Celle que vous croyez

Cette semaine, j’ai fait une petite sortie cinéma pour découvrir en salle le nouveau long métrage de Safy Nebbou, adapté du roman best-seller de Camille Laurens. La présence rayonnante à l’écran de Juliette Binoche, une actrice que j’admire grandement depuis sa performance bouleversante dans Le patient anglais, a incontestablement influencé mon souhait de visionner ce film d’auteur. J’ai par la suite acheté le roman pour le lire en parallèle et entrevoir l’œuvre profondément féministe de cette romancière philosophe qui avait fait couler tant d’encre lors de sa parution en 2016. Je vous l’avoue sans détour, j’ai été d’emblée conquise par ce roman à tiroirs, désespérant, mais pourtant résolument moderne d’une femme d’une cinquantaine d’années qui refuse de renoncer au désir qui la consume, dans une société impitoyable où l’image de la perfection et de l’éternelle jeunesse féminine priment sans cesse sur l’intellect. Refusant de faire face à l’abandon et au désespoir, l’héroïne, qui se dit « vieillissante », sombre ainsi dans une fiction illusoire qu’elle forge de toute pièce, à l’instar de son avatar sur Facebook. Professeur d’université de Lettres Modernes, mère de deux enfants et divorcée, elle crée un alter ego fictif sur internet afin d’espionner tout d’abord son ancien amant Jo qui l’a lâchement délaissée, mais finit par jeter son dévolu sur son colocataire. Dès lors, tissant une myriade de mensonges, elle deviendra Clara Antunès, une jolie brunette de vingt-quatre ans à la timidité attachante, stagiaire dans l’événementiel de la mode et rémunérée au lance-pierres. Ce piège en apparence odieux se refermera sur Chris, un jeune photographe un tantinet naïf qui succombera au charme diabolique de cette mystérieuse correspondante…

Quel roman ! Je dois l’avouer, la thématique de l’impact des réseaux sociaux sur les relations sociales, en apparence futile, s’est révélée finalement étonnamment dense. Le livre m’a d’ailleurs fait l’effet d’une claque ! A l’instar de Madame de Tourvel ou de la Marquise de Merteuil, Claire reste à mon sens un personnage féminin littéraire à la vulnérabilité extrêmement touchante malgré sa nature pathétique. Comment ne peut-on pas, lecteurs, être bouleversés par le sort de cette professeure en mal d’amour qui se fabrique une relation virtuelle avec Chris pour échapper à la morosité de son quotidien et stopper le temps ? S’accrochant à son désir comme elle s’agripperait à la vie. Tour à tour manipulatrice puis victime, Claire se trouve atteinte du syndrome d’hystérie (un sentiment prégnant d’insatisfaction chronique) et sombre peu à peu dans la folie. Tel est pris qui croyait prendre… Ne pouvant plus faire marche arrière, elle s’embourbe dès lors dans ses mensonges, dépassée par ce sentiment d’abord galvanisant qui finira par la submerger.

Adepte de l’écriture de « soi », Camille Laurens dresse ici le portrait sans fard d’une femme névrosée, et explore également avec brio la frontière ténue entre la fiction et la réalité. Ainsi, la vérité et le mensonge se confondent sans cesse à la grande surprise du lecteur qui devra s’armer de patience jusqu’au dénouement pour comprendre le fin mot de l’histoire car l’intrigue n’est pas avare de retournements de situations.

La psychologie d’une cruauté féroce des personnages masculins est également dépeinte avec une telle acuité que le lecteur finit par s’interroger sur la nature potentiellement autobiographique de ce roman. Impossible que l’écrivaine n’ait pas vécu de près ou de loin une situation analogue…

Attention, ce livre, d’une profondeur rare, s’adresse avant tout à un lectorat aguerri et il faut bien l’avouer plutôt féminin. Sous le couvert d’une histoire d’amour avortée, Camille Laurens remet en effet en question la place de la femme dans la société qui de nos jours semble encore considérée comme un pur produit de consommation jetable. Selon elle, les femmes ne sont plus perçues comme séduisantes après la cinquantaine, elles doivent « s’adapter » bon gré mal gré à cette nouvelle phase de leur vie alors que les hommes, eux-mêmes libidineux et décatis, poursuivent inlassablement leur quête sexuelle prédatrice ; ainsi, personne ne semble se choquer outre mesure de rencontrer un vieillard de quatre-vingts ans aux bras d’une jeune demoiselle qui pourrait être sa petite-fille. Le contraire n’est toujours pas toléré. La preuve : les femmes attirées par des hommes plus jeunes sont qualifiées de « cougars », un terme finalement plutôt sexiste qui n’offre pas d’équivalent pour désigner une situation similaire, celle d’un homme accompagné d’une femme plus âgée.

L’exemple de Brigitte Macron aux côtés de son époux est criant de vérité. L’image de cette première dame détonne et Brigitte Macron se fait d’ailleurs régulièrement lyncher sur la toile. Elle ne séduit pas les foules qui s’entêtent à la qualifier de « momie fripée », « cagole peroxydée » et j’en passe… Au fond, on lui reproche ses tenues prétendues indécentes, ses jupes trop courtes, ses décolletés trop plongeants qui dévoilent trop son corps marqué par les signes du temps. Certaines critiques remettent même en question la crédibilité du couple Macron. Sont-ils réellement épris l’un de l’autre ? Est-il même possible qu’un homme d’une quarantaine d’années puisse encore aimer une femme de vingt-cinq ans son aînée ?

