Dans la forêt de Jean Hegland

9782351786444_1_75A la lisière de la forêt, Nell et Eva, deux jeunes sœurs que tout oppose, se retrouvent du jour au lendemain isolées dans leur demeure familiale. Leur monde si familier a vacillé à la suite de l’effondrement de la société. Pour survivre, les deux jeunes filles n’ont d’autre choix que de renoncer à leurs rêves respectifs, matérialistes et vains (l’une aspirait à devenir une grande ballerine, l’autre avait pour projet d’intégrer Harvard), ainsi qu’au confort rassurant de leur existence moderne réglée comme du papier à musique. Mais leurs ambitions seront fatalement balayées à mesure que leur monde s’effrite autour d’elles pour finir réduit à une peau de chagrin. 

Elles tenteront avec résilience de faire face à ce désastre humain, le déclin de leur civilisation qui bouleversera leurs convictions les plus profondes et les forcera à remettre en question leur mode de vie tout comme leur rapport à la nature…  

Comme j’ai aimé ce beau roman d’anticipation à la fois sombre et lumineux. Ayant lu il y a deux ans le formidable livre Le mur invisible, un pur chef-d’œuvre d’écriture, sublime de Marlene Haushofer (ma chronique ici) qui reprend des thématiques analogues, comme l’importance de la sauvegarde de la planète et de sa faune, la place essentielle de la femme dans l’avenir du monde et l’épuisement des ressources naturelles de la terre, l’œuvre de Jean Hegland ne pouvait que m’interpeller. On notera que les deux écrivaines font toutes deux preuves d’une grande sensibilité dans leur écriture. Publié en 1996, Dans la forêt fait aussi étrangement écho à notre actualité et se révèle plutôt visionnaire à l’heure où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité depuis 2019, on évoque désormais officiellement la dette écologique de l’homme (le fameux Dépassement) de plus en plus importante chaque année. Les ressources naturelles s’épuisent trop vite et le futur de l’humanité semble de ce fait s’assombrir davantage à mesure que le temps passe. 

Jean Hegland est convaincue que la société de consommation ne pourra irrévocablement pas nous sauver d’une quelconque crise, qu’elle soit humanitaire, économique ou sociale. Le matérialisme freine ainsi les deux sœurs de ce roman qui s’accrochent éperdument à leur passé et leur existence bien rangée et aseptisée. L’abandon de ces futilités capitalistes sera finalement leur véritable salut, la seule façon pour elles deux de survivre dans les bois en utilisant leurs ressources (plantes comestibles, animaux). Jean Hegland fait un éloge puissant et magnifique de la nature qui m’a bouleversée. J’ai d’ailleurs noté de très beaux passages, des scènes éprouvantes et émouvantes dont je garde encore une certaine mélancolie. 

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Je me suis bien évidemment attachée à ces deux protagonistes féminins car l’auteure réussit avec brio à portraiturer ces deux héroïnes différentes mais pourtant complémentaires. Eva, cette ballerine rêveuse et passionnée, n’a que faire du futur, elle se consume et consomme tout ce qui l’entoure sans se préoccuper des conséquences. Elle engloutit tout ce qui se trouve sur son passage et danse au nom de son art jusqu’à faire saigner ses pieds meurtris. Cette danseuse aux troubles obsessionnels m’a mise cependant profondément mal à l’aise. Sa passion dévorante pour la danse la rend presque parfois froide et inhumaine. Je lui ai préféré la narratrice, Nell, qui, quant à elle, est bien plus raisonnable et raisonnée. Cette dernière anticipe et s’inquiète toujours du futur. Elle observe et dissèque constamment son environnement à la manière d’une anthropologue et puise sa connaissance du monde dans ses lectures, son principal savoir provient d’ailleurs de la bibliothèque de ses parents. La relation qu’entretiennent Nell et Eva est également déconcertante car leur amour indéfectible frise parfois l’inceste… Un aspect du livre qui m’a un tantinet déplu dans la construction de l’intrigue et m’a quelque peu déroutée… 

Attention spoiler! 

Ce petit point noir dans ce roman a en effet quelque peu terni cette lecture formidable qui aurait pu être un immense coup de cœur. L’auteure a tenté de sortir des sentiers battus en incluant un passage “queer” un brin dérangeant où les deux sœurs dans un accès de désespoir à la suite du viol d’Eva (par un illustre inconnu), s’ébattent dans la forêt pour exprimer leur complicité mutuelle. Cette relation étrange entre elles qui est teintée de saphisme m’a laissée quelque peu songeuse et gênée (d’autant plus que j’ai ironiquement offert en cadeau le roman d’anticipation à ma propre sœur, cela m’apprendra à ne pas l’avoir lu au préalable). A quoi pouvait bien servir ce passage? Était-ce pour illustrer la chute tout comme la déchéance de la civilisation humaine et de ses principes moraux? Sans interdit, l’Homme, (ou en l’occurrence ici la femme), devient-il enfin libre en aimant sans aucune entrave la personne de son choix? L’acte sexuel, dès lors dépossédé de tout tabous, devient-il un rituel pur et innocent? Au risque de faire de la philosophie de bac à sable, j’abandonne toute analyse sur ce sujet. En toute subjectivité, cet épisode est à mes yeux clairement incestueux et s’est révélé de mauvais goût (« cringe » comme disent les anglo-saxons…). L’auteure ne devait être guère plus convaincue que cela, car elle n’y a consacré qu’un paragraphe bancal (et assez mal écrit) comme si ce passage intimiste avait été ajouté à la dernière minute au manuscrit… Cette scène inutile est quelque peu dissonante en comparaison du reste du roman qui est extrêmement bien rythmé malgré la lenteur des événements consignés dans le journal de Nell, la narratrice.

