Alabama Song

Zelda ou les illusions perdues.

Gilles Leroy fut initialement professeur pendant une courte durée (deux ans), puis journaliste à Paris avant de décider de se retirer à la campagne pour se consacrer à sa grande passion, l’écriture, dont il vit chichement selon ses propres dires. Alabama Song est son premier « roman américain » puisque le romancier s’intéresse à la vie d’une personnalité illustre, d’Outre-Atlantique, Zelda Fitzgerald, bien qu’il ait conservé la langue française pour la dépeindre. Cette œuvre contemporaine magnifique a été saluée unanimement par la critique à la suite de sa sortie en librairie et a été récompensée du prix Goncourt de l’année 2007.

 A travers cette biographie fictive narrée par Zelda Fitzgerald, l’épouse du célèbre auteur de Tendre est la nuit et de Gatsby le magnifique, Gilles Leroy, rend un très bel hommage à la belle du sud et lui redonne un visage bien plus humain que celui connu des médias. L’auteur a choisi de reprendre le prénom sous lequel Zelda Fitzgerald s’était dissimulée dans son seul et unique roman publié, Accordez-moi cette danse, un récit officiellement fictif mêlant toutefois de nombreux éléments autobiographiques inspirés de la vie du couple rival Fitzgerald. Sous forme de psychanalyse, Gilles Leroy nous dévoile l’emprise destructrice de Scott Fitzgerald sur Zelda, l’essence de ses écrits.

Alabama, 1918.

Zelda, une belle du Sud, s’est entichée de Scott Fitzgerald, un officier yankee stationné dans sa ville, au grand dam de ses parents qui voient cette alliance d’un très mauvais œil. Elle, rêve de quitter à tout prix son bouge, lui, a pour ambition de devenir un écrivain de renom. Quand Scott fait sa demande en mariage, Zelda accepte et s’enfuit avec lui. La jeune femme déterminée n’a nullement l’intention de revêtir le costume d’une veuve éplorée comme toutes ces sottes qui l’entourent et qu’elle méprise depuis toujours.  Elle n’a que faire du prestige de l’uniforme, c’est l’écrivain, lui seul, qu’elle désire. Zelda a déjà scellé leur destin, Scott échappera aux champs de bataille. Le séduisant lieutenant, un peu empesé dans son uniforme de soldat, ne sera ni vétéran de guerre estropié (ou pis encore !) ni héros. Carpe diem est désormais leur credo. Ensemble, ils vont conquérir le tout New-York puis l’Europe. Scott avait vu juste, son premier roman L’Envers du Paradis, connait un succès foudroyant et lui permet pour un temps de cesser de « vomir » des nouvelles qu’il exècre secrètement. Cette réussite professionnelle projette rapidement le couple sous les flashs éphémères. Entrainés dans le tourbillon des mondanités, Scott et Zelda s’adaptent très vite à cette nouvelle vie d’oisiveté et de luxe grisante, où l’argent, comme le champagne, coule à flot chaque jour. Mais le succès a toujours son revers de médaille et les projets chimériques pour certains ne prennent pas toujours forme. Le réveil n’en sera que plus terrible et dramatique…

Gilles Leroy décrit avec talent le naufrage de deux fortes personnalités à la fois excentriques et passionnées.

Lorsque Scott rencontre Zelda pour la première fois, il tombe sous le charme de cette jeune femme caractérielle, un peu garce et dévergondée mais bien déterminée à échapper à sa condition, un point commun avec l’écrivain qui n’a jamais supporté les humiliations qu’il avait subies dans sa jeunesse. En effet, Fitzgerald n’a pas connu son père, c’est sa mère qui l’a élevé. Cette dernière, malgré son maigre revenu, s’est échinée au travail pour que son fils conserve son rang et soit toujours digne de son nom. Il semble que Scott ai été le descendant d’un des paroliers qui auraient contribué à la rédaction de l’hymne national des Etats-Unis d’Amérique dont Zelda se moque d’ailleurs éperdument au début du livre. Scott intégrera donc l’école renommée de Princeton et bénéficiera des mêmes avantages que ses camarades de classe, cours de danse, de maintien, etc. Zelda, de son côté, à été éduquée selon les préceptes conservateurs d’une culture sudiste étriquée et selon elle dégénérée. Elle a grandi au milieu d’un père juge profondément ennuyeux et d’une mère soumise et amère des opportunités qu’elle a manquées. C’est la raison pour laquelle Zelda veut fuir le Sud, ce « cimetière des ambitions » comme elle le décrit elle-même avec mépris, par la voix de Gilles Leroy.

Dans ce récit, Zelda est une femme presque attachante bien que  très tourmentée qui s’est jetée à corps perdu dans une vie bercée d’illusions. Cannibalisée par un mari tout aussi ambitieux qu’elle, l’auteur suggère qu’elle fut victime de plagiat. Zelda aspirait à une carrière de danseuse étoile. A vingt-sept ans, elle prend la décision insensée de faire du ballet. Son âge la rattrape et, blessée à la cheville, son projet est avorté. Elle ne se remettra jamais de ces échecs.

Derrière les monologues intérieurs de Zelda parfois choquants et dérangeants, l’écrivain nous invite à nous questionner sur la vraie nature de Scott Fitzgerald. Ce dernier est perçu dans ce roman comme un monstre littéraire, vampirisant sa femme, sa principale inspiration, pour créer ses personnages de papier.  Gilles Leroy brosse le portrait d’un noceur ambigu et détraqué. Il remet également en cause sa sexualité. Scott était-il homosexuel ? Une relation insolite liait ces deux êtres l’un à l’autre. Etait-ce vraiment l’amour qui les avait rapprochés ou leur désir désespéré d’échapper à leur condition sociale, elle en fuyant la société sudiste décadente, et lui en voulant retrouver son rang et venir enfin à bout de son complexe de déclassé ?

Ceux qui furent à la fois amis/amants, mari/femme, frère et sœur (l’auteur souligne leur ressemblance troublante) puis rivaux et ennemis jurés, se sont aimés rageusement pour finir par se détruire progressivement par jalousie. L’un sombrera dans l’alcool, l’autre dans la folie.

Gilles Leroy a-t-il vraiment cerné une facette de la véritable personnalité de Zelda Fitzgerald ? Qui était-elle au juste ?  Le double maléfique de Scott ? Sa Muse ? Un jeune journaliste dont je ne me rappelle plus le nom est même allé jusqu’à la comparer à un « mauvais génie ». Aujourd’hui les scientifiques et psychologues doutent, Zelda était-elle vraiment malade ? Elle avait été diagnostiquée schizophrène, mais désormais, on considère ses symptômes comme relevant plus de la dépression… Au fond, Zelda n’était peut-être qu’une femme désirant désespérément s’émanciper et ne pas rester dans l’ombre de son époux, dans le but d’exister, enfin. Scott devait être son tremplin pour pouvoir s’élever, mais ce dernier l’abandonnera et la fera finalement interner.

Où se cache la vérité ? Seule Zelda en connait malheureusement le secret resté encore à ce jour impénétrable…

Je ne peux qu’être   admirative devant ce livre remarquable qui rétablit une personnalité presque oubliée et plutôt méconnue du lectorat français. Alabama song est indubitablement un grand roman, dont la mécanique narrative parfaitement rôdée et l’écriture puissante laissent difficilement indifférent. Une fois le livre refermé, j’ai tellement été imprégnée de cette lecture que j’ai réécouté le cd des Editions Gallimard pour ne rien perdre du texte.  Alabama Song est une relecture et reste encore mon plus grand coup de cœur littéraire contemporain. Il y a peu de romans modernes dont l’écriture soit aussi riche. Peut-être deviendra-t-il un classique moderne ? Je lui souhaite.

Vous n’avez pas fini d’entendre parler des Fitzgerald puisque j’ai l’intention de poursuivre le challenge d’Asphodèle, « Les enfants du jazz », en lisant prochainement (après un autre roman de Stefan Zweig sans-doute), Accordez-moi cette danse (incontournable) et en relisant Gatsby le Magnifique (l’un de mes romans favoris).

Un extrait:

« …Je crois bien que je suis en train de perdre mon mari. L’homme délicat, si tatillon naguère et doté d’un odorat soupçonneux, s’accommode aujourd’hui des bras de n’importe qu’elle grognasse ả l’encolure cernée de gris. Il ne sent même plus sa propre haleine, fétide, irrespirable. Il s’habitue ả baisser. Epouse la pente. La précède, qui sait ?Car le monde nous abîme maintenant : ils disent que Scott vieillit trop vite, qu’il grossit, que l’alcool le défigure. Mais que croient-ils, les imbéciles ? Ces livres lui passent par le corps, ses romans trop rares et ses textes mercenaires tellement, tellement nombreux. Accessoirement ses livres sont passés par mon corps aussi… »

Alabama song de Gilles Leroy, éditions Mercure de France 2007, collection Folio, 215 pages.

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2 commentaires pour Alabama Song

  1. alexmotamots dit :

    Quel personnage Zelda… Un roman qui m’avait permis de la découvrir.

On papote?

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