !

  5. Edmée dit :

    J’ai donc bien envie de le revoir en tout cas… Gene Tierney était très belle et avait un aspect fragile (elle l’était) qui va très bien à Mrs Muir. L’homme, dans cette époque particulière, était vu comme le guide, celui qui savait, celui qui affranchissait. Dans un sens c’était sans doute souvent vrai puisque la femme, pratiquement appartenait à son mari, et que beaucoup de son bonheur conjugal viendrait des libertés qu’il lui donnerait ou encouragerait. Et j’imagine qu’être un « bon » mari compréhensif qui voyait s’épanouir sa femme sous sa houlette était une récompense en soi…

    • missycornish dit :

      Exactement Edmée, les pseudo-féministes aujourd’hui crisseraient en lisant ce roman mais je lui trouve un certain charme désuet. J’aime finalement le fait que ces deux personnages se complètent et travaillent sur leur projet d’écriture main dans la main.

  6. M. De Brigadoon Cottage dit :

    Il est depuis ce soir sur le haut de ma Pal 😆

  7. Bianca dit :

    Le soleil se cache aussi en Bretagne 😉 j’avais déjà repéré ce roman lors d’un précédent mois anglais et ton billet confirme que je vais aimer !

    • missycornish dit :

      Ahah! Oui ce n’est pas terrible, enfin c’est un temps idéal pour une lecture « cocooning ». C’est un petit coup de cœur, j’ai adoré l’ambiance et la complicité des personnages. Je te conseille aussi le film qui est un petit chef-d’oeuvre!

  8. maggie dit :

    J’avais beaucoup aimé le film même si je ne me rappelle pas de tous les détails.

    • missycornish dit :

      Le film est une petite merveille. Je suis fan de Rex Harrison, quel homme! Et Gene Tierney est tout simplement sublime, c’était vraiment une belle femme même si j’ai trouvé qu’elle minaudait un peu trop parfois dans le film. J’adore l’ambiance un peu désuète qui se dégage du roman.

  9. rachel dit :

    oui vraiment j’avais envie de le lire…tu donnes encore plus envie

    • missycornish dit :

      C’est un très bon livre, une lecture très agréable et fluide. Le genre de roman « cocooning ». Même si je connaissais déjà l’histoire, j’ai pris beaucoup de plaisir à redécouvrir les personnages.

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