Fin du spoiler.

Qu’à cela ne tienne, j’ai lu ce livre avec voracité. Si leur routine est de ce fait bouleversée par l’effondrement de l’humanité, ce changement cataclysmique provoque finalement une forme d’exaltation, une aventure est sur le point de chambouler le quotidien de ces deux jeunes filles. Leur résilience force au fil des pages l’admiration, ce sont les vestiges de leur éducation qui les sauvera, ayant toutes deux vécu dans la bulle protectrice de leur maison et ayant eu comme professeurs leurs propres parents. La romancière semble privilégier l’éducation à la maison à la scolarité traditionnelle. Nell et Eva ont en effet tiré de cette expérience formatrice, l’autonomie. La simplicité de leur vie deviendra une force et non une faiblesse comme on pourrait pourtant l’imaginer. A la suite de la mort de leurs deux parents, les demoiselles devront faire preuve d’un courage exemplaire tout comme d’une résilience inébranlable. Les conditions seront rudes et les rencontres souvent létales pour les deux jeunes filles mais la nature demeurera leur principal refuge… 

postmanPar certains moments, j’ai retrouvé dans cette lecture méditative, l’ambiance pessimiste du film apocalyptique, dur bien que réaliste et crédible de The Postman avec Kevin Costner, que j’avais visionné il y a de nombreuses années, et qui m’avait laissé un souvenir impérissable. On y retrouve le même désespoir, la même mélancolie tout comme l’impression désagréable de suffoquer. Nell et Eva sont elles aussi confrontées à la fin de leur monde. Une terrible infection semble sévir, est-ce une nouvelle sorte de méningite? (ou Covid…)? Même les antibiotiques ne peuvent en venir à bout. On évoque aussi des coupures d’électricité de prime abord sporadiques puis de en plus fréquentes à mesure que la population se retrouve décimée par un étrange mal. Hébétées, nos héroïnes ne comprendront pas tout de suite que leur sort est irrévocablement scellé. Pendant ce temps, les guerres successives affaiblissent les régimes en place, déstabilisant peu à peu l’économie du pays. Les pénuries deviennent monnaie courante. Tout cela ne vous rappelle rien? … Vivons-nous déjà en pleine science-fiction? Le capitalisme est-il à bout de souffle et sommes-nous à l’aube d’un revirement drastique de notre mode de vie?… Cette lecture s’est révélée franchement perturbante.

Pour conclure enfin, si le souvenir du roman magnifique Le mur invisible (publié en 1963) revenait toujours en transfert, Dans la forêt, très inspiré, complète parfaitement l’œuvre romantique allemande désespérante de Marlene Haushofer, bien servie par son écriture. Il émane pourtant de cette curieuse robinsonnade, à l’atmosphère lourde et pesante, un espoir, celui de pouvoir s’ancrer dans la vie et de faire perdurer l’Homme coûte que coûte malgré son avenir incertain… Cette fable écologique et féministe est donc saisissante. Je compte bien la relire un jour.

Un dernier mot sur l’adaptation du livre à l’écran : un film a priori fidèle de ce best-seller américain a vu le jour en 2015 mais est passé presque inaperçu. Il aurait reçu un accueil plutôt froid des critiques. Il me tarde d’y jeter un coup d’œil à mon tour pour me faire mon propre avis. Voici la bande-annonce :

Cet article a été publié dans La littérature fait son cinéma, Littérature américaine, Science-fiction. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

19 commentaires pour Dans la forêt de Jean Hegland

  1. Hilde dit :

    J’ai beaucoup aimé, c’est vrai qu’il y a de très beaux passages. J’avoue que ça me plairait de me procurer l’adaptation BD. 🙂

  2. Chicky Poo dit :

    Je suis tentée, mais en même temps, chaque fois que j’ai essayé un roman publié chez Gallmeister, j’ai décroché, à croire que ce n’est pas fait pour moi… A voir donc !

  3. alexmotmots dit :

    Une lecture que l’on n’oublie pas. Comme toi, ce lien parfois incestueux m’a gêné.

    • missycornish dit :

      Ah je suis rassurée de savoir que je n’étais pas la seule à le penser. J’ai lu beaucoup de critiques depuis et je n’ai rien vu concernant ce passage. Pourtant, c’était vraiment bizarre.

  4. Coucou !! Je me souviens avoir aimé ce roman de J. Hegland ! Bon dimanche 😉

  5. rachel dit :

    Oh tout un livre qui semble bien sensible….peut-etre a lire….ouii

  6. cora85 dit :

    Je vais essayer de le trouver, car j’aime beaucoup ce genre de sujet.
    Je ne raffole pas non plus des relations incestueuses, ah, ah !
    Bon dimanche !

    • missycornish dit :

      Oui c’était un peu bizarre ça. Je pense que l’auteure pensait faire une scène poétique hors du temps mais moi ça m’a mise mal à l’aise. Ma sœur était bizarre quand je lui offert le livre, en plus je lui ai dit que le pitsch me rappelait notre relation. La honte hihi, j’avais pas compris pourquoi elle me demandait si je l’avais lu…

  7. Marjorie de Bazouges dit :

    Les sujets sur ce thème foisonnent ! J’avoue qu’en ce me concerne le féminisme à outrance fini par m’ennuyer… Je passerai donc mon tour.

    • missycornish dit :

      J’ai quand même préféré Le mur invisible même j’ai lu quasiment d’une traite Dans la forêt. Il est malgré tout très dérangeant. J’ai commencé le film et ce n’est pas terrible malheureusement, c’est trop lent. Difficile finalement de transposer le livre à l’écran.

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