Une vie

« La vie voyez-vous,  ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».

Peu de lecteurs français ont lu Une vie ou l’humble vérité, qui pourtant ne fait pas mauvaise figure à côté de Madame Bovary, l’œuvre éminente de Gustave Flaubert. Une vie, paru initialement sous forme de feuilleton pour le journal Gil Blas, est le premier roman de Guy de Maupassant. Avec un titre si ambitieux, on s’attendrait à suivre les péripéties rocambolesques d’un personnage hors du commun. Or l’écrivain normand brosse les tourments d’une femme modeste.

Résumé:

Le roman s’ouvre sur les douces rêveries de Jeanne. Durant le printemps 1819, la jeune couventine quitte enfin les murs du Sacré-Cœur de Rouen où elle a passé la majeure partie de son adolescence. En vue de parfaire son éducation, son père, le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds, la conduit à la propriété de Les Peuples, un château familial situé dans un petit bourg normand de pêcheurs à Yport. Là, elle rencontre le vicomte de Lamare dont elle tombe éperdument amoureuse. La chance semble lui sourire, les parents consentent à l’alliance. Mais Jeanne est à peine installée dans sa nouvelle vie d’épouse qu’elle éprouve déjà un sentiment nostalgique. Elle se remémore sa brève expérience de jeune fille. A-t-elle bien fait de se marier si hâtivement avec Julien?

Mon avis:

Les premiers chapitres annoncent déjà la lente descente aux enfers de Jeanne. La rencontre fortuite, digne d’un mauvais roman à l’eau de rose, avec le séduisant Julien, vicomte de Lamare parait suspecte. Tout est trop beau pour être vrai, et Jeanne, aveuglée par l’amour, ne mesure pas les conséquences de son mariage expéditif.

On souffre d’observer l’étiolement progressif des illusions de jeunesse de Jeanne, qui s’engourdit peu à peu, asphyxiée par son existence morne et creuse. Mariée de plein gré à un époux colérique et ingrat exerçant une sorte de cruauté mentale sur elle, Jeanne ne cessera de regretter son choix.

    Après quelques semaines de mariage, la jeune femme voit son époux perdre tout éclat et se métamorphoser en rustre hypocrite, avare et alcoolique. Julien, dominateur et condescendent, roue de coups ses valets et est égoïste et indifférent aux peines de cœurs de sa femme. Sa brutalité verbale et physique est très pesante tant sur le moral de Jeanne que sur celui du lecteur.

Il y a quelque chose de poignant et de désespéré dans les personnages féminins de Maupassant. Leurs sentiments exaltés les conduisent toujours à leur propre perte. L’héroïne n’échappe pas à son milieu ni ne se différencie des femmes ordinaires, par un caractère fort ou même volontaire. Non, Jeanne est résignée, elle subit, se désole, mais ne se révolte jamais contre sa condition. Combien de femmes se sont-elles méprises sur leur destinée ? Sur les véritables raisons qui les ont poussées à suivre les codes de leur société pour se précipiter dans un mariage qui a fermé toute porte à leurs espérances ?

 Jeanne rêve comme toute jeune femme de découvrir le monde. Elle s’extasie en contemplant la Méditerranée baignée de soleil. Elle aspire à une vie riche en voyages, en découvertes mais se retrouve pourtant enterrée vivante dans une région humide et pluvieuse. La Corse sera le tombeau de ses illusions; là gisent sa jeunesse fanée et les souvenirs d’un voyage de noces plein de promesses avortées.

L’héroïne, accablée de chagrin, sombre par moments dans la bigoterie qu’elle s’impose comme une pénitence pour oublier ses ardeurs de femme et d’épouse mal-aimées. Guy de Maupassant en profite pour fustiger la religion catholique, selon lui sectaire, inquisitrice et intolérante. La pauvre femme subit tout au long de sa misérable vie jalonnée de banalités, une longue succession de déceptions, d’humiliations et de souffrances morales.

Pas d’effets de suspense dans ce livre qui dépeint une vision de néant d’une existence vaine. Toutefois, Maupassant a ce talent de nous décrire des senteurs, des paysages, le bruit de la pluie qui se déverse lentement sur le sol boueux comme si nous y étions nous-mêmes. On pourrait presque sentir le parfum terreux de la campagne française. L’écrivain réussit à déclencher des sensations puissantes chez le lecteur, en lui faisant ressentir l’engourdissement des sens de ces personnages paralysés par leur milieu, et en faisant renaître la province qui l’entoure. Il confirme ainsi l’enracinement normand de son roman en dévoilant des lieux et des paysages typiques de la région comme les falaises d’Etretat.

L’influence de Gustave Flaubert est présente à chaque page dans ce récit doux-amer dont les premiers chapitres rappellent étrangement les noces d’Emma et de Charles Bovary. Cependant, Maupassant reste pour ma part un écrivain talentueux doté d’un style mature et limpide. Il est vrai que le romancier multiplie les redondances en répétant sans cesse les mêmes scènes, les mêmes mots, mais c’est sans nul doute un choix d’écriture dont le but principal est de renforcer l’impression de monotonie pesante d’une existence dénuée de grands évènements.

L’auteur pose un regard lucide et sage sur la vie et se livre à un véritable réquisitoire contre les alliances arrangées selon les codes d’une société respectable et rangée. Une triste esquisse du monde rural normand du milieu du XIXème siècle, de ses fermes, du caractère rustre de ses paysans incultes et d’une petite aristocratie française sur le point de disparaître. A travers les souvenirs nostalgiques de Jeanne, Guy de Maupassant évoque également  l’importance de la mémoire, l’ultime relique d’une époque perdue à jamais. Une histoire triste et d’une beauté désespérante.

Un extrait :

« Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur. Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie. Elle sortait du couvent, radieuse, pleine de sèves et d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus. »

Le roman aux éditions du Livre de poche, bénéficie d’une couverture luxueuse dessinée par Christian Lacroix. Une fois de plus, la jaquette est magnifique. Cette petite merveille littéraire est aussi complétée par un dossier spécial sur la vie et l’œuvre de l’écrivain, ainsi que d’une série de clichés noir et blanc de la Normandie. On peut ainsi y voir l’Aiguille creuse d’Etretat, un bourg typiquement normand, et même le château de Miromesnil dont Maupassant s’est inspiré pour dépeindre la demeure majestueuse de Jeanne.

Et pour les mordus de littérature classique, sachez que l’écrivaine Marlo Johnston, de nationalité anglaise, s’est attelée à la rédaction de la biographie de l’auteur. Cet ouvrage incroyable de plus de 1300 pages a été rédigé entièrement en français et comporte les travaux d’une quinzaine d’années de recherches assidues. A ne pas mettre entre toutes les mains… J’attendrai la publication d’une biographie moins dense.

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4 commentaires pour Une vie

  1. Je l’ai lu ado, il faudrait que je le relise car je n’ai pas souvenir que la vie de Jeanne soit aussi vite désillusionnée (ce qu’on peut être naïve ado!). Une de mes prochaines lectures j’espère.

  2. alexmotamots dit :

    Un roman lu ado que j’avais beaucoup aimé.

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