Le commentaire cavalier de Yann Moix lors d’une interview donnée il y a quelques mois par le magazine féminin Marie-Claire semble malheureusement confirmer cette règle… Le journaliste s’était retrouvé dans une tempête médiatique après avoir maladroitement expliquer ses goûts en matière de femme : « Je vous dis la vérité. A cinquante ans je suis incapable d’aimer une femme de cinquante ans (…) « Je trouve ça trop vieux », « Un corps de femme de vingt-cinq ans c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de cinquante ans n’est pas extraordinaire du tout ». Une pensée qui avait été considérée assez réductrice pour la gente féminine par de nombreux internautes qui s’étaient empressés de lui répondre. Il est assez ironique de lire ces propos, d’autant plus que Yann Moix a rencontré lui-même Camille Laurens dans l’émission culturelle « On n’est pas couché » en 2016 pour évoquer son roman Celle que vous croyez qui venait tout juste de paraître… Le journaliste écrivain-critique trouvait ce livre « daté », selon lui, n’illustrant en rien la place de la femme actuelle. Je vous laisse le soin de revoir cette interview ici. Il semble que Yann Moix ait la mémoire courte…

Pour conclure, ce roman d’une cruauté féroce, véritable pamphlet féministe, vaut selon moi la peine d’être lu. Si la thématique reste particulièrement pessimiste jusqu’à la dernière page, le cinéaste Safy Nebbou lui donne une dimension plus « légère » dans son dénouement. En effet, dans ce thriller psychologique demeure l’espoir d’une possible rencontre.  Peut-être le cinéaste a-t-il tenté de redorer les lettres de noblesse de la gente masculine ? Le personnage de Chris devenu Alex et incarné à l’écran par le jeune talent François Civil, qui avait été repéré dans la série française Dix pour cent, est par ailleurs bien plus attachant et humain que le personnage du roman… A la différence du protagoniste de Camille Laurens, il n’est en rien un pervers narcissique.

Bien que cette œuvre féministe soit donc extrêmement sombre, je dois bien admettre que cette histoire intrigante, à l’heure du virtuel, m’a étonnamment plu. Car ce roman poignant questionne avec finesse le regard que porte la société sur la femme. Le constat sans œillère cinglant que fait Camille Laurens ne m’a pas laissée indifférente. Autant vous avertir, cette lecture flirtant avec les codes du pamphlet philosophique et du roman social ne ménage pas le lecteur.

Par ailleurs, l’adaptation cinématographique adroitement réécrite comme le roman reste pour moi une très belle réussite. Juliette Binoche incarne avec maestria Claire. Sa fragilité à l’écran est tout simplement bouleversante.

En bref: une mise en abîme somptueuse d’un esprit féminin torturé, une version inspirée et moderne des Liaisons dangereuses qui ne vous laissera pas indemnes…

La bande-annonce:

 

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12 commentaires pour Celle que vous croyez

  1. ceciloule dit :

    J’ai beaucoup aimé le film et le livre m’attend sagement sur mon bureau… Affaire à suivre !

  2. maggie dit :

    Franchement, ce livre ne m’attirait pas du tout mais tu m’as fait complètement changer d’avis ! Quant au film, on verra…

  3. cora85 dit :

    Tu le donnes très envie de le lire, et de voir le film !
    C’est toujours un grand plaisir de découvrir tes critiques.
    Oui, notre société est vraiment superficielle et cruelle envers les femmes.
    Bonne semaine !

    • missycornish dit :

      Hello Cora! Heureuse de te relire sur le blog! J’ai vraiment bien aimé. Je sais que le sujet est un peu désespérant mais j’ai trouvé que le désir de séduire de Claire malgré son âge était touchant. Oui notre société actuelle reste encore impitoyable envers les femmes. Bonne lecture et bon film! Tu me diras si cela t’a plu.

  4. Edmée dit :

    Ah eh bien merci d’en avoir si précisément parlé j’hésitais si aller voir le film ou pas. Mais me voici tentée…

    • missycornish dit :

      Bonjour Edmée, j’espère qu’il vous plaira. Je dois dire que j’ai été plutôt surprise en voyant ce film. Il y a pas mal de surprises dans l’intrigue et le personnage féminin fait beaucoup de peine au final.

  5. M de Brigadoon Cottage dit :

    J’avoue qu ‘à la lecture de ce billet je suis un peu partagée. Le mot pessimiste revient très souvent et du coup je ne suis pas certaine d’avoir envie de le lire.
    Cela m’attriste que les femmes d’aujourd’hui ne soit intéressées que par l’image qu ‘elles donnent d’elle – même sur les réseaux sociaux, devant de parfait étrangers dont au bout du compte on n’a strictement rien à faire.
    Si c’est ça le féminisme, ben mazette on s’est vraiment faite bernée !!!

    • missycornish dit :

      Je pense que ce ne sont pas seulement les femmes qui ne se préoccupent que de leur image, c’est la société qui pervertie cette idée que la femme doit être belle et parfaite en permanence. Camille Laurens montre à quel point notre monde est superficiel. Le féminisme selon elle a encore de sacrés progrès à faire et je pense qu’elle n’a pas entièrement tort à ce sujet.

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