Les années Bac/ Les liaisons dangereuses

A l’approche de Noël, je ne sais pour quelle raison, je me sens toujours un peu nostalgique, je repense souvent à mon enfance et en particulier à mon adolescence. Peut-être est-ce la reprise de mes études littéraires qui me renvoit à mes meilleurs souvenirs de lycée, le temps où je découvrais pour la première fois des œuvres remarquables qui ont depuis forgé mes goûts pour la littérature classique.

Cette semaine,  j’ai eu envie de vous faire partager l’un de ces grands coups de cœurs, les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos qui est incontestablement le classique français que j’affectionne le plus.

J’avais lu avec avidité cette longue correspondance du XVIIIème siècle très controversée et inspirée d’une histoire vraie durant mon année de Première. Le personnage de la Marquise de Merteuil, une femme froide et calculatrice, m’avait particulièrement glacé le sang. Je n’oublierai jamais le passage de cette rupture douloureuse entre Valmont et Madame de Tourvel, incarnés à l’écran par John Malkovitch et Michel Pfeiffer (pour l’adapation cinématographique américaine). Valmont, un libertin fourbe et hypocrite, abandonnera par faiblesse son grand amour, sa fragile maîtresse Madame de Tourvel. Lorsque j’avais lu cet extrait, la lâcheté de Valmont m’avait tiré des larmes de colère et de dégoût. Je m’étais totalement imprégnée de cette lecture.

Je n’oublierai jamais non plus l’excuse si pathétique derrière laquelle Valmont se dissimulera lorsqu’il affrontera le regard désespéré de Madame de Tourvel qui a pourtant tout sacrifié par amour pour lui. Sa réputation irréprochable d’épouse pieuse et dévouée tout comme sa dignité de femme seront balayés d’un seul geste, ou d’une seule phrase, vide de sens : « Ce n’est pas ma faute » dira-t-il. « Je m’ennuie, ce n’est pas faute ».

Quelle est donc la raison d’un tel changement, lui qui lui avait pourtant juré la veille son amour et sa fidélité jusqu’à son dernier souffle? Comment sa passion pour Madame de Tourvel s’est-elle tarie en l’espace de quelques jours?

Voilà la lettre qui a amorcé une rupture injustifiée, rédigée avec minutie de la main froide et impitoyable de Madame de Merteuil, la vraie responsable, celle qui a orchestré toute cette machination diabolique dans l’espoir de reprendre ce qui lui était dû, son ancien amant Valmont :

« Prenez-y garde, Vicomte ! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable ; et craindre de la faire en ce moment, c’est déjà peut-être en dire trop. Aussi je n’en veux absolument plus parler.

Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire, ou celui d’y faire assez attention pour la bien entendre ? libre à vous. Ce ne sera, au pis-aller, qu’une histoire de perdue.

Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien, par intervalle, le bon esprit de sentir que, tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort ; mais quoiqu’il en rougît, il n’avait pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus grand, qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre ; & qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises, & ne cessant de dire après : Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d’ivresse, & de rendre ainsi son ridicule ineffaçable : mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen, pour être, à tout événement, dans le cas de dire, comme son ami : Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir, sans aucun autre avis, la lettre qui suit, comme un remède dont l’usage pourrait être utile à son mal.

« On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.

« Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.

« Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, & c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.

« Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.

« Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.

« Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.

« Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.

« Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »

De vous dire, Vicomte, l’effet de cette dernière tentative, & ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment : mais je promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusques-là, adieu tout simplement…

À propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges ; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du mariage, pour la gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, Vicomte.”

Une oeuvre épistolaire incroyable sur le libertinage et ses contradictions, à ne surtout pas manquer!

La scène de la rupture entre Valmont et Madame de Tourvel est très bien interprétée dans cette adaptation cinématographique, elle m’avait bouleversé.

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27 commentaires pour Les années Bac/ Les liaisons dangereuses

  1. Adrae Adlaoui dit :

    quelles oppositions offrent la structure par strophe et la musicalité de la forme d’une part avec le contenu et le but de la lettre d’autre part ?

  2. Linette dit :

    En arrivant presque à la fin du roman, je modifierai quelques détails de mon précédent commentaire finalement. ^^ J’ai des souvenirs un peu flous du film apparemment. lol

    • missycornish dit :

      Lol ah lesquels? Est-ce ton analyse de Valmont? Moi je trouvais ce personnage complexe fascinant parce qu’il aspire à la vie libertine et qu’en fin de compte il souffre de son choix et celui-ci fini par le pousser à la mort. C’est un vrai romantique en fait, plus que libertin. Je relirai avec plaisir ce roman. As-tu pensé à une LC? Il y a un auteur qui évoque également la passion destructrice et qui écrit aussi sous le genre épistolaire Goethe, j’ai un exemplaire des souffrances du jeune Wherter apparemment c’est aussi très bien. Je vais le débuter aujourd’hui pour mes études.

