Une année studieuse/ Le redoutable

Ayant eu plus de temps libre ces temps-ci, j’ai décidé de dépoussiérer ma bibliothèque pour effectuer un grand ménage de printemps et d’attaquer par la même occasion ma copieuse pile de livres, qui ne cesse de grossir au fil des ans. Je lorgnais cette lecture depuis un moment déjà, et il était donc grand temps de m’y attaquer. J’avais fait l’acquisition de ce roman autobiographique après avoir visionné le film Le Mépris de Godard lorsque je m’étais soudainement prise d’intérêt pour son univers cinématographique éparpillé qui, je dois bien l’admettre, m’intrigue toujours autant qu’il me fascine. Ce cinéaste insaisissable me laisse encore aujourd’hui songeuse… Est-il un pur géni visionnaire et incompris ou un vulgaire bobo snobinard ? Il faut bien l’admettre, lorsqu’on évoque son art, les avis sont souvent partagés.

L’écrivaine Anne Wiazemski qui épousa Godard en secondes noces en 1967, et fut l’héroïne prérévolutionnaire du film très controversé et sifflé par la critique, La chinoise, romance ici ses mémoires de jeunesse et notamment leur rencontre amoureuse, une idylle qui la marquera à tout jamais et qui sera le tremplin d’une carrière flamboyante d’abord en tant qu’actrice puis en tant qu’écrivaine. La romancière dépeint ainsi sans œillères mais avec beaucoup de tendresse, ce cinéaste fantasque tout comme son quotidien torturé. L’auteure égrène de ce fait ses souvenirs et revient plus particulièrement sur un tournant majeur de sa vie, en 1966, lorsqu’elle écrivit à Godard, récemment divorcé d’Anna Karina, après avoir terminé le film d’André Bresson, Au hasard Balthazar.  Emu par sa candeur, le cinéaste succombera au charme de cette jeune demoiselle au physique prépubère mais cette idylle sera, de prime abord, pourtant perçue d’un mauvais œil par son entourage. Sous la coupe de l’autorité familiale et en particulier de son grand-père écrivain un tantinet tyrannique, personnage littéraire illustre et intransigeant qui n’est autre que François Mauriac, la jeune fille en fleur se doit de montrer patte blanche. Sa mère redoute par ailleurs que sa fille « découche » avec un homme d’âge mûr, l’ultime embarras pour cette famille bourgeoise respectable sous tous abords. Anne Wiazemski, au grand dam de la sphère familiale n’en fera qu’à sa tête, et elle épousera malgré tout Godard qui la métamorphosera en petite marionnette malléable et docile à souhait.

Je vous avoue, lecteurs, que cet aspect de la personnalité trop conciliante de la narratrice m’a fortement agacée. J’ai moyennement aimé ce personnage de femme enfant soumise qui se plie inlassablement aux caprices de cet homme caractériel, un véritable pervers narcissique souvent cruel voire même sadique. L’artiste lunatique et existentialiste de dix-sept ans son aîné, sorte de pygmalion toxique invivable, la forge à son image, décide du choix de ses lectures tout comme du sort de sa carrière artistique. A l’instar de l’héroïne de Rebecca, la narratrice, au fond bien trop jeune et frêle, se sent aliénée et dominée. Tout comme le fantôme de Rebecca, l’ombre d’Anna Karina, la première épouse, actrice talentueuse de renom, continue de planer sur son couple. L’auteure évoque d’ailleurs souvent au fil des pages avec une pointe d’envie et d’admiration pourtant toujours respectueuse cette « merveilleuse actrice », se sentant toujours éclipsée par le talent écrasant et la beauté mystique de cette vedette du cinéma. Eprise de philosophie, étudiante plutôt médiocre et dilettante, au rattrapage du Bac, la jeune Anne accèdera cependant grâce à son compagnon abusif au cercle très fermé et huppé des cinéastes de son temps ayant le vent en poupe (Truffaut en autre avec qui elle se liera d’amitié).

Même si cette lecture fut plaisante et instructive, m’ayant permis de découvrir un pan de la vie intime de ce cinéaste brumeux, j’ai trouvé les derniers chapitres peu intéressants et un tantinet longuets… Par ailleurs, la partie consacrée au tournage chaotique du film controversé La chinoise m’a même plutôt ennuyée. Si le roman se focalise de prime abord sur l’éducation sentimentale douloureuse de la romancière, les dernières pages sont pour leur part dédiées au tournant de la carrière artistique pour le moins chaotique de Godard tout comme à sa remise en question politique, annonciatrice de sa descente aux enfers lorsque par une étrange lubie, ce cinéaste se lancera de façon paradoxale dans une lutte pseudo-communiste, et décidera de rejeter le cinéma traditionnel sous sa forme conventionnelle qui l’avait pourtant projeté sous les feux de la rampe… Anne Wiazemski finira tout de même par se défaire de l’emprise nocive de Jean-Luc Godard, mais son arrogance, sa suffisance sonneront malheureusement le glas de cette entente fragile et causeront sa chute.  L’écrivaine finira par mettre un terme à leur relation pour cause de « désaccord artistique ».

Pour conclure, si cette lecture m’a plutôt plu, je n’ai pourtant pas éprouvé l’envie de lire le second volet, Une année après. J’ai cependant visionné son adaptation cinématographique très cynique de Michel Hazanavicius, un réalisateur que j’apprécie grandement après avoir découvert la saga comique et décalée d’OSS 117. Le cinéaste immortalise ici avec panache la personnalité excessive de Godard dans sa parodie burlesque Le Redoutable, qui prend pour toile de fond Mai 68. Anne Wiazemski aurait d’ailleurs adoubé cette adaptation libre et loufoque. Le réalisateur populaire démystifie le cinéaste souvent trop verbeux pour le réduire à une peau de chagrin, un projet fou et un peu culotté qui m’a tout de suite séduite. Il se moque également avec malice des idées fumeuses pseudo-maoïstes ou marxistes de Godard. J’ai trouvé le film un brin kitsch très original, et certains passages m’ont fait doucement sourire, en particulier lorsque la voix nasillarde de Godard, incarné sous les traits de Louis Garrel méconnaissable, (quel meilleur choix que le fils d’un cinéaste de la nouvelle vague pour interpréter ce rôle !), s’interroge sur ses choix artistiques hasardeux : à quel moment a-t-il vraiment perdu pied ? Ce portrait au vitriol du cinéaste est un pur régal ! Complice du système, cette gauche caviar dont il est pourtant le pur produit, Godard évolue dans un univers qui frise parfois le ridicule, un monde où l’artiste incompris peine à trouver sa place, constamment déchiré entre sa passion reniée pour le 7ème art, une activité très bourgeoise, et ses convictions paradoxalement anticapitalistes.

En bref : cette comédie romantique douce-amère dépeint avec humour le naufrage irrévocable d’un couple confronté au désir de grandeur et à la mégalomanie de Jean-Luc Godard. Une parodie criante de vérité que j’ai particulièrement aimée et qui s’achève magistralement sur les mots de ce cinéaste poseur : « Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’avais tort »…

La bande-annonce du film:

 

 

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10 commentaires pour Une année studieuse/ Le redoutable

  1. Je ne connais pas bien JL Godard et cette écrivaine alors cette lecture pourrait être un bon moyen d’y remédier ! Je note

    • missycornish dit :

      C’est un roman très bien écrit. On sent que l’auteur a été très tôt bercé dans les lettres. En tout cas c’était très intéressant à lire. J’espère que cette lecture te plaira.

  2. Lili dit :

    Merci pour ce billet passionnant sur une auteure, un livre et une relation dont je ne connaissais rien. Je ne suis pas sûre qu’il soit fait pour moi, cependant…

    • missycornish dit :

      Comme je te comprends Lili, le livre se lit agréablement bien mais ce n’est pas un grand roman. C’est seulement intéressant d’un point de vue informatif. Merci de ton passage. Bisous!

  3. maggie dit :

    Je n’avais franchement pas aimé une année studieuse. Quel ennui ! C’est répétitit et nombriliste ! En revanche, j’avais bien envie de découvrir le redoutable;

    • missycornish dit :

      Je n’ai pas trouvé en effet comme toi ce roman transcendant, c’est pourquoi je n’ai pas eu envie de lire le suivant, cela m’a suffit, c’était pas mal intéressant mais pas marquant, par contre j’ai bien aimé le film.

  4. M.de Brigadooncottage dit :

    Très intéressante cette analyse, mais j’avoue que je n’irai pas le lire ce livre, ni même voir le film .
    Goddard m’ennuie prodigieusement 😩

    • missycornish dit :

      J’avoue que j’ai aussi un peu de mal à comprendre ses films, généralement je ne sais pas trop bien où il veut en venir. Trop intello peut-être pour moi… Il faudrait que je retente l’expérience en regardant ses premiers films qui apparemment sont plus accessibles.

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