Filles de mer

R (3)Années 40.

Au sud de la Corée, sur l’île de Jeju, vivent Hana et sa sœur Emi, dans la communauté de « Haenyeo », des femmes qui font vivre le ménage de la famille, en plongeant en apnée dans les fonds sous-marins pour pêcher du poisson. Un jour où Hana, à peine seize ans, plonge en mer tandis que sa sœur cadette l’attend sur le rivage comme de coutume, elle aperçoit un soldat japonais se dirigeant droit sur Emi. Les deux filles connaissent les dangers de se retrouver seules aux côtés d’un soldat japonais, leur mère les a, en effet, maintes fois averties des risques encourus. De nombreuses filles ont disparu suite à une rencontre funeste, sans laisser aucune trace de leur passage. Qu’est-il donc arrivé à ces pauvres malheureuses? Hana, pour sauver sa sœur des griffes de ce soldat japonais malhonnête et intéressé, est à son tour emmenée de force loin des siens. Elle découvrira le triste sort réservé à ces oubliées de L’Histoire, et en particulier le dur labeur de ces filles de réconfort, des esclaves sexuelles triées sur le volet pour assouvir les désirs insatiables des soldats de l’empire nippon, qui viennent envahir les bordels clandestins avant d’affronter le combat… Hana, forte et déterminée, tentera coûte que coûte de retrouver sa petite sœur Emi, qu’elle aime d’un amour indéfectible. Son souvenir sera sa force pour supporter sa condition effroyable …

La semaine dernière, j’ai déniché chez un bouquiniste une copie de ce roman âpre relatant la destinée funeste d’Hana, une jeune fille de “délassement” en Mandchourie. Je n’avais jamais entendu parler de ce pan terrible de l’Histoire coréenne où des jeunes filles et femmes, même parfois mariées, étaient kidnappées pour être ensuite transférées dans des bordels japonais dans le but de “servir noblement” la nation japonaise (les Coréens ayant été sous la domination japonaise pendant plusieurs siècles). Leur identité était volontairement gommée afin qu’on ne puisse retrouver aucune trace de leur existence. Elles étaient transportées dans des camions comme du bétail la nuit vers des destinations inconnues. Torturées, malmenées, et violées quotidiennement, beaucoup d’entre elles n’ont pas survécu au voyage. Les soldats japonais impitoyables jetaient leur dépouille dans de vulgaires fosses communes qu’ils creusaient au bord des routes. En tant qu’occidentaux, on a du mal à imaginer le calvaire que ces filles ont vécu durant la seconde guerre mondiale pour maintenir une tradition de droit de cuissage écoeurante, semblant tout droit sortie d’une époque moyenâgeuse obscure. Il semblerait que quelque 200 000 femmes asiatiques et européennes aient été contraintes de se prostituer durant cette époque. Quelle horreur !

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Filles de délassement coréennes en 1943

Autant l’avouer sans détour, ce roman est particulièrement dur. Certaines scènes sont par ailleurs d’une brutalité extraordinaire. Sans oeillères ni voyeurisme, l’auteure américaine d’origine coréenne, Mary Lynn Bracht, décrit l’abominable vérité. On en ressort glacé et choqué qu’une telle tradition ait pu être entretenue si longtemps sans que personne n’y trouve à redire. Ce passé tumultueux demeure encore un point diplomatique très sensible entre le Japon et la Corée du sud. Ces deux nations n’arrivent toujours pas vraiment à faire table rase du passé, mais peut-on vraiment en vouloir aux coréens qui ont été longtemps traités comme des pestiférés sous l’occupation nippone? Le destin de ces femmes de réconfort fait depuis longtemps polémique. Ces femmes qui travaillaient d’arrache-pied chaque jour dans des maisons closes, usées jusqu’à la corde, n’ont pas toujours eu la reconnaissance qu’elles méritaient. Le Japon a d’ailleurs nié leur existence pendant presqu’un siècle…

Ce trafic humain, sombre et déplorable, ne s’étendra pas seulement aux coréennes mais bien à l’ensemble de l’Asie durant les années 40. Une Hollandaise et son témoignage glaçant ébranlera l’Occident. Peu à peu, les femmes victimes de sévices prendront finalement la parole. Depuis 1992, des femmes venues du monde entier viennent manifester pour reconnaître ce passé trouble devant l’ambassade du Japon à Séoul. En 2011, une statue d’une fille de réconfort a même été érigée. Elle symbolise aujourd’hui cette lutte constante pour entretenir la mémoire de ces prostituées, victimes de guerre. 

Aujourd’hui, 46 femmes encore vivantes (à l’heure où le livre a paru) ont été indemnisées par le gouvernement japonais qui n’ont eu d’autres choix que de plier face aux récriminations et aux protestations des manifestants de tous horizons, toujours plus nombreux chaque année. La Corée du sud ayant été une société patriarcale, celles qui s’en sont sorties se sont longtemps tues car elles craignaient de déshonorer leur famille en dévoilant la vérité. Fort heureusement, les mentalités ont changé et ont quelque peu évolué. Les langues se sont déliées !

 

R (4)

Malgré quelques faiblesses d’écriture dans le développement des personnages parfois trop superficiels, ce roman aussi captivant que dépaysant, a su traiter avec brio la question de la résilience humaine, et rappelle par de nombreux aspects Pachinko (ma chronique ici). Si j’ai particulièrement aimé ce témoignage historique passionnant, j’ai toutefois trouvé quelques longueurs dans les derniers chapitres un brin trop sombres et pessimistes à mon goût. On a l’impression désagréable d’être nous aussi maintenus en apnée d’un bout à l’autre du roman, comme asphyxiés par ces événements. J’ai refermé le livre, soulagée d’en avoir enfin fini avec cette époque glauque où il ne semble y avoir que très peu d’échappatoires pour les femmes, toujours sous la coupe d’un homme malveillant et violent. Une chose est certaine, cette lecture, un roman sur l’importance de la mémoire, ne laisse pas indifférent… Ainsi donc si la tension monte crescendo nous incitant à faire défiler les pages, le dénouement arrive cependant comme une bénédiction. 

D’ailleurs, ce dénouement plutôt optimiste en comparaison du reste du roman demeure selon moi un peu trop édulcoré et finalement peu convaincant, comme si la romancière elle-même doutait  véritablement d’une possible issue pour ces femmes données en pâture à ces soldats sanguinaires et barbares, dénués d’empathie. Elle écrit d’ailleurs dans les dernières pages comme pour justifier son choix d’écriture :

“Durant l’écriture de ce livre, je suis tombée amoureuse d’Hana qui pour moi, incarnait toutes ces femmes et victimes de ce sort. Je ne pouvais pas la laisser mourir (…). Certes, ses chances de survie étaient minces, mais la fin que j’ai choisie est celle que je souhaitais à Hana et aux autres filles qui ont vécu le même calvaire”.

J’ai également trouvé que certains passages de l’intrigue manquaient cruellement de profondeur psychologique ; ou peut-être sont-ce les sentiments qui sont toujours enfouis derrière un carcan de froideur propre à la culture coréenne très pudique, qui m’ont quelque peu désarçonnée ; toujours est-il que le roman souffre  à mon sens, tout comme je l’avais déjà remarqué en lisant Pachinko, d’une expression des émotions parfois un peu trop lisse.

En outre, le personnage de Morimoto, ce soldat barbare et impitoyable qui fait subir d’innombrables tortures à notre héroïne et qui campe le “vilain” principal de l’histoire, m’a paru parfois un peu trop caricatural. Il est totalement dénué de complexité dans l’ébauche de son caractère. On s’interroge sur les raisons qui le poussent à traquer inlassablement Hana comme une vulgaire proie au fil des pages. Pourquoi elle et pas une autre? La poursuite dans les steppes en Mongolie à la fin du roman plus romanesque que l’ensemble du livre est bancale et trop convenue.

En bref : sans être un bijou d’écriture (le style étant souvent répétitif), ce roman passionnant est néanmoins admirablement documenté.

On retiendra surtout finalement, la peinture  émouvante du portrait saisissant de ces deux sœurs et de l’amour qui les unit malgré leur séparation déchirante et leurs destins brisés.

Reste que, Filles de la mer, cette lecture sombre et un tantinet trop pessimiste à mon goût, à la portée universelle, m’a quelque peu plombée.

En bref: une lecture certes passionnante et fort instructive sur les atrocités dont les Japonais furent responsables en Extrême-Orient au cours de la Seconde Guerre Mondiale, mais dont l’intensité et la violence ne vous laisseront sans-doute pas insensibles. 

Une nouvelle contribution au challenge Un mois au Japon. Mieux vaut tard que jamais!

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21 commentaires pour Filles de mer

  1. Oh ça semble en effet un roman assez fort !

  2. alexmotamots dit :

    Dommage pour les faiblesses littéraires car le sujet est un grand sujet historique;

  3. Chicky Poo dit :

    Décidément, nos goûts en matière de livres sont souvent drôlement éloignés ! 😉 Le sujet peut être intéressant, mais je suis terriblement hermétique à ce genre de roman… Peut-être un jour, sait-on jamais, les goûts changent !

    • missycornish dit :

      Ah zut! Ceci dit. Ce n’est pas habituellement le genre de roman que je lis. J’ai tenté autre chose. C’était en tout cas intéressant. 😉 Que lis-tu en ce moment ? Moi je suis revenue à mes sujets de prédilection : la littérature britannique.

  4. Homesweetread dit :

    C’est un excellent article ! Ça fait 3 fois que je passe en librairie, que je le prends, puis que je le repose en hésitant. La prochaine fois, il repart avec moi !

  5. Marjorie de Bazouges dit :

    Triste sort que celui de ces jeunes femmes, mais encore plus Triste de savoir que partout sur la planète aujourd’hui cela continue encore et encore….
    Je ne lirai pas ce livre.

  6. rachel dit :

    Oh oui les filles de confort restent un sujet a connaitre et a reconnaitre…la societe japonaise n’est pas tout a fait lisse….

  7. Steven dit :

    Malgré une fin assez peu en raccord et les quelques autres défauts présent, ce récit doit être des plus émouvant à lire ! Je me le note et te remercie pour cette découverte 😉

    • missycornish dit :

      Oui Steven c’est un bon livre. La fin demeure plus romanesque que le reste du livre qui fait davantage penser à un roman historique. Mais oui c’est un roman déchirant très intéressant. Je suis tout de même contente de l’avoir découvert.

  8. Kiona dit :

    Excellent article. Merci, je partage sur facebook. Bonne soirée***

On papote?

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