Les déracinés de Catherine Bardon

Attention coup de coeur !

Dans le cadre du book club, j’ai dernièrement fait l’acquisition de ce roman magnifique. L’une de mes copines du club l’avait grandement apprécié, c’est pourquoi j’ai délaissé toutes mes lectures du moment pour me plonger complètement dans ce premier tome, celui d’une saga familiale déjà fort prometteuse ! Les déracinés conte l’incroyable aventure humaine d’une petite famille juive et bourgeoise d’origine autrichienne qui, pour fuir le nazisme galopant en Europe, s’embarque dans un voyage fou à l’autre bout du globe et atterrit malgré elle en République dominicaine où elle doit monter un Kibboutz (une exploitation agricole communautaire)… 

L’histoire débute de ce fait à l’aube de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 30. La première partie du roman suit l’effondrement progressif de l’Autriche et de sa capitale Vienne, cette ville lumière, noyau intellectuel de l’Europe. Almah et Wilhelm vivent le parfait amour, leur avenir semble tout écrit. Elle deviendra dentiste, quant à lui, il est promis à une brillante carrière de journaliste. Tous deux mènent une petite vie bourgeoise de bohême et observent la nazification de leur pays d’un œil distant. Ils ne se sentent pas vraiment concernés par la traque des juifs qui sont de plus en plus traités comme des pestiférés et mis au ban de la société autrichienne. Le couple appartient avant tout à une communauté de juifs assimilés, ils ne sont en effet pas vraiment pratiquants (ils ne parlent d’ailleurs pas l’hébreu comme leurs pairs) et refusent de circoncire leur propre fils pour satisfaire les coutumes ancestrales de leurs parents, qu’ils jugent particulièrement barbares. Ils célèbrent même Noël et ne dérogent jamais à la tradition du sapin. En somme, ils se considèrent avant tout autrichiens plutôt que juifs… Et pourtant l’Histoire se chargera de leur rappeler leurs origines. 

     En lisant cette œuvre foisonnante , j’ai eu l’impression de lire deux romans combinés en un seul tant les événements et bouleversements de ce livre sont multiples et riches. J’ai retrouvé dans la première partie une atmosphère romantique et désespérante analogue aux œuvres majeures de Stefan Zweig. L’aura de ce grand romancier est ainsi présente à chaque page, son suicide est par ailleurs suivi de prêt par le personnage de Wilhem qui voit l’écrivain comme son mentor. Les premiers chapitres sont particulièrement denses, un nombre important de termes allemands sont employés au fil de l’histoire, ce qui pourrait de prime abord déstabiliser un lecteur peu aguerri. Toutefois, l’écriture limpide de l’auteure rend cette lecture somme toute prenante.

L’atmosphère demeure dans la première partie assez oppressante puisque l’on suit les méandres de ce couple qui décidera trop tardivement de quitter son pays pour tenter d’échapper à la Shoah. Le couple est d’abord balloté d’un camp de déportation à un autre (Almah et Wilhelm resteront plus d’un an en Suisse à vivre et survivre dans des conditions spartiates) avant finalement de pouvoir arriver à bon port. 

J’ai découvert avec effroi que si certains juifs avaient pu fuir l’horreur des camps de concentration, ils n’étaient pas non plus les bienvenus à l’étranger, et étaient refoulés d’un pays à l’autre. Il existait, en effet, un quota de juifs autorisé pour chaque nation, ce que j’ignorais. Pour pouvoir obtenir un visa, il fallait pouvoir payer le prix fort des tarifs de contrebande, et beaucoup d’entre eux étaient malheureusement souvent victimes de malhonnêteté, et des fameux profiteurs de guerre qui n’hésitaient pas à les déposséder de tous leurs bien pour se remplir les poches. Quelle tristesse de voir nos deux héros vendrent jusqu’à leurs dernières toilettes pour pouvoir obtenir une éventuelle porte de sortie…

La seconde partie du roman prend un tournant on ne peut plus surprenant ; des ténèbres jaillit finalement une lumière et le jeune couple, à peine débarqués en Amérique, est ainsi la victime d’une arnaque et se trouve contraint à rebrousser chemin. Les visas se révèlent être en effet des faux.Wilhelm et Almah ont alors le choix entre retourner en Europe pour rejoindre à nouveau un camp de déportation où ils auront de fortes chances d’y moisir pendant plusieurs mois avant d’être inexorablement envoyé dans un camp de concentration pour être exterminés ; ou bien rejoindre une communauté d’illuminés à Sosua, en République dominicaine, pour bâtir un kibboutz, une idée farfelue de la “Joint », une organisation humanitaire chargée de protéger les juifs. On découvre finalement que ce projet n’a rien d’innocent, la communauté sert avant tout de cobayes pour la réalisation d’un kibboutz gigantesque en vue de la création de l’État juif en Palestine. 