  3. Linette dit :

    En relisant ta chronique, je m’aperçois que Valmont est un personnage beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. Le fait de dire « ce n’est pas de ma faute, je m’ennuie » est en rapport avec son caractère. C’est un homme qui ne se divertit qu’en séduisant, en manipulant… C’est donc logique qu’il s’ennuie après avoir eu ce qu’il désire. Même si pour le coup il est beaucoup plus attaché à cette femme qu’aux autres. Pour moi c’est une scène aussi tragique de son côté car il se rend compte qu’il ne pourra jamais être heureux. Je n’ai pas encore lu cette lettre car j’en suis à seulement plus de la moitié du livre mais je me souviens bien de ce passage du film.

  4. Armelle dit :

    Un chef-d’oeuvre qui a inspiré tant de créateurs divers. Après le bac, je m’étais plongée dans « Les hauts de Hurlevent ». Pas mal non plus, n’est-ce pas ? Et tout de suite après dans  » Autant en emporte le vent ». Bien aussi. Quels moments merveilleux que ceux consacrés à la lecture. A ce propos une belle page de Marcel Proust sur « la lecture » en préface de « Sésame et les lys » de Ruskin dont Marie Nordlinger avait assuré la traduction en français.
    Bon dimanche Missy.

    • missycornish dit :

      Bonjour Armelle! Je ne connais pas l’ouvrage de Ruskin. J’aime beaucoup les Hauts de Hurlevent et Autant en emporte le vent, j’aimerais bien redevenir adolescente le temps d’une lecture pour pouvoir redécouvrir leur texte comme si c’était la première fois. J’aime toujours ouvrir l’un de ces romans et lire un passage au hasard.Bon dimanche à vous aussi Armelle!

  5. Linette dit :

    Oui ^^ Ma prof prévoit de mettre en scène un spectacle sur le thème des Lumières. On jouera des petites scènettes de pièces ou de livres. Ça promet d’être assez sympa.

  6. DF dit :

    Côté cinéma, je garde un souvenir amusé de « Sexe Intentions », adaptation moderne et new-yorkaise de l’histoire, avec Ryan Phillippe, Reese Witherspoon et Sarah Michelle Gellar. Evidemment, ce n’est pas un film en costumes, et le ton est assez différent des versions de Stephen Frears et Milos Forman…

    • missycornish dit :

      J’aimerais bien visionner cette adaptation moderne, je vais y jeter un oeil. Merci pour cette idée. J’aime aussi beaucoup celle de Milos Forman très intéressante. J’ai vu la bande-annonce de « cruel intentions », ça n’a pas l’air terrible.

      • DF dit :

        C’est vrai, le niveau n’est pas tout à fait le même… et je suis gentil. Mais ça m’avait fait bien rigoler à l’époque.

        • missycornish dit :

          Donc c’est une bonne daube? Je le regarderai par curiosité.

          • DF dit :

            On peut le dire comme ça! 🙂 Enfin, il y a une version signée Roger Vadim: « Les Liaisons dangereuses 1960 ». Force est de constater que toutes ont quelque chose à dire par rapport au roman de Laclos, mais qu’aucune ne peut prétendre être « LA » version cinématographique définitive des « Liaisons dangereuses ».

  7. DF dit :

    … oeuvre lue et relue au temps de mes chères études! Elle m’a aussi fait passer d’excellents moments de lecture.

  8. Ondine dit :

    Encore une lecture que j’ai moi – même appréciée !!! Je crois avoir regardé toutes les adaptations ciné tant j’adore cette histoire !

  9. Linette dit :

    Quel méchant ce Valmont!! lol Cette scène est horrible.

  10. Linette dit :

    Je viens de le commander à ma libraire. ^^ J’avais adoré le film avec Glenn Close et l’année prochaine je vais voir l’adaptation théâtrale mise en scène par Malkovich. J’ai hâte!!
    Ps: j’ai répondu à ton petit message sur mon blog. N’hésites pas à me contacter surtout. Bisous.

    • missycornish dit :

      Coucou Linette! La chance tu vas au théâtre? C’est quand? Est-ce en France?

      Je vais t’envoyer un mail demain soir, ça y est j’ai réçu mes cours par correspondance je vais avoir du boulot!

      A demain par mail! Bises

  11. Que de beaux souvenirs ! Je n’oublierai jamais moi non plus les réactions de mes élèves à la lecture de cette oeuvre magistrale . Tellement moderne dans son cheminement et dans l’esprit de ses personnages . A consommer encore et toujours sans modération …..

    • missycornish dit :

      C’est le mot que je cherchais pour définir cette oeuvre: « magistale ». Oui je l’avais vraiment lu avec plaisir.
      Et tu nous en avais parlé avec une telle passion que toute la classe a été émue par cette scène terrible.
      Le prochain sera Bérénice, encore une rupture amoureuse douleureuse et désespérante!

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