Les tendres plaintes de Yôko Ogawa

les-tendres-plaintes-510370-264-432A la suite d’une déception amoureuse douloureuse, Ruriko décide de tout quitter, Tokyo et son rythme de vie effréné, pour s’installer en pleine forêt dans un chalet. Là-bas, elle tente de se reconstruire en s’adonnant à sa passion, la calligraphie dont elle doit désormais vivre chichement. Non loin de sa “cabane”, à la lisière de la forêt, elle fait la rencontre d’un curieux duo à la fois tranquille et discret : Nitta, un ancien pianiste tourmenté devenu facteur de clavecins et sa jolie apprentie, Kaoru, qui cache un terrible passé. Tous deux sont toujours accompagnés de leur vieux chien, le touchant Dona complètement aveugle et à moitié-sourd. Nitta est incapable de jouer en présence d’un public, pourtant un matin, Ruriko surprend l’homme jouer un morceau mélancolique pour Kaoru, Les tendres plaintes. Cette scène secrète où la sérénité semble presque palpable bouleverse Ruriko …

Voilà une lecture que je suis pas prête d’oublier de si tôt… Ce doux roman est un petit joyau d’écriture. Si l’intrigue est quasi-inexistante, cette histoire d’une lenteur déconcertante m’a paradoxalement beaucoup plu. Je me suis complètement laissée bercer par la musicalité de l’écriture de Yôko Ogawa, qui a un talent inné de conteuse. Elle excelle à décrire les sentiments complexes qui envahissent les protagonistes au fil de l’histoire.

Ruriko est un personnage féminin profondément émouvant. Cette femme blessée par un mari volage va tenter vainement de s’immiscer dans la bulle de quiétude qui enveloppe cet étrange couple. Nitta et Kaoru sont-ils d’ailleurs amants, amis ou de simples collègues de travail? Difficile de déterminer cette relation toujours nimbée de mystère, qui n’appartient qu’à eux. Ses deux personnages vivent à la fois en osmose avec la nature mais sont également totalement complémentaires. Ruriko ne peut malheureusement appartenir à leur monde et bien qu’elle s’évertue à se glisser entre eux, espérant partager leur passion, elle demeurera d’un bout à l’autre du roman qu’une piètre spectatrice, celle d’un univers mystérieux et coupé de tout, dont elle ne saisit pas les codes.

Cette œuvre d’une écriture épurée mais sensible, intrigue donc autant qu’elle fascine. La traduction est par ailleurs remarquable car la plume est d’une grande fluidité. Si les descriptions de paysages sont particulièrement intenses, les sons ont eux aussi une place  importante dans le roman, c’est pourquoi le grincement d’un plancher, le bruissement d’une feuille tout comme la répercussion de l’onde du lac sur l’eau impactent inlassablement l’humeur des personnages. J’ai ainsi aimé le rôle que jouait la musique pour rappeler les souvenirs enfouis de ses personnages abîmés par la vie. Ces protagonistes insaisissables sont fascinants et l’adoration plus que l’amour qui unit Kaoru à Nitta est bouleversante. 

Les pique-niques au bord de l’eau, les balades sans but dans la forêt, ces instants de bonheur fugace sont ici admirablement bien rendus. L’autrice pose également un regard tendre sur les animaux et en particulier sur Dona, ce chien vieillissant, avili par la maladie et qui a lui aussi un rôle important à jouer dans l’équilibre de cet étrange équipage.

Enfin, j’ai trouvé ce portrait de femme en mal d’amour que dépeint avec finesse Yôko Ogawa, tout simplement poignant. Incontestablement un beau livre, une énigme aux vertus étrangement apaisantes, qui nous hante même après avoir tourné la dernière page.

En bref : un roman complexe sur le pouvoir des liens amoureux, triste et un tantinet désespérant mais tellement beau. Une belle découverte qui m’a rappelé par certains aspects l’atmosphère poétique et mystérieuse du Mur invisible de Marlen Haushofer …. J’y ai ressenti les mêmes sensations étranges, cette douceur à la fois mélancolique et ensorcelante. On a parfois presque l’impression d’entendre la forêt nous murmurer ses secrets… 

Une douce lecture nipponne qui vient clôturer en beauté le challenge Un mois au Japon, et qui introduit parfaitement bien le Challenge Cottagecore que je viens tout juste d’amorcer en s’inscrivant dans les catégories : Retour aux sources et Rêveries au bord de l’eau

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9 commentaires pour Les tendres plaintes de Yôko Ogawa

  1. Chicky Poo dit :

    Les œuvres japonaises m’intriguent souvent beaucoup mais je dois dire que je n’arrive pas à me lance, sans vraiment savoir ce qui me retient.

  2. PatiVore dit :

    Je n’ai pas lu ce roman de Yôko Ogawa mais plusieurs autres titres au fil des années. Ses romans courts comme La piscine, La grossesse, Les abeilles ou L’annulaire sont surprenants ! Mais mes romans préférés sont La formule préférée du professeur (2003) et Petits oiseaux (2012), les as-tu lus ? Quant au Mur invisible de Marlen Haushofer, j’ai beaucoup entendu parler de ce roman que je n’ai pas lu (peut-être un jour) mais j’ai vu le film qui m’a impressionnée 🙂

    • missycornish dit :

      Je n’ai pas lu d’autres romans de Yôko Ogawa mais c’est certain j’en lirai d’autres. J’aimerais beaucoup lire en effet La formule préférée du professeur et le mur invisible était un magnifique roman. Ça m’a bouleversé.

  3. rachel dit :

    Et bin j’avais adore ce roman, mais il m’a laisse quelques impressions assez bizarres….cette volonte de detruire l’autre couple…mais comme d’habitude une grande ecriture de Yoko Ogawa…;)

  4. Maggie dit :

    Je n’aime pas Ogawa mais j’aime beaucoup le mur invisible. Je me laiserai peut être tentée

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