   J’ai particulièrement aimé cette partie du roman car par certains aspects j’y ai retrouvé l’ambiance des expatriés que relatait ma grand-mère dans ses journaux intimes à Madagascar (qui faillit bien devenir une colonie de peuplement juif). Les personnages évoluent dans un univers suspendu dans le temps. Les jours s’égrènent avec lenteur, la touffeur du climat est amollissante. Je ne connaissais rien pour ainsi dire de l’histoire des Caraïbes.

En 1938, durant la conférence d’Evian organisée par les Américains, trente-deux pays sont conviés pour décider du sort des réfugiés juifs, or, aucun ne souhaite vraiment leur venir en aide (quelle honte et quel gâchis de pertes humaines !), la France incluse… Seul un petit pays perdu au milieu des mers des Antilles répondra à leur appel. Rafel Trujillo, un dictateur atteint de mégalomanie, leur propose en effet un refuge sur son île dominicaine. Ce mulâtre raciste voit l’opportunité de se refaire une réputation d’homme charitable en s’attirant les bonnes grâces de l’Amérique qui lui reproche le génocide à peine dissimulé de 30 000 Haïtiens. Il pense aussi par la même occasion pouvoir « blanchir » un peu plus sa population qu’il juge trop noire et marquée par le métissage. 

Quelle histoire incroyable tout de même ! Ce roman formidable aux accents de robinsonnade est étonnamment ambitieux. J’ai été happée dès les premières pages par ce récit. Si les événements semblent parfois rocambolesques, cette épopée extraordinaire reste tout de même réaliste car elle s’appuie sur des faits véridiques, bien que les personnages soient fictifs (au milieu du livre, l’auteure a pris soin d’ajouter de vieux clichés des habitants et du lieu pris sur le vif dans les années 30). Ainsi donc, il y a bel et bien eu des pionniers juifs envoyés en République dominicaine pour établir un kibboutz. La romancière aurait d’ailleurs rencontré l’un de ces premiers réfugiés sur l’île qui lui aurait conté l’histoire de sa famille lors de son arrivée en 1939. 

En bref: Pour conclure, ce roman nous transporte, c’est un pur chef-d’œuvre. Un témoignage magnifique et bouleversant. La romancière  Catherine Bardon fait revivre avec maestria un pan méconnu de l’histoire de l’exode juif. Plus de 900 000 juifs ont par ailleurs fui leur patrie originelle pour échapper à l’obscurantisme du nazisme. L’Autriche qui comptait un nombre incalculable de romanciers et d’artistes brillants a subi une véritable holocauste intellectuel. Les deux héros, apatrides,  de ce premier tome représentent bien cette élite contrainte de se réinventer en tant qu’exilés… Si j’ai particulièrement aimé le personnage d’Almah, c’est par ce qu’à mon sen, elle est la vraie héroïne de cette histoire, une femme extrêmement féminine et pourtant féministe, à la capacité d’adaptation phénoménale et une âme pure ; j’ai en revanche moyennement réussi à m’attacher à Wilhem trop ancré dans le passé et parfois trop pessimiste à mon goût.

Certes, le ton de ce roman demeure assez triste, mais malgré l’ombre persistante de la Shoah, les enfants de cette nouvelle génération de réfugiés juifs grandiront et s’épanouiront dans un endroit idyllique.  Loin du souvenir effroyable des camps de concentration, ils parviendront à faire le deuil de leur nation d’origine sans toutefois renier leur identité et trouveront enfin leur place en cultivant leur propre terre ailleurs, car comme le dit si bien Almah (un prénom qui lui va si bien), cette vieille âme qui est la sagesse incarnée: “sans racine, on n’est qu’une ombre” … Une belle leçon de vie à méditer !

Cet article a été publié dans littérature française, Roman d'aventure, roman historique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Les déracinés de Catherine Bardon

  1. Heureuse que ta lecture t’ait autant enthousiasmée. Le thème ne m’attire pas trop a priori mais si l’occasion se présente… Bon mercredi ! ^_^

  2. Marjorie de Bazouges dit :

    Ah les vieilles âmes…. Cela me donne envie de relire et revoir Exodus.
    Je crois que je vais le mettre sur ma Pal qui continue à monter monter monter 😁

  3. rachel dit :

    J’avais connu ce traffic avec les juifs de cuba et l’ecrivain Leonardo Padura…vraiment vraiment pas beau….Bref cela doit etre tout un livre a connaitre…et tu donnes vraiment envie

  4. missycornish dit :

    Coucou ! J’ai acheté le second tome : l’américaine. Je compte le lire rapidement. J’ai hâte de connaître la suite j’espère qu’elle sera à la hauteur du premier. C’était vraiment une belle découverte. J’ai eu du mal à me replonger dans un autre roman.

  5. dlcb26 dit :

    coucou. l’auteure a écrit la suite de l’histoire : celle de Ruth, en 3 tomes je crois